Afghanistan entre prosélytisme et aide au développement
Paris/Fribourg, 9 septembre 2010 (Apic) L’exécution par des talibans d’un groupe d’humanitaires en Afghanistan sous prétexte de prosélytisme a suscité un vif émoi dans le monde. Pour analyser les rapports entre prosélytisme et aide humanitaire, Pierre Rottet, rédacteur à l’Apic, a interrogé Françoise Bouchet-Saulnier, directrice juridique de Médecins Sans Frontières, à Paris, et Jean-François Mayer, chercheur fribourgeois, historien, spécialistes des civilisations et des religions, rédacteur en chef de «Religioscope».
grasFrançoise Bouchet-Saulnier: Humanisme et racolage religieux
Apic: Le fait est que l’IAM est une agence chrétienne, de développement, certes, mais chrétienne. L’humanitaire porte là une étiquette. Est-ce incompatible avec l’exigence de l’action humanitaire neutre nécessaire pour rendre crédible tout type d’actions digne de ce nom?
Françoise Bouchet-Saulnier: Il faut faire une différence entre ce qui unit et motive les personnes qui agissent et la nature de leur action. Le fait qu’une organisation soit composée de chrétiens, de musulmans ou de laïques convaincus ne signifie pas forcément que leurs actions de secours sont orientées vers la promotion de leurs convictions religieuses. Le prosélytisme découle non pas de la composition de l’organisation mais de ses objectifs. La qualité et la pertinence des actions permettent souvent de juger efficacement de la sincérité et du caractère désintéressé de l’action humanitaire ou de secours. Mais il est vrai que, parfois, l’octroi de secours aux victimes est conditionné à l’adhésion aux valeurs et croyances de l’organisation. L’action de secours n’est alors qu’un alibi, qui sert à masquer d’autres activités. Dans ces cas, on peut parler de prosélytisme. Ces pressions peuvent aussi se concevoir sous forme de prosélytisme politique et pas seulement religieux. Il faut toujours être vigilant sur le caractère vraiment désintéressé des secours, leur caractère impartial et l’absence de toute pression sur les victimes.
Apic: Cette conception particulière de l’humanitaire, la Bible à la main, en pays musulman notamment, au nom d’une «vérité» parfois bien particulière, ne met-elle pas en danger l’action de MSF ou des autres ONG reconnues pour leurs approches sérieuses de l’humanitaire? Quelles conséquences pour MSF?
Françoise Bouchet-Saulnier: La confusion entre les secours désintéressés et les secours qui poursuivent des objectifs d’influence politique, économique, militaire, religieuse, raciale ou ethnique est toujours un problème. Malheureusement le seul remède est celui de la prise de conscience et de distance vis-à-vis de ces pratiques, autant dans les pays d’intervention que dans les pays d’origine de ces ONG. C’est pour cela que MSF s’oppose souvent au terme trompeur mais très utilisé de « communauté humanitaire » qui confond sous la même dénomination toutes les familles d’ONG de secours ou de défense des droits de l’homme ainsi que les organisations internationales, l’organisation des Nations Unies ou les actions de secours mises en place par les gouvernements.
Apic: Ne pensez-vous pas que derrière ces ONG qui confondent humanisme et racolage religieux, se trouvent pas mal d’Eglises intégristes, pentecôtistes, proches des sectes, sinon sectaires?
Françoise Bouchet-Saulnier Il y a eu une explosion du nombre des ONG dans les années quatre vingt dix avec notamment la multiplication des budgets internationaux relatifs à l’aide humanitaire qui a absorbé une grande partie de l’aide au développement. A l’époque, l’un des critères de distinction entre l’humanitaire privé indépendant et l’humanitaire d’Etat résidait dans l’indépendance financière des ONG. Aujourd’hui, on voit effectivement se développer un grand nombre d’ONG d’origine religieuse et parfois à vocation religieuse et prosélyte dont l’indépendance financière vis-à-vis des Etats est réelle puisqu’elles sont financées par les fidèles de ces groupes et Eglises autoproclamées. Ce critère ne suffit donc plus. Il faut être vigilant sur l’origine privée des fonds de certaines organisations.
Apic: ONG prosélyte… sans parler de la confusion des genres, lorsqu’une armée d’occupation fait aussi dans l’humanitaire…
Françoise Bouchet-Saulnier: L’humanitaire pratiqué par les armées n’est pas interdit par le droit ni la pratique. Par contre, il faut être clair sur les circonstances. Par exemple, lors d’une catastrophe naturelle dans un pays en paix, la mise à disposition de la logistique militaire d’autres pays est souvent bienvenue. Mais, même dans ces conditions, elle peut être légitimement perçue par le gouvernement concerné comme une forme d’invasion ou de mise sous tutelle étrangère. L’aide militaire américaine au Myanmar après le cyclone Nargis entre dans ce registre, comme d’ailleurs on a pu constater une certaine forme de prise de pouvoir international pour la reconstruction en Haïti. Dans les cas de conflit armé et d’occupation militaire d’un territoire, le droit humanitaire fait obligation à la puissance occupante de prendre en charge les secours nécessaires à la population.
Apic: Avec toute l’ambiguïté, voire la perversité, qui peut se cacher derrière cela…
Françoise Bouchet-Saulnier: Il y a, c’est vrai, une forme assez perverse d’aide humanitaire mise en œuvre par les armées. Celle qui a pour but de stabiliser le théâtre militaire d’intervention, et de gagner le soutien de la population aux forces armées étrangères en est une. Ce type d’aide humanitaire n’est bien entendu pas désintéressé et ne devrait pas être assimilé à de l’action humanitaire. Il peut aussi s’agir de la mise en œuvre d’une doctrine de guerre anti-insurrectionnelle, qui consiste à gagner les cœurs et les esprits de la population civile pour priver les groupes armés locaux du soutien de la population. Outre que cette doctrine n’a pas fait ses preuves sur le plan militaire, elle conduit à placer la population au cœur de l’affrontement armé. Ce combat pour la loyauté où le cœur des populations se traduit en pratique par des actes de terreur, de radicalisation et de représailles sur les civils dont on oublie qu’ils sont des victimes et qu’ils n’ont pas la stature ni le pouvoir d’acteurs politiques capable d’arrêter le conflit. Le spectacle des bonnes intentions et des bonnes actions des armées étrangères vis-à-vis des populations se trouve donc aspiré par la propagande réciproque. Cette action de secours entreprise par les armées alimente la violence puisqu’on ne sait plus si elle est un moyen ou une justification de la guerre. Chaque groupe revendique l’intérêt qu’il porte à la défense des populations et accuse l’autre d’être illégitime et de ne pas se préoccuper de la protection et du bien-être des populations.
Apic: Ce à quoi s’oppose votre organisation…
Françoise Bouchet-Saulnier: MSF s’oppose depuis de nombreuses années à cette politique de conquête des cœurs et des esprits soutenue par l’OTAN et les Etats-Unis notamment. Il convient de rappeler que le moral des populations n’est pas un objectif légitime dans les conflits et que l’espace des secours humanitaires doit rester civil et indépendant pour que les civils puissent au moins très partiellement échapper à la logique de l’affrontement.
Apic Sous peine de dénaturer encore un peu plus l’action humanitaire. Surtout si l’on sait que l’aide en question est politiquement récupérée en Afghanistan, par exemple, par un président qui est loin d’être légitime…
Françoise Bouchet-Saulnier: La mission de MSF n’est pas de commenter la légitimité d’un régime mais de qualifier de façon simple une situation. Il faut savoir si on est en situation de paix auquel cas les secours sont décidés et organisés par les autorités politiques nationales, ou bien si on est en situation de troubles et de conflit, auquel cas le droit humanitaire international pose des obligations pour que les secours soient impartiaux et neutres. Le piège, en Afghanistan, est de parler de stabilisation, un mot qui évite de se prononcer sur le fond en matière de droit et d’impartialité des secours.
Apic: Aux conflits armés s’ajoutent les catastrophes naturelles, comme la dernière, au Pakistan. Pour faire de la provocation sur un sujet aussi sérieux, on a parfois l’impression que ces catastrophes sont une «aubaine» pour les ONG qui se mettent ainsi en vitrines…
Françoise Bouchet-Saulnier: Pas une aubaine. Un défi. La multiplication récente des catastrophes naturelles est en effet un défi pour les ONG. Ces catastrophes concentrent sur un temps très court et un territoire limité un très fort niveau de destruction. L’émotion médiatique crée une pression pour que les secours soient immédiatement visibles et efficaces. Or, malheureusement, bien souvent, les secours étrangers ne peuvent pas arriver dans les premières heures ni les premiers jours de la catastrophe, et ce sont les acteurs locaux qui assument la plus grande part de cette fonction. En outre selon la nature des catastrophes, le nombre de personnes nécessitant des secours d’urgence comme la nature de ceux-ci varient beaucoup. Les priorités ne sont pas les mêmes pour un tremblement de terre ou pour des inondations. Les besoins ne sont pas les mêmes la première semaine et six mois après. Une grande confusion règne dans l’opinion publique sur l’efficacité des ONG dans ces situations. Il faudrait qu’elles soient visibles et efficaces de façon instantanée, alors qu’elles ont chacune des spécificités d’action et des temporalités différentes. Le mot organisation humanitaire donne la fausse illusion que toutes les organisations assument de façon interchangeable toutes les activités avec le même degré d’urgence. Hors soigner des blessés, rétablir l’approvisionnement en eau, fournir des abris, compenser les effets à moyen terme de la destruction des récoltes ou la disparition des moyens de production sont des métiers différents qui doivent s’échelonner dans le temps. Le spectacle des catastrophes naturelles conduit ainsi immanquablement à critiquer la lenteur ou l’impact limité des organisations humanitaires au regard de l’immensité des souffrances et des destructions.
Apic: Il n’en demeure pas moins réel que pour nombre d’ONG, faire dans l’humanitaire n’est qu’un prétexte, qui masque d’autres activités…
Françoise Bouchet-Saulnier: Les mots «humanitaire» et «ONG» recouvrent de façon trompeuse des réalités d’engagement d’action et d’organisation très différentes. On devrait apprendre à l’opinion publique à distinguer pour comprendre pourquoi certaines ONG revendiquent une différence par rapport aux autres et pour permettre au public de mieux choisir les organisations auxquelles il souhaite apporter son soutien dans chaque situation. De façon générale il faut distinguer entre les organisations qui se consacrent au secours d’urgence, qui doivent avoir la capacité d’agir vite et d’agir sur des paramètres vitaux pour les populations et zones concernées. Ces organisations se distinguent de celles qui agissent sur le long terme avec des préoccupations liées au développement notamment. Il faut aussi distinguer entre, d’une part, celles qui agissent dans le domaine de la solidarité en général et qui ont des liens assez proches avec des autorités du pays d’action et, d’autre part, avec les organisations qui agissent surtout dans les situations de troubles, insécurité et conflits armés. Les premières n’ont pas besoin d’indépendance vis-à-vis du contexte et des pouvoirs mais au contraire de proximité pour assurer la pérennité de leur enracinement local. Les dernières doivent par contre revendiquer et garantir une indépendance totale vis-à-vis des autorités gouvernementales, une neutralité et une impartialité vis-à-vis de tous les groupes politiques ou armés. Enfin il y a encore une distinction à faire entre les ONG qui se consacrent à l’action et celles qui font du plaidoyer. Selon qu’une organisation se concentre davantage sur la dénonciation que sur l’action, elle n’est pas soumise aux mêmes contraintes et aux mêmes choix.
Apic: Ce qui ouvre aussi plus facilement sur l’arbitraire. On l’a vu en Haïti et au Tchad, pour prendre des exemples récents, avec des enfants soustraits à leurs parents…
Françoise Bouchet-Saulnier: Le danger qui entoure les actions humanitaires c’est aussi, en effet, celui de l’arbitraire du «Bien». Certaines organisations s’érigent en connaisseurs et en défenseurs de ce «Bien» avec une naïveté très dangereuse pour leur santé mentale mais aussi pour ceux qu’ils prétendent sauver. C’est un symptôme de toute puissance très grave, qui se termine souvent dans l’impuissance, la démission, l’irresponsabilité sur les conséquences. Certains appellent cela la morale de l’extrême urgence qui abolirait toute règle. Mais en pratique la prétendue urgence dispense juste de mesurer l’impact réel et les conséquences des actes qui sont posés. Quiconque veut aider doit savoir canaliser ses pulsions et les confronter à la morale, à l’éthique, au droit pour assumer des actions responsables et collectivement réfléchies. Dans une organisation telle que MSF, il y a une éthique qui est le fruit de débats collectifs et de prises de risque. Il ne s’agit pas de subir la fascination de gourous du «Bien».
Apic: Comment empêcher le gâchis laissés par certaines ONG…?
Françoise Bouchet-Saulnier: Il ne faut plus sous-estimer la difficulté et les risques de ces actions d’aide. Les bonnes intentions ne suffissent qu’à la bonne conscience. Or les victimes ont besoin de conscience, de courage et d’intelligence.
grasJean-François Mayer: Prosélytisme et aide humanitaire
Apic: L’International Assistance Mission (IAM), l’agence chrétienne de développement, à laquelle appartenaient les humanitaires assassinés, nie des actes prosélytes de leur part. Or on sait que des mouvements évangéliques et pentecôtistes, notamment, ne se gênent pas pour en faire, sous couvert d’aide humanitaire…
J.-F. Mayer: Par coïncidence, au moment des faits, de cette tuerie, l’épouse d’un des médecins assassinés a publié sur un site de discussion évangélique un témoignage sur son expérience d’accepter de vivre dans un pays ravagé par la guerre et la violence, sans nommer le pays en question. L’extraordinaire dévouement de ce couple y apparaît, puisque l’on découvre qu’ils avaient passé 30 ans en Afghanistan, y élevant leurs enfants! Et l’on sait par quoi est passé le pays au cours de ces trente années, même si toutes les époques n’ont pas été également agitées. Dans ce témoignage qui force l’estime, elle explique comment elle et sa famille acceptèrent de rester, dans des circonstances où ils auraient pu être évacués, pour rester aux côtés des populations civiles qui souffraient. Et comment, dans ces circonstances, leurs voisins les protégèrent. On peut aussi y lire comment ils ouvrirent leur cave aux habitants des environs pour leur permettre de s’y réfugier durant les bombardements. Aide humanitaire pendant trente ans, ouverture d’hôpitaux, liens forgés avec une population dans l’épreuve, le tout certes accompagné d’un témoignage de foi: mais je ne crois pas que je qualifierais cela de prosélytisme au sens négatif de ce terme. Il n’en demeure pas moins que l’évangélisation n’était manifestement pas absente, avec l’invitation à des connaissances locales à Noël pour leur raconter l’histoire de la naissance de Jésus.
Apic: Reste la suspicion. Il apparaît de plus en plus probable que sous couvert d’humanitaire, des groupes pentecôtistes, en particulier, font du prosélytisme, bible en main ou non. Cela débouche d’ailleurs sur des expulsions au Maroc, des problèmes en Inde, au Pakistan et en Afghanistan… en Chine ou ailleurs…
J.-F. Mayer: Je dirais plutôt que cela s’inscrit dans un contexte plus large de «conflits du prosélytisme». Ce ne sont pas seulement des évangéliques qui se trouvent en ligne de mire. Depuis la chute des régimes communistes, il y a eu des accusations de prosélytisme catholique dans des pays d’héritage orthodoxe. En Inde, les nationalistes hindous critiquent le prosélytisme chrétien en visant tant les catholiques que les évangéliques. Dans des pays sunnites, ont voit apparaître depuis quelques années des craintes quant au prosélytisme chiite.
Derrière toutes ces situations, il y a une réalité que l’historien américain Martin Marty a bien résumée: quand une religion s’étend, c’est un monde qui empiète sur un autre. Cela entraîne des réactions. Celles-ci ne sont pas toujours liées uniquement à des préoccupations religieuses. Lorsque je discute avec des musulmans, hindous ou bouddhistes critiques envers le prosélytisme chrétien, tous interprètent ces efforts missionnaires comme liés à des projets politiques.
Apic: Pas toujours avec le respect dû aux croyances et coutumes des populations secourues, pour ne pas dire «missionnées».
J.-F. Mayer: La question du lien entre prosélytisme et ONG humanitaires soulève bien sûr d’autres questions. Des femmes et des hommes motivés par leur foi se mettent au service de populations en détresse. C’est admirable, quelle que soit la foi qui motive ces démarches. Cela devient en revanche problématique si l’aide commence à être offerte en échange d’une écoute ou d’une acceptation d’un message religieux, ou encore si une situation de détresse est exploitée pour faire pression sur une personne afin de lui faire embrasser une croyance.
Bien entendu, cela fait longtemps que les organisations humanitaires se soucient de cette question. Le Code de conduite de la Croix-Rouge pour les opérations de secours en cas de catastrophes indique clairement que l’aide est apportée sans distinction de croyance; que, si toute organisation «peut légitimement professer des convictions politiques ou religieuses», l’assistance ne saurait dépendre «de l’adhésion des bénéficiaires à ces opinions». Plus de 450 ONG ont signé ce code, dont de nombreuses ONG religieuses chrétiennes de toutes tendances, musulmanes, ou même relevant de nouveaux mouvements religieux.
Apic: Un code pas toujours respecté…
J.-F. Mayer: Une infirmière qui avait observé des missions médicales évangéliques de courte durée au Honduras rapporte avoir constaté toute une palette d’attitudes: pour certains groupes, l’assistance n’était qu’un prétexte à l’évangélisation, un véritable hameçon; pour d’autres, en revanche, une activité humanitaire n’était qu’une expression naturelle de leur foi et de leurs idéaux chrétiens, pas un moyen au service d’une fin. Il faut bien se garder de généraliser et mettre tout le monde dans le même sac!
Apic: Catholiques, pentecôtistes… quelle différence pour l’intégrisme musulman, en Afghanistan, par exemple. Surtout que derrière tout cela, pour les autochtones, s’ajoute la notion d’une ingérence occidentale, au nom «d’une vérité». Religieuse. Et politique…
J.-F. Mayer: En effet, pour des populations destinataires, ces différences ne sont probablement pas toujours claires (de même, d’ailleurs, que les chrétiens en Occident ne connaissent pas toujours les différences entre courants de l’islam!). Localement, les réactions seront sans doute au cas par cas, selon l’attitude des membres des ONG opérant localement. Pour des activistes politiques opposés à la présence occidentale, en revanche, chaque cas d’abus sera généralisé à l’ensemble des ONG d’inspiration religieuse opérant dans le pays, comme une preuve supplémentaire d’une ingérence ou de motifs cachés derrière les prétentions humanitaires.
C’est l’une des raisons pour lesquelles des initiatives humanitaires mal préparées ou effectuées sans connaissance du pays par des ONG religieuses, si bien intentionnées soient-elles, peuvent avoir des conséquences graves pour toutes les autres en cas de faux pas. Ce n’était apparemment pas le cas de l’IAM: les membres permanents de ces équipes avaient notamment pour devoir d’apprendre une langue locale.
Apic: Cette connaissance du terrain peut aussi faciliter leur «mission», une sorte de troc, si j’ose dire, ma foi contre un peu d’aide….
J.-F. Mayer: Il faudrait parler ici de cas concrets. Il faut faire attention. Dans certains pays, lorsqu’on me parle d’abus et que je demande des précisions… tout devient soudainement très vague, et on ne peut rien me citer de contrôlable. En outre, certains milieux critiques du prosélytisme expriment en fait une opposition à toute forme d’activité missionnaire: c’est le principe même de la conversion à d’autres voies religieuses qui est en cause et qui leur paraît menacer leur communauté. Mais c’est vrai que l’on rencontre des cas clairement problématiques.
Il y a une dizaine d’années, au Tadjikistan, un intellectuel local m’avait raconté son expérience avec une mission médicale d’évangéliques coréens. La venue de ces médecins avait été largement annoncée. Mon interlocuteur souffrait de problèmes de santé et s’est donc dit qu’il valait peut-être la peine de recourir à ces médecins. Il se retrouva au lieu de consultation avec des centaines de personnes. Il y reçut effectivement un traitement professionnel et de qualité. Mais avant de voir le médecin, la condition était d’écouter une prédication de plus d’une heure pour présenter aux patients la foi chrétienne. Le médecin lui dit de revenir pour une seconde consultation… mais en lui indiquant qu’il devrait d’abord écouter à nouveau une prédication!
Apic: L’aide n’étant là manifestement qu’un alibi. Mais il faut aussi y ajouter des formes plus subtiles de prosélytisme?
J.-F. Mayer: Dans un tel cas, il y a clairement un abus, puisque la prédication était une condition pour accéder à la consultation, et pas simplement une offre sans obligation. C’est par rapport à de telles dérives que ces codes de conduite tels que celui que j’ai cités trouvent toute leur utilité: afin de poser un cadre clair et de dire quelles limites ne sauraient être franchies. Cela dit, il est vrai que le prosélytisme peut prendre des formes plus subtiles, qui suscitent des questions. Au Sri Lanka, par exemple, une organisation bouddhiste m’avait montré des cubes à jouer distribués aux enfants après le tsunami par une organisation américaine: à travers le jeu, les enfants découvraient sommairement le message du christianisme. Bien sûr, rien n’était imposé: ils recevaient simplement le jeu en même temps que l’aide humanitaire. Une telle manière de diffuser sa foi me semble cependant problématique aussi, bien que de façon plus subtile, puisque l’on sait que le public cible est ici une population qui vient de subir un grave traumatisme, avec une tentative d’atteindre les enfants sous prétexte d’un jeu…
Apic: Ne conviendrait-il pas d’englober aussi les aumôniers militaires, présents sur le terrain des opérations, comme en Afghanistan ou en Irak, dans cette forme de prosélytisme subtil?
J.-F. Mayer: Le problème de l’éthique dans l’approche missionnaire ne se pose en effet pas seulement pour les ONG humanitaires. Avec la présence de troupes étrangères importantes dans des pays comme l’Afghanistan, on sait que certains de ces militaires, y compris des aumôniers militaires, en particulier américains, ont été tentés de saisir l’occasion de leur présence dans des pays musulmans pour y propager leur foi. Cela crée des confusions qui risquent de faire des victimes parmi les chrétiens locaux. De telles pratiques les associent indélébilement à des forces perçues comme des troupes d’occupation. Il faut cependant reconnaître que l’armée américaine a des directives très claires sur ces questions. Le General Order Number One interdit explicitement, dans les pays où ils sont envoyés, tout prosélytisme de la part de membres des troupes, mais aussi du personnel civil ou d’autres personnes employées contractuellement par les forces armées américaines. «Prosélytisme» est clairement utilisé ici pour désigner toute activité de propagande religieuse. Ceux qui agissent autrement le font donc en infraction par rapport aux consignes, mais trouvent bien sûr des justifications, par exemple en disant que distribuer des exemplaires de la Bible est un cadeau, et non du prosélytisme…
Apic: Pour en revenir à l’aide humanitaire, je suppose que des ONG comme Caritas, ou l’EPER, en Suisse, pour ne citer que ces exemples, subissent sans doute les conséquences des approches prosélytes de certaines organisations?
J.-F. Mayer: J’ai déjà souligné la tendance des critiques à englober toutes les ONG dans une même réprobation. D’où l’importance de sensibiliser les ONG d’inspiration religieuse à ces questions. En se souvenant que nombre d’ONG d’inspiration religieuse se comportent de façon tout à fait professionnelle, offrant une aide efficace — et cela vaut aussi pour des organisations évangéliques, islamiques…
Encadré
Apic: Par définition, l’Eglise catholique, universelle, a pour mission d’évangéliser les peuples du monde. Mission, missionnaires, prosélytisme… où est la différence? Où se situe la frontière… Dans l’absolu, bouddhistes, hindous et bien sûr musulmans compris sont à évangéliser. On peut dès lors comprendre que cela dérange dans certains pays?
J.-F. Mayer: Vaste sujet, comme vous l’avez déjà compris! La mission est une chose et reste bien sûr légitime aux yeux d’un chrétien, bien qu’elle puisse prendre des formes très différentes, entre des groupes que l’on voit obsédés par des résultats statistiques et ceux qui pensent qu’un simple témoignage silencieux d’une foi vécue sème des graines, même si l’on ne sait pas comment elles germeront. La mission sous toutes ses formes est moins que jamais un courant à sens unique, de l’Occident vers le reste du monde… La frontière entre mission et «prosélytisme» n’est pas si claire dans la pratique: il y a une zone grise assez vaste entre les deux, sans parler des évolutions historiques des sensibilités par rapport aux pratiques missionnaires. Certaines méthodes, cependant, sont aujourd’hui sévèrement remises en question, tant par des milieux séculiers que par des communautés religieuses. Ayons cependant conscience que des croyants d’autres religions puissent eux aussi connaître une impulsion missionnaire qui pourrait les conduire à vouloir nous apporter leur message.
Apic: Mais que dirions-nous, en Occident, si demain les musulmans, par exemple, formulaient ces mêmes «prétentions»? En les appliquant, qui plus est!
J.-F. Mayer: La réalité contemporaine sera de plus en plus celle d’un «marché» du religieux, avec des croyances en compétition — ce qui ne signifie pas nécessairement en conflit. Tout dépend de la façon de présenter sa foi et de vivre la coexistence avec d’autres groupes. Pour nombre de pieux musulmans, il sera tout à fait légitime d’encourager un non musulman à adhérer à l’islam: très souvent, en visitant une mosquée, j’ai été abordé par des musulmans qui m’appelaient à rejoindre l’islam. Je ne m’en offense pas: cela montre la valeur qu’ils donnent à leur foi. Je prends leur désir de la partager comme un signe de bienveillance envers moi. En d’autres termes, si un chrétien estime que la mission est légitime de son point de vue, il saurait difficilement dénier ce droit à d’autres religions.
Le Code de conduite de la Croix-Rouge pour les opérations de secours en cas de catastrophes indique clairement que l’aide est apportée sans distinction de croyance et que, si toute organisation «peut légitimement professer des convictions politiques ou religieuses», l’assistance ne saurait dépendre «de l’adhésion des bénéficiaires à ces opinions». Plus de 450 ONG ont signé ce code, dont de nombreuses ONG religieuses chrétiennes de toutes tendances, musulmanes, ou même relevant de nouveaux mouvements religieux. Des codes ignorés par certains.
Avec la présence de troupes militaires importantes dans des pays, comme c’est le cas en Afghanistan on sait que certains militaires, y compris des aumôniers militaires, en particulier américains, ont été tentés de saisir l’occasion de leur présence dans des pays musulmans pour y propager leur foi, note au passage Jean-François Mayer. «Cela crée des confusions, avec le risque non négligeable de faire des victimes parmi les chrétiens locaux. Ce qui se passe effectivement. De telles pratiques s’associent indélébilement à des forces perçues comme des troupes d’occupation. Certes, l’armée américaine à des directives très claires sur ces questions. Ceux qui agissent autrement le font par conséquent en infraction par rapport aux consignes, mais trouvent bien sûr des justifications, en prétendant notamment que distribuer des exemplaires de la Bible est un cadeau, et non pas du prosélytisme…»
Françoise Saulnier n’apprécie guère ce genre d’ambiguïté. Surtout, lorsqu’en sus, les armées d’occupations endossent le rôle de bienfaiteur. Le fusil à une main, l’étendard de l’humanitaire de l’autre. «Il y a là en effet une forme perverse d’aide humanitaire mise en œuvre par les armées sur le terrain. Elles ont pour objectifs de stabiliser le théâtre militaire d’intervention, de gagner le soutien de la population aux forces étrangères. Il peut aussi s’agir de la mise en œuvre d’une doctrine de guerre anti-insurrectionnelle, qui consiste à gagner les cœurs et les esprits de la population civile pour priver les groupes armés locaux du soutien de la population». Dangereux! A ses yeux, ce type d’action pseudo humanitaire de secours entreprise par les armées alimente la violence, dont on ne sait plus si elle est un moyen ou une justification de la guerre… PR
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse