Einsiedeln: exposition «Doux agnelets et coeurs ardents» au musée Fram
Einsiedeln (Schwyz), 28 juin 2010 (Apic) Le chemin de fer apporte la mort, l’électricité apporte la mort, l’industrialisation apporte la mort. C’est ce que montre pour le moins une image du calendrier de la publication des ermites Benziger, datant de 1862, qui peut être aperçue au musée Fram récemment ouvert, à Einsiedeln. Elle fait partie de l’imagerie populaire du 19ème siècle – et servait ainsi à la prédication, ou plutôt, à la propagande de l’Eglise dans la vie religieuse des hommes. Une exposition passionnante qui, par son caractère, a encore de l’impact aujourd’hui.
«Pendant que les premiers gratte-ciel s’élèvent aux Etats-Unis, chez nous, le pèlerinage prospère», c’est ainsi que sont résumés les bouleversements de l’époque par Detta Kälin, historienne de l’art et conservatrice du musée Fram. Bien que d’origine médiévale, le pèlerinage connaît un essor contemporain. Aussi, de nouveaux pèlerinages apparaissent, comme celui de Lourdes ou de Fatima. Au 19ème siècle, l’économie favorable et la croyance dans le progrès font que les saints et les miracles reprennent de l’importance. La Révolution française avait plongé l’Eglise catholique dans la difficulté et avait finalement conduit à la sécularisation. Le 19ème siècle est le temps des confrontations culturelles entre forces catholiques-conservatrices et libérales. Au sein de l’Eglise, on souhaite retrouver l’ancienne grandeur du 18ème Siècle; le retour aux traditions est encouragé au détriment des idées des Lumières. L’Eglise se positionne ainsi à l’encontre de toutes les nouveautés de la modernité, comme le montre la page de calendrier.
Au même moment, les associations catholiques et les confréries sont en plein essor – les individus, atteints par leurs messages, peuvent encourager la piété. Le milieu catholique est soutenu ainsi jusqu’à après la Seconde Guerre mondiale. A cette époque, l’Eglise découvre un nouveau moyen de marketing: les images pour la maison. Les nouvelles découvertes en chromolithographie «permettent pour la première fois dans l’histoire de l’humanité que tout le monde peut réaliser une image en couleur», raconte Detta Kälin pour expliquer l’importance de cette nouvelle procédure.
Le résultat donne, par exemple, l’enfant Jésus assis sur un agneau, aux côtés de Saint Jean-Baptiste, tous trois représentés dans la structure la plus pure. «Kitsch», disent aujourd’hui la plupart, et cela est vrai pour un certain nombre de représentations d’agneaux de Dieu. «La mort sur la croix, la souffrance ne sont plus des thèmes», intervient Detta Kälin. «L’Agneau de Dieu devient un gibier», comme expliqué dans le catalogue de l’exposition. La profondeur théologique n’est évidemment pas demandée: l’animal doit être mignon, romantique, émotionnel. Idylle à l’âge de l’industrialisation, le travail acharné, la modernité troublante.
Saint Aloysius est représenté sur plusieurs illustrations de l’exposition. Ce prêtre jésuite pieux et austère envers lui-même soignait les malades de la peste, ce qui l’infecta et le fit mourir à l’âge de 23 ans. Il devient alors le patron des jeunes et de la chasteté – encouragée au 19ème siècle comme jamais auparavant. «Une pensée impure est déjà un péché», explique Detta Kälin.
Dans une petite pièce isolée et fermée, il faut se rapprocher, ce qui implique contacts physiques et nausées. Les colporteurs vendaient des images de saints pour quelques centimes et les enfants en recevaient pour leurs bonnes notes. Les vignettes étaient collectionnées et échangées – comme aujourd’hui les images Panini – et les sociétés pieuses les distribuaient.
L’ancienne maison d’édition de l’ermite Benziger, dont les archives comptent environ 20’000 livres et plusieurs milliers de gravures, constitue un fondement important du musée Fram. Une culture populaire dont on peut encore trouver aujourd’hui les restes dans certains greniers et qui sont également présents dans les magasins de souvenirs sur la place du monastère, à 5 minutes du musée.
D’innombrables écrits et images sont dédiés à la famille idéale: le père en tant que chef et soutien de famille est presque glorifié. Il doit aussi punir ses enfants. La mère est responsable de l’harmonie et veille à ce que le foyer soit parfait. Des images idylliques montrent son rôle dans un cercle d’enfants. Les exigences sont énormes déjà pour les petits enfants: ils doivent être chastes, honnêtes, aimables, pieux et savoir se contrôler. Pas encore question du soutien individuel d’aujourd’hui. La première communion devait être stylisée comme étant le plus beau jour d’une vie. Là également, les reproductions ne pouvaient pas être davantage kitschs. «Au premier coup d’œil, les images sont mignonnes», dit Detta Kälin, mais derrière celles-ci se cachent des notions strictes qui ont encore de l’impact aujourd’hui.
Les enfants sont protégés des péchés et des dangers grâce à leur ange gardien. Absents du Nouveau Testament, les anges protecteurs sont des compagnons pour certaines tâches quotidiennes dans le Livre de Tobie. Ce genre de représentations n’existe tout d’abord pas au 19ème siècle, mais elles apparaissent par la suite de manière fulgurante. Tableaux et récipients d’eau bénite se retrouvent ornés d’anges protecteurs. Les couleurs de ces images sont frappantes: elles vont du pastel aux tons plus criards, dans un mélange éclatant. «Cela répondait à un besoin de l’époque, précise Detta Kälin, comme une revanche au contraste blanc-gris du classicisme». Et peut-être une réalité: la critique sociale ne figure pas dans ces images réalisées pour la production de masse. La pauvre veuve, bien qu’elle doive nourrir son enfant seule, connaît toujours une fin heureuse, selon la conservatrice: la femme d’un bourgeois l’aidera; ensuite, elle aura sa place au paradis. Accepter son statut, tel est le message.
L’exposition, consacrée à une époque qui n’est pas si lointaine, est digne d’intérêt et offre à nos yeux quelque chose de plaisant. Aujourd’hui encore, cette imagerie kitsch et colorée est en vogue, surtout pour un public jeune et urbain, souligne l’historienne de l’art.
Elle montre un panneau sur lequel les visiteurs peuvent indiquer leurs propres évaluations – la plupart d’entre eux ont estimé que l’image représentant l’assomption de Marie au ciel était «belle et kitsch». En fait, les images conçues en masse doivent êtres comprises rapidement et facilement. Lorsqu’il reste encore quelque chose d’original, c’est le «bon kitsch». Mais la qualité artistique des représentations de l’ermite Benziger était déjà controversée à l’époque.
Le musée Fram consacre surtout son exposition à la culture populaire du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème siècle. Le nom «Fram» signifie en norvégien «avant» et a été incorporé au nom de la maison. On trouvait autrefois une fabrique de bougies à l’endroit où se trouve le musée. (apic/pm/fb)
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