Rome: Le rédacteur de l’instrument de travail du Synode pour le Moyen-Orient en explique les enjeux
Rome, 3 juin 2010 (Apic) A la veille du voyage que Benoît XVI s’apprête à accomplir à Chypre pour remettre aux patriarches des Eglises d’Orient l’»Instrumentum laboris» (document de travail) de l’Assemblée spéciale du Synode des évêques pour le Moyen-Orient, le Père Samir Khalil Samir, principal rédacteur de ce document de travail, en expose les enjeux. L’assemblée réunira patriarches et membres de la curie au Vatican en octobre 2010.
Dans une interview accordée à l’agence de presse I.MEDIA à Rome, le jésuite égyptien souligne le «rôle irremplaçable» des chrétiens au Moyen-Orient, qui doivent constituer un exemple pour les autres religions du Livre, notamment dans les rapports avec le milieu politique et la modernité. Le Père Samir se félicite aussi de la participation active de juifs et de musulmans à l’élaboration de l’»Instrumentum laboris». Les pères synodaux, selon ce jésuite, attendent enfin beaucoup de la première intervention publique de Benoît XVI sur ce document de travail.
Q: Quels sont les aspects principaux de l’»Instrumentum laboris» ?
Père Samir Khalil Samir: La première préoccupation de ce synode est d’analyser les difficultés que rencontrent les chrétiens au Moyen-Orient et qui les conduisent à émigrer de plus en plus. Il y a un risque, réel, que le christianisme disparaisse de la région. L’idée qui parcourt ce document est la suivante: certes, nous sommes de moins en moins nombreux et la situation est dramatique par certains aspects, mais les chrétiens ont conscience d’avoir une mission, d’avoir un rôle à jouer face à la situation politique de la région.
Q: En quoi le rôle des chrétiens est-il particulier ?
Père Samir Khalil Samir: Les juifs comme les musulmans mêlent des considérations religieuses aux problèmes politiques. Les chrétiens sont les seuls à proposer un projet qui ne soit pas lié à la religion mais qui est un projet laïc, de justice et de droit. Face au sursaut politique de l’islam, ce sont les chrétiens qui promeuvent de tels projets de séparation entre le politique et le religieux.
C’est un rôle particulier et irremplaçable, qui tient de la spiritualité même du christianisme, mais qui doit se jouer dans la discrétion. Le rôle des chrétiens dans la construction de la ›Cité commune’ constitue le point clé de la 3e partie de l’»Instrumentum laboris». En effet, le christianisme affronte depuis 2 siècles le problème de la modernité et est mieux préparé que l’islam en ce domaine.
Q: Comment les autres confessions et les autres religions interprètent-elles ce synode?
Père Samir Khalil Samir: La rédaction de la version définitive de l’»Instrumentum laboris» s’est achevée tardivement, du fait de l’importance du nombre de réponses, y compris de la part de musulmans et de juifs, aux «Lineamenta» (grandes lignes de fond), et dont nous avons tenu compte. En outre, de nombreux orthodoxes du Moyen-Orient se sont montrés très intéressés par ce synode, dans la mesure où eux-mêmes n’ont pas réussi à organiser un synode panorthodoxe depuis 50 ans. Ils s’appuient sur les catholiques, de la même manière qu’ils s’étaient appuyés sur le Concile Vatican II.
Q: L’islam a une place importante dans ce document de préparation…
Père Samir Khalil Samir: La masse musulmane est celle qui décide du sort des chrétiens. Toute la région est marquée, à des degrés divers, par l’ombre de l’islamisation qui pèse sur les chrétiens. Les Eglises et les fidèles vivent dans des contextes variés: la situation la plus tragique concerne l’Arabie saoudite, où il n’est même pas possible de prier. En Turquie et en Iran, les chrétiens vivent sous une forte pression.
La situation des fidèles en Irak et dans les Territoires palestiniens est dramatique, car la guerre entraîne de nombreux départs. Ce sont eux qui attendent le plus de l’Eglise universelle. En Egypte, les chrétiens, même s’ils sont nombreux, ont à faire avec un islamisme de plus en plus affirmé et font l’objet d’agressions et de persécutions. Il y a beaucoup moins de problèmes en Jordanie, en Syrie et au Liban.
Q: Que peut-on attendre du voyage de Benoît XVI à Chypre ?
Père Samir Khalil Samir: Un pas de plus sera probablement franchi dans les relations entre Turcs et Grecs. Déjà, en 2006, le voyage de Benoît XVI en Turquie avait été plus positif que l’on ne le pensait, malgré toutes les préoccupations du moment. Pour le synode lui-même, nous attendons de savoir comment le pape voit la situation du Moyen-Orient, s’il a quelque suggestion à faire aux pères synodaux. Nous espérons qu’il donnera aussi quelques orientations de plus que ce qu’il y a dans le document. CP/JB
Samir Khalil Samir, né en 1938 au Caire, copte et jésuite, vit à Beyrouth où il enseigne à l’Université Saint-Joseph (USJ), fondée en 1875 par les Pères jésuites. Il est aussi professeur à l’Institut pontifical oriental de Rome, après l’avoir été à l’Université du Caire, à l’Université catholique Sophia de Tokyo, à l’Université catholique jésuite Georgetown de Washington, en Angleterre, en Autriche, à HongKong, aux Pays-Bas ou en Palestine. Fondateur du Cedrac (Centre de documentation et de recherches arabes chrétiennes), il est président de l’International Association for Christian Arabic Studies. Il est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages et de plus de mille articles sur l’islam et l’Orient chrétien. Il est l’un des meilleurs connaisseurs de la littérature arabe chrétienne, mais aussi de l’Islam. Il a publié en 2007 «Les raisons de ne pas craindre l’Islam» aux Presses de la Renaissance. (apic/imedia/cp/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse