Einsiedeln: Les évêques suisses présentent la première statistique des abus sexuels

Seules 9 des 104 victimes annoncées en 2010 concernent des abus ultérieurs à 1990

Einsiedeln, 2 juin 2010 (Apic) La Conférence des évêques suisses (CES), à l’issue de son assemblée ordinaire tenue du 31 mai au 2 juin 2010 à l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln, a présenté mercredi pour la première fois une statistique des abus sexuels commis en Suisse dans le cadre de la pastorale. Il en ressort que la grande majorité des abus ont été commis il y a plusieurs décennies. Seules 9 des 104 victimes annoncées en 2010 concernent des abus ultérieurs à 1990.

Président de la CES, Mgr Norbert Brunner a montré au cours de la conférence de presse dans la grande salle de l’abbaye – très fréquentée par les journalistes, également venus de l’étranger pour l’occasion – la façon résolue dont la CES veut traiter les cas d’abus sexuels survenus dans l’Eglise en Suisse. Les directives de 2002 concernant les «abus sexuels dans le cadre de la pastorale» ont été adaptées et renforcées.

Pour un renforcement des directives sur les abus sexuels

L’évêque de Sion s’est dit convaincu de l’efficacité de ces directives ainsi que des mesures de prévention adoptées jusqu’à présent, «qui ont particulièrement fait leurs preuves», soit au cours de la formation des futurs agents pastoraux, soit plus tard au sein de leur ministère en pastorale. La CES a cependant reformulé un chapitre concernant la collaboration avec les autorités civiles, car le texte en vigueur manquait de clarté.

Les directives ont été modifiées comme suit au point 5.3.1: «Les dispositions de la loi civile en matière de dénonciation auprès des autorités pénales doivent être respectées. Les évêques collaborent avec les autorités civiles d´enquête, les tribunaux, les services sociaux et les centres de consultation». Au point 5.3.2, concernant les plaintes pénales, il est stipulé que: la victime doit dans tous les cas être informée qu’elle a la possibilité de porter plainte selon le droit public; on demande à l´auteur, si les circonstances l’exigent, de se dénoncer lui-même; en cas de soupçon fondé, les autorités ecclésiastiques dénoncent l’abus aux autorités civiles compétentes, sauf si la victime concernée ou son représentant s’y oppose. «Dans tous les cas, une plainte pénale doit être portée si le danger immédiat de récidive pédophile ne peut être combattu par d’autres moyens», peut-on lire dans les directives reformulées.

Pas de «liste noire», mais un devoir d’information

De plus, afin d’établir si un soupçon est fondé, l´évêque compétent se réfère au jugement du groupe d’experts de son diocèse auquel appartiennent des spécialistes indépendants. Questionné sur l’établissement éventuel d’»une liste noire» qui centraliserait les noms des prêtres abuseurs, Mgr Brunner a confirmé que cette proposition avait été discutée au sein de la CES. Il a dit préférer un renforcement du devoir d’information, ce qui est aux yeux des évêques plus efficace. «Les contacts directs entre évêques ou avec les supérieurs religieux sont la meilleure manière en matière de prévention». Il a également informé les journalistes sur la collaboration avec l’Office fédéral des étrangers quand des prêtres étrangers sont engagés dans un diocèse suisse.

Il a ainsi été constaté que lors d’un changement de diocèse, le diocèse qui accueillait un prêtre venu d’ailleurs n’avait, dans certains cas, pas été informé, ou de façon insuffisante, sur des abus sexuels commis antérieurement. Par conséquent, les évêques s’engagent de façon ferme à n’accepter, dans leur diocèse respectif, l’engagement d’agents pastoraux ou de religieux issus de Suisse ou de l’étranger que s’ils obtiennent une information écrite et complète des responsables précédents sur la réputation de l’agent pastoral concerné. Questionné sur la relation entre célibat des prêtres et abus sexuels – étant donné que les statistiques ne montrent aucun cas d’abus commis par des assistants pastoraux laïcs – , Mgr Brunner a simplement affirmé qu’»il n’y avait pas de lien direct entre célibat et abus sexuels». Il a également été relevé que la majorité des cas d’abus étant anciens, il n’y avait pas d’assistants pastoraux engagés dans les paroisses à cette époque.

Statistiques sur les abus sexuels dans le cadre de la pastorale

Sur mandat de la CES, la commission d´experts «Abus sexuels dans la pastorale» a établi pour la première fois une statistique des cas signalés par les diocèses de Suisse. L´appel renouvelé au printemps 2010 par les évêques et adressé aux victimes d´abus sexuels pour qu’ils s’annoncent, ainsi que les nombreux cas traités par les médias ont eu un impact certain: si en 2009 les instances diocésaines suisses ont enregistré des annonces concernant 14 auteurs et 15 victimes, pour la période de janvier à mai 2010, de nombreux autres cas ont été enregistrés, à savoir 72 auteurs et 104 victimes. La grande partie des abus désormais signalés a eu lieu entre 1950 et 1990. Seules 9 des 104 victimes annoncées en 2010 concernent des abus ultérieurs à 1990.

Présentant ces statistiques, le secrétaire de la commission d’experts, le chanoine Joseph M. Bonnemain, de Coire, a précisé que les 104 victimes d’abus sexuel déclarées de janvier à mai 2010 pour les 60 années précédentes concernent, au moment des faits: 11 enfants de moins de 12 ans, 15 adolescentes et 61 adolescents entre 12 et 16 ans, 12 femmes et 5 hommes. Dans 101 des 104 cas, les abus ont été commis en Suisse allemande, a-t-il précisé, en parlant dans ce cas de «röstigraben».

En Suisse romande, cependant, une intense couverture médiatique sur ce sujet avait déjà eu lieu en 2008, si bien qu’à cette période, dans le seul diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, 30 cas avaient été répertoriés. Interrogé par l’Apic, le chanoine Bonnemain a dit espérer, au vu des chiffres, que le pic était désormais atteint, tout en soulignant cependant qu’étant donné la souffrance intense que représente pour un enfant de tels abus, ils peuvent n’être révélés que bien plus tard. «Des cas pourraient encore venir à la lumière du jour dans vingt ans!».

Présente à la conférence de presse, la juriste Beatrice Luginbühl, de Zurich, a relevé que les souffrances des victimes n’ont pas été vraiment entendues pendant des dizaines d’années. «Les victimes ont essayé de parler mais n’ont pas été écoutées, c’était comme une conspiration du silence, aussi à l’intérieur de l’Eglise… On a pris conscience de l’ampleur de ces souffrances, grâce notamment aux études psychologiques, seulement ces quinze dernières années!» Contrairement à certaines affirmations en cours dans quelques milieux d’Eglise, a-t-elle déclaré à l’Apic, ce n’est pas la permissivité «soixante-huitarde» qui serait la cause des abus sexuels, car le phénomène existait déjà bien auparavant. Elle estime par contre que le fait que l’on en parle désormais ouvertement contribue à la prévention. «Cela devrait amener à une diminution relative des cas, les auteurs d’abus sachant désormais qu’ils ne peuvent plus jouir de l’impunité, et que les victimes ne sont plus laissées seules, mais qu’elles peuvent compter sur des groupes d’appui, grâce à l’existence de centres de consultation».

La CES a profité de cette assemblée pour dire sa reconnaissance envers la grande majorité des prêtres et religieux qui exercent leur ministère «dans la plus grande fidélité». «Actuellement, l’année sacerdotale qui prend fin le 11 juin met l’accent sur leur ministère et leur joie d’annoncer l’Evangile par leurs actes et leurs paroles». Les soucis des hommes étant également ceux des évêques, ils invitent, dès la semaine prochaine et à titre d’expérience, à un dialogue direct via clavardage (»chat») sur www.kath.ch. JB

Encadré

Une prière de repentir aux pieds de la «vierge noire» d’Einsiedeln

En conclusion de leurs travaux, tous les évêques suisses – en l’absence de l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Bernard Genoud, hospitalisé en raison d’un cancer – ont prié mercredi à midi à la Chapelle des Grâces, devant la fameuse statue de la «vierge noire». A cette occasion, les évêques ont allumé tour à tour un cierge dans la chapelle et prié pour les victimes des abus sexuels commis au sein de la communauté chrétienne.

Président de la CES, Mgr Norbert Brunner a voulu ainsi poser un signe fort. Il a reconnu que si la responsabilité devait être portée de manière différente, il y avait cependant une responsabilité commune. «Nous sommes coupables, devant Dieu et vis-à-vis des autres. En cette période, a-t-il poursuivi, une grave faute s’est révélée dans l’Eglise mais aussi dans nos diocèses et nos paroisses… Elle est restée trop longtemps cachée ou elle a été tue. Il y a faute par refus d’aide et par crainte de s’opposer…».

Mgr Kurt Koch, évêque de Bâle, a ensuite prié pour toutes les personnes qui ont été blessées par le comportement fautif de prêtres et de religieux, tandis que Mgr Markus Büchel, évêque de St-Gall, a prié pour tous les baptisés qui sont déçus par l’Eglise et quittent la communauté religieuse. Il a demandé à Dieu de les conduire sur le chemin vers la vie en abondance. Mgr Martin Werlen, Abbé d’Einsiedeln, a prié à son tour pour les prêtres et les religieux, qui par leur comportement, n’ont pas respecté la dignité de ceux qui leur étaient confiées. Il a demandé à Dieu de leur offrir la grâce de la conversion et de la réparation.

L’évêque de Lugano, Mgr Pier Giacomo Grampa, a prié pour tous ceux qui travaillent dans les médias, afin que leur travail contribue à faire grandir la vérité, la justice et le respect entre les hommes. En conclusion, Mgr Brunner a déclaré que «nous reconnaissons notre faute et la portons ensemble; nous sommes prêts à assumer notre responsabilité pour le passé et le présent, de manière individuelle et collective. Nous sommes prêts à renouveler notre pensée, notre volonté et nos actes dans l’esprit de Jésus et à participer à la guérison des blessures». (apic/be)

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