Nous vivons dans une société divisée, qui oscille entre l’Union européenne et la Russie
Zagreb, 4 octobre 2010 (Apic) «Nous vivons en Moldavie dans une société divisée, entre ceux qui rêvent de faire partie de l’Union européenne et ceux qui ont la nostalgie de la Russie». L’Apic a rencontré, lors de l’Assemblée plénière du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE) qui s’est terminée dimanche 3 octobre à Zagreb, Mgr Anton Cosa, évêque de Chisinau, capitale de la République de Moldavie. Ce petit pays de 4 millions d’habitants, équivalent à la superficie de la Belgique, est enclavé entre la Roumanie et l’Ukraine.
Ce jeune évêque né en 1961 à Valea Mare (Bacau), en Roumanie, est depuis bientôt dix ans en charge de la petite minorité catholique de la République de Moldavie voisine. Il a été ordonné prêtre en 1989 pour le diocèse de Iasi (Roumanie), avant d’être nommé en octobre 1993 administrateur apostolique de Moldavie, ordonné évêque titulaire de Pesto (siège de l’ancien diocèse de Paestum, en Campanie) en janvier 2000, puis nommé premier évêque de Chisinau, en octobre 2001.
Mgr Anton Cosa vient d’une famille de 8 enfants, dont 3 sont prêtres. Il vit désormais en Moldavie, dont il est citoyen depuis 1994 suite à sa nomination comme administrateur apostolique du pays. Un de ses frères est prêtre en Roumanie et l’autre en Italie.
Quand je suis arrivé en Moldavie en 1990, il y avait une seule paroisse pour tout le pays. Elle était durant la période soviétique sous la juridiction de l’archidiocèse de Riga, en Lettonie. J’ai été le témoin de la croissance de l’Eglise moldave, qui partait quasiment de zéro. Alors qu’au début, il n’y avait qu’une seule paroisse, il y en a 17 aujourd’hui. L’Eglise en Moldavie compte 33 prêtres (dont 5 Moldaves), et 45 religieuses, tandis que la population catholique forme à peine le 1% de la population.
A la messe, nous utilisons par ordre de priorité le polonais, le russe, le roumain (les Moldaves sont à 93% orthodoxes, mais une grande partie sont non pratiquants), l’allemand et l’ukrainien, sans oublier l’italien et l’anglais pour les catholiques étrangers.
Les relations avec les orthodoxes sont très amicales au plan personnel. Nous collaborons sur le plan pratique, mais l’oecuménisme n’est pas développé comme le voudrait Rome. De plus, l’Eglise orthodoxe est divisée depuis la chute du communisme en 1991.
Depuis 1992, il y a deux métropolies orthodoxes en Moldavie, celle de Chisinau et de toute de la Moldavie, qui dépend du Patriarcat orthodoxe de Moscou, et celle de Bessarabie, qui relève du Patriarcat de Roumanie.
Certes, les orthodoxes disent que l’Eglise catholique est pour eux la plus proche. Pour nous, c’est la même Eglise du Christ qui a souffert de la désunion depuis la rupture de Constantinople en 1054. Outre les orthodoxes et la minorité catholique, on rencontre en Moldavie des «Vieux-croyants», des juifs, des pentecôtistes, des musulmans et encore d’autres petits groupes.
Elles peuvent, depuis le début, être qualifiées d’»acceptables». Elles sont plus ou moins développées selon les époques, et elles sont aujourd’hui très bonnes. Même pendant les huit ans où les communistes étaient au pouvoir avec une grande majorité, les relations étaient acceptables.
En juillet 2009, le Parti des communistes de la République de Moldavie (PCRM) a perdu sa majorité absolue au Parlement pour la première fois depuis 2001. Aujourd’hui, tout en demeurant le premier parti du pays, il reste confiné à l’opposition. C’est une alliance proeuropéenne, l’Alliance pour l’intégration européenne (AIE), composée de libéraux et de démocrates qui défendent les principes européens et qui ont de bonnes relations avec les Eglises, qui est au pouvoir.
Le gouvernement actuel a annoncé clairement son intention d’adhérer à l’Europe, en cherchant auprès de l’Union européenne un allié puissant, mais il faut tenir compte aussi des liens historiques avec la Russie, qui demeure un point de référence pour la population. L’Etat moldave est actuellement très faible, et des élections anticipées sont prévues pour le 28 novembre prochain. Il faut noter que le dicastère de l’Etat qui coordonnait (et surveillait) les cultes a été aboli, et tous sont libres. C’est un progrès, même si ainsi l’Eglise orthodoxe a perdu sa prépondérance. Elle n’est plus le «bras» de l’Etat.
Au plan politique, il faut noter une forte manipulation du thème ethnique et linguistique: ainsi la langue roumaine parlée par la grande majorité des Moldaves a été rebaptisée «moldave». Les antagonismes entre ceux qui se tournent vers l’Union européenne et ceux qui regardent vers Moscou sont particulièrement vifs en période électorale. C’est un jeu… Les russophones de Moldavie sont aussi divisés. Certains veulent un Etat moldave fort, indépendant de tous, et d’autres veulent une alliance avec la Russie.
La République moldave du Dniestr, la Transnistrie, s’est séparée par la force de la Moldavie en 1991. Elle forme une petite République (un peu plus de 4’000 km2) non reconnue à majorité slavophone et au gouvernement communiste, avec pour capitale Tiraspol.
Il y a des frontières de fait, mais on peut passer et il y a une force de paix russe qui maintient le calme. Il n’y a que quelques dirigeants politiques qui sont sur une liste et qui sont interdits de passage. Sur nos 17 paroisses, nous en avons cinq en Transnistrie, qui forment un décanat. Mais notre premier problème est la pauvreté qui frappe le pays.
C’était un peu le jardin potager de l’URSS. Le pays s’est rapidement appauvri après l’effondrement de l’Union soviétique. Avec le changement de la monnaie nationale et l’adoption du leu (pluriel lei), les gens ont perdu toutes les économies. Quand avec 1000 roubles (devenu 1 leu), on pouvait acquérir 1000 pains, avec 1 leu, on ne pouvait plus qu’acheter un pain… Les gens se sont sentis dépouillés par l’Etat et on a vu un appauvrissement rapide de la population.
De plus, les biens appartenant à l’Etat au temps de l’URSS ont été cédés à certains groupes et la mafia a commencé à développer des projets de privatisation de ces propriétés. On a dès la fin des années 90 assisté à une grande vague d’émigration en direction de l’Europe. Cela a concerné avant tout les femmes et les jeunes filles, puis également des jeunes hommes.
Selon la Banque Mondiale, en 2005, les transferts d’argent provenant des Moldaves travaillant a l’étranger ont représenté au moins le 25% du PIB de la Moldavie. Le pays vit en fait en bonne partie de l’argent des travailleurs qui se sont installés en Italie, en Russie, en Turquie…
C’est comme cela qu’a commencé la traite des êtres humains, la prostitution. Des personnes sont retenues dans les maisons, ne peuvent sortir, leurs papiers et documents ont été confisqués. On dit qu’un quart de la population moldave se trouve à l’étranger et les campagnes se sont vidées de leur population. Les émigrés sont pour plus des deux tiers des femmes, et leurs enfants sont laissés au pays, auprès des grands-parents. Ce sont des dizaines de milliers d’enfants qui sont ainsi privés de leurs parents.
L’Eglise catholique est trop faible pour changer les choses et mener de grandes opérations. Nous avons demandé le soutien de l’Eglise catholique italienne. Nous recevons l’aide de l’Eglise de Lecce ainsi que de la Fondation «Regina Pacis», basée à San Foca di Melendugno (Lecce). Elle travaille depuis 1997 dans le but d’aider à l’intégration des immigrants moldaves en Italie et mène des programmes de protection sociale destinés aux filles victimes d’exploitation sexuelle. Ce sont plus d’un millier de jeunes filles et de femmes qui ont ainsi été sauvées. Elles ont pu obtenir des documents pour éventuellement retourner en Moldavie. Le phénomène de la prostitution est en nette diminution, grâce notamment à une intense pastorale de rue.
Au cours de l’année 2009, l’ambassade d’Italie à Chisinau, qui collabore avec nous de manière admirable, a délivré 25’000 visas à des citoyens moldaves. Le principal motif de cette émigration est la crainte de la pauvreté, le salaire moyen s’élevant à 182 euros par mois. La pauvreté sociale affecte tout spécialement les enfants dont les mères sont parties travailler en Italie comme aides ménagères, et qui deviennent en quelque sorte des orphelins sociaux. Chaque aide ménagère ou auxiliaire de vie en Italie est en effet une mère absente dans sa famille en Moldavie. Une autre catégorie sociale durement touchée par la pauvreté est celle des personnes âgées, considérées comme appartenant au passé et livrées à elles-mêmes. C’est pourquoi l’Eglise catholique en Moldavie est très présente dans les secteurs de l’aide sociale. En effet, outre les activités pastorales de ses 17 paroisses réparties sur tout le territoire, où travaillent des prêtres et des religieux issus de différents pays, elle exerce une «pastorale de rue» quotidienne, faite de disponibilité envers les plus démunis, et de services d’aide sociale. (apic/be)
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