Suisse: Visite de Mgr Macram Max Gassis, évêque des Monts Nouba, au Soudan

Vote sur l’indépendance du Sud Soudan, l’Eglise ne donne pas de mots d’ordre

Fribourg, 12 août 2010 (Apic) Alors qu’approche la date du 9 janvier 2011, jour du référendum qui pourrait donner l’indépendance au Sud-Soudan, peuplé de chrétiens et d’adeptes des religions africaines traditionnelles – et signifier la séparation du reste du pays à dominante islamique – l’Eglise catholique au Soudan reste prudente. «Elle n’a pas pris position sur l’éventuelle indépendance du Sud ou sur le maintien d’un Soudan unitaire. Elle n’oublie pas qu’il y a des chrétiens partout au Soudan», déclare à l’Apic Mgr Macram Max Gassis, le combatif évêque des Monts Nouba, au centre du Soudan. Il était de passage cette semaine dans les paroisses de Suisse alémanique à l’invitation de l’œuvre d’entraide catholique basée à Lucerne AED (Aide à l’Eglise en Détresse) (*).

«L’Eglise catholique, contrairement à l’Eglise anglicane (**) qui s’est prononcée pour l’indépendance du Sud, laisse les gens choisir librement, en toute indépendance, d’autant plus Khartoum attendait la position de l’Eglise catholique, qui a du poids !», souligne Mgr Macram Max Gassis, un évêque appartenant à la congrégation des missionnaires comboniens du Coeur de Jésus (MCCI).

Il craint pourtant que le référendum de janvier prochain provoque de la confusion et de nouvelles violences. Le diocèse d’El Obeid, qu’il dirige le plus souvent de son bureau de Nairobi, au Kenya (exil oblige !), est un immense diocèse de près de 889’000 km2, soit plus de vingt fois plus grand que la Suisse.

Apic: L’Eglise catholique ne donne pas de mots d’ordre sur la question de l’indépendance du Sud Soudan…

Mgr Macram Max Gassis:

L’Eglise catholique a une position différenciée, plus balancée. Les leaders chrétiens qui militent pour l’indépendance du Sud Soudan pensent-ils au sort des chrétiens qui vivent dans le Nord ? Pensent-ils que tous les Sudistes vont retourner vivre dans le Sud après la séparation, dans des régions où il n’y a aucune infrastructure, rien du tout, alors qu’ils se sont installés dans le Nord, que leurs enfants y ont fait leur vie ? Le Nord doit aussi comprendre qu’il ne peut vivre sans le Sud !

Je défends cette position, qui était aussi celle de John Garang, qui avait signé le «Comprehensive Peace Agreement», l’accord de paix du 9 janvier 2005 qui a mis fin à un conflit qui déchirait le Soudan depuis vingt et un ans. Il l’a conclu après avoir mené la guérilla pendant deux décennies contre le régime de Khartoum à la tête de l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA). Il avait été désigné premier vice-président du Soudan seulement trois semaines avant sa mort, le 31 juillet 2005. John Garang n’avait jamais parlé de séparation.

Je partage sa vision qui était celle d’un «nouveau Soudan», débarrassé de la corruption et de la mauvaise gestion qui caractérisent le pays. Pour le vote concernant l’indépendance du Sud ou le maintien de l’unité du pays, les gens doivent penser par eux-mêmes. Sommes-nous prêts au Sud pour l’indépendance, suffisamment compétents, guéris des plaies du népotisme et du tribalisme ? A voir…

Apic: Dimanche 15 août, fête de l’Assomption, vous participerez à la cérémonie d’ordination de Mgr Michael Didi Adgum Mangoria, nommé le 29 mai dernier évêque coadjuteur d’El Obeid, votre diocèse…

Mgr Macram Max Gassis:

Je suis très heureux de ce choix, car le Père Michael Didi, âgé de 51 ans, est né à Engoth, dans les Monts Nouba. Je le connais bien et c’était mon candidat ! Il sera consacré par le cardinal Gabriel Zubeir Wako, archevêque de Khartoum et je serai co-consécrateur. Comme coadjuteur, il prendra bientôt ma place, car j’aurai 72 ans le mois prochain et je suis fatigué. Mais je continuerai, depuis mon bureau de Nairobi, d’aider les gens des Monts Nouba.

J’ai toujours travaillé au front, déjà comme prêtre à Khartoum. Dans les années 60, j’ai fondé des paroisses dans le Sud et le Nord du Soudan, au temps où le gouvernement du Soudan ne donnait pas d’autorisation ou mettait des obstacles quasi insurmontables pour créer de nouvelles paroisses. J’ai d’abord construit des maisons de repos pour prêtres, que l’on transformait ensuite en églises, comme à l’est de l’archidiocèse de Khartoum, sur la route menant à l’Ethiopie. J’ai créé la paroisse de Gadaref, celle de Kassala, vers Tessenay (Erythrée), ainsi que celle de New Halfa, près de la rivière Atbara, enfin celle de Shendi, au nord de Khartoum.

J’ai également mis sur pied dans les années 80 le secrétariat de la Conférence des évêques du Soudan, grâce à l’aide de Bona Malwal Madut Ring, qui était à l’époque ministre de l’Information et de la Culture du président Ja’afar Nimeiri. C’était un dinka catholique et il m’a aidé. Il faut dire qu’à l’époque, le gouvernement n’était pas islamiste, même s’il y avait déjà en son sein des zélotes islamistes qui voulaient imposer la charia, la loi islamique.

Apic: Avant l’imposition de la charia, la loi islamique, la vie était donc plus facile pour les chrétiens ?

Mgr Macram Max Gassis:

Bien évidemment. Mais Nimeiri a fini par imposer la charia… Il y avait désormais l’argent de l’Arabie Saoudite qui arrivait ! Auparavant j’avais reçu de l’aide du nonce apostolique Giovanni Moretti, le meilleur nonce que l’on a eu au Soudan. Il est allé voir le président Nimeiri, pour que l’on ait la permission d’utiliser du vin pour la messe. Grâce à lui, on a reçu une autorisation spéciale d’en importer de l’étranger. Après Nimeiri, ce n’était plus possible, alors il a fallu trouver d’autres solutions… On a réussi à trouver des failles…

De toute façon, dans les Monts Nouba, j’échappe à la loi islamiste et j’importe du vin de messe directement du Kenya, de l’Ouganda, du Sud, sans passer par Khartoum. Maintenant, le Sud ne dépend plus de Khartoum, alors que la région est peuplée essentiellement de chrétiens et d’adeptes des religions traditionnelles africaines. (On ne les appelle plus religions animistes, ndr.) Dans le Sud, on est encore dans la phase d’évangélisation. Quand on aura achevé l’évangélisation dans ces régions, on viendra réévangéliser chez vous, en Europe ! (rires)

Apic: Si je vous ai bien compris, vous n’allez pas rester évêque d’El Obeid jusqu’à l’âge canonique ?

Mgr Macram Max Gassis:

Comme je vous l’ai dit, ma santé n’est plus au mieux et je suis fatigué. Mais je ne vais pas abandonner pour autant mon troupeau à son sort. Depuis mon secrétariat de Nairobi, je continuerai à sillonner l’Europe et les Etats-Unis pour obtenir des fonds pour faire vivre les oeuvres que nous avons mises en place dans les Monts Nouba, le sud Kordofan et la région de Turalei, plus au sud. Dans un établissement que j’ai créé récemment, l’hôpital «Mother of Mercy» (Mère de Miséricorde) à Gidel, nous n’avons aucun médecin du lieu, mais des médecins volontaires venant de l’étranger.

Nous venons aussi en aide aux réfugiés (ils sont nombreux), nous fournissons des médicaments et des véhicules que nous importons sans taxes douanières depuis le Kenya, qui nous aide ainsi beaucoup et nous exempte de taxes pour tous nos projets de développement. Sans l’Eglise, dans cette région, il n’y aurait aucune infrastructure, le gouvernement soudanais étant totalement absent. JB

Le diocèse d’El Obeid est 21 fois plus grand que la Suisse

Mgr Macram Max Gassis, évêque d’El Obeid, dans le Nord-Kordofan – une zone arabophone -, vit entre Nairobi, au Kenya, et les Monts Nouba, une région qui échappe au contrôle du régime islamiste au pouvoir à Khartoum. Agé de 72 ans, originaire de Khartoum, Mgr Macram Max Gassis appartient à la congrégation des missionnaires comboniens du Coeur de Jésus (MCCI). Il est de jure effectivement l’évêque d’El Obeid, une ville de plus de 400’000 habitants située au centre du Soudan. Mais sur place, dans la zone contrôlée par les forces gouvernementales, c’était Mgr Antonio Menegazzo, 78 ans, originaire du diocèse de Padoue, en Italie, qui fonctionnait jusqu’à récemment comme administrateur apostolique.

D’une surface de près de 889’000 km2 (plus de 21 fois la superficie de la Suisse!), ce diocèse de près de 10 millions d’habitants est le plus grand du Soudan. Il fait frontière avec la Libye, au nord-ouest, en descendant au sud, avec le Tchad, puis avec la République centrafricaine. La moitié environ des habitants du diocèse sont musulmans, le reste est divisé entre catholiques (200 à 300’000), protestants, religions africaines traditionnelles.

Mgr Macram Max Gassis, originaire de Khartoum, avait quitté El Obeid en 1990 pour se soigner en Europe et aux Etats-Unis d’un cancer du canal biliaire. Alors qu’il voulait rentrer dans son diocèse, il fut averti qu’il allait être arrêté pour avoir témoigné des atrocités du régime islamiste de Khartoum – les massacres, l’esclavage, les viols, les persécutions – devant le Congrès des Etats-Unis. Il décida ainsi de ne pas rentrer dans la zone gouvernementale.

Alors qu’il n’avait jamais pris un fusil pour combattre le régime, Khartoum le considérait comme un ennemi. «Eux-mêmes ont d’ailleurs serré la main du chef du SPLA, qui était à la tête d’une armée. Moi, je n’ai jamais utilisé des armes, j’ai seulement défendu les droits de l’Homme, le droit des gens, leur dignité, leur droit de vivre en paix, d’avoir une famille, de conserver leur religion», lance-t-il.

Mgr Macram Max Gassis espère depuis longtemps que son diocèse, trop vaste pour un seul évêque, soit divisé dans le futur entre trois nouveaux diocèses: El Obeid-Nord-Kordofan, le Darfour et les Monts Nouba. «La guerre a séparé les Monts Nouba du reste du pays, et nous avons nos propres priorités. Les Noubas eux-mêmes n’aiment pas le nom El Obeid, cela sonne trop arabe. Nos fidèles ne veulent pas appartenir à El Obeid et ils estiment avoir le droit d’être indépendants. Nos écoles – comme toutes celles dans les zones contrôlées par le SPLA -, utilisent l’anglais, la zone gouvernementale utilisant l’arabe. Il y a une partition de facto».

Durant la guerre, Khartoum avait essayé de tout arabiser, imposant tous les signes extérieurs en arabe, même à Juba. Avec l’accord de paix, tout a changé, et dans ces zones, l’anglais sera la langue de l’instruction publique. Quant à la circonscription de notre diocèse, la balle est dans le camp des instances romaines au Vatican. JB

(*) AED Aide à l’Eglise en Détresse, Cysatstrasse 6 6004 Lucerne tél. 041 410 46 70 Courriel: lw@kirche-in-not.ch www.kirche-in-not.ch

(**) L’évêque Paul Yugusuk, de l’Eglise épiscopalienne du Soudan (ECS), a estimé que le maintien d’un Soudan unitaire était «destructeur» et que la sécession était la meilleure solution pour le peuple du Sud Soudan. «Si nous restons dans un Soudan unitaire, nous resterons définitivement des citoyens de seconde classe, que vous le vouliez ou non», a-t-il déclaré le mois dernier à la presse.

Un portrait de Mgr Macram Max Gassis peut être commandé à l’agence apic Courriel: jacques.berset@kipa-apic.ch ou tél. 026 426 48 01 (apic/be)

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