France: Notre société sécularisée n’est pas immunisée contre les préoccupations existentielles et spirituelles

Discours d’ouverture du cardinal André Vingt-Trois lors de l’Assemblée plénière des évêques de France

Lourdes, 4 novembre 2010 (Apic) Mgr André Vingt-Trois, président de la Conférence des évêques de France, ouvre aujourd’hui l’Assemblée plénière des évêques à Lourdes. Dans son discours d’ouverture, il propose de réfléchir et d’échanger sur la crise sociale, sur une gestion raisonnable de l’univers, et sur quelques événements de la vie d’Eglise.

Dans son discours d’ouverture, Mgr Vingt-Trois invite les évêques de France à faire un rapide inventaire de différents événements pour situer les travaux.

La crise sociale

« Notre pays est traversé par une crise résultant des blocages de notre société dans les modalités du dialogue social », relève le cardinal. Il propose, à l’aune de cette crise, de « formuler quelques réflexions sur les enjeux et les débats » qui touchent le corps social. S’appuyant sur quatre extraits de textes des sessions des années précédentes, il souligne « certains des risques qui menacent une société dont le principal ressort économique est la consommation ». Les textes retenus montrent que « les difficultés rencontrées aujourd’hui n’étaient pas tout-à-fait imprévisibles ». Novembre 2007: « notre mode de vie actuel ne pourra pas être préservé sans grave dommage pour l’avenir: dommage écologique mais aussi dommage financier (…) » Novembre 2008: « partager des richesses est une attitude altruiste, mais le moment vient où nous devons prendre en compte les limites des richesses à partager (…) ». Mars 2009: « Ce qui est en cause, c’est la logique même de notre fonctionnement économique dont le dynamisme repose sur l’expansion indéfinie des revenus et de la consommation (…) C’est à de nouveaux modèles que nous devons travailler, nouveau modèle de production agricole, nouveau modèle de développement économique, nouveau modèle d’échanges avec les pays pauvres, nouveau modèle de gestion des ressources naturelles ». Et en novembre 2009: « une société plus juste et plus respectueuse de son environnement est nécessaire (…) l’usage plus raisonnable des biens de ce monde appelle à une révision courageuse de nos modes de vie. (…) Le moment est venu de réfléchir et de décider comment réduire la consommation toujours croissante, souvent au détriment de pays moins développés (…) »

Réforme des retraites et avenir

Pour l’archevêque de Paris, « la réforme des retraites impose des changements dans la solidarité intergénérationnelle et ces changements s’inscrivent dans une évolution plus globale de nos modes de vie ». Le débat actuel sur la réforme des retraites « pose brutalement la question de l’avenir et de la solidarité entre les générations ». Mgr Vingt-Trois s’interroge devant l’anxiété des Français: « qui prendra en charge les nombreux centenaires de demain? ». Il pointe « un certain sentiment de culpabilité », exprimé dans la question « comment notre société a-t-elle assumé ses responsabilités dans la transmission de la vie et du patrimoine? » Enfin, il évoque la question de l’avenir des jeunes : « à quoi bon une scolarité longue et couronnée de diplômes, si cette formation de haut niveau ne débouche que très difficilement sur une insertion professionnelle et sociale réelle ou si toute l’existence est grevée de charges héritées des générations précédentes? »

« Une société démocratique suppose un pacte de confiance entre les partenaires, y compris quand ils divergent sur les solutions politiques à mettre en œuvre ». Mais tant que ces questions restent sans réponse, il n’est pas étonnant, pour le président de la Conférence des évêques de France, que « ce sentiment d’injustice, cette inquiétude pour l’avenir et l’anxiété des jeunes nourrissent des expressions de tension collective et parfois de violence ».

De son côté, rappelle le cardinal Vingt-Trois, l’Eglise « est présente et active dans tous les domaines de la vie sociale et politique ». Il mentionne à ce sujet « le rapport du Médiateur de la République au début de l’année 2010 ».

Une gestion raisonnable de l’univers.

En ce qui concerne la révision de la loi de « bioéthique », Mgr Vingt-Trois constate que « les questions décisives ont été abordées et sérieusement ». « Nous pouvons nous féliciter que l’intérêt de l’enfant soit d’abord pris en considération. Cela évite à la France de s’aventurer sur des chemins particulièrement nocifs et dangereux », conclut-il. Il se réjouit également du travail des scientifiques: « la prise en considération des cellules souches adultes et de celles provenant du sang du cordon ombilical peut être prometteuse ». Il relève toutefois que « certaines dispositions du projet de loi appellent encore un débat sérieux qui doit être mené en toute clarté ».

Le cardinal point du doigt la question cruciale et préoccupante « du respect de l’embryon humain ». Il souligne que le régime d’interdiction de son utilisation à des fins de recherche « reste très fragilisé par le renoncement à la visée explicitement thérapeutique ». Il craint que « les instances d’arbitrage et de décision (…) ne soient soumises à de fortes pressions économiques ». A ses yeux, ce combat relève « d’une réflexion argumentée sur les risques que court l’humanité quand elle cède sur la défense du plus vulnérable ». Il poursuit: « dans la manière de traiter l’embryon humain est engagée une approche de l’humanité dans son ensemble et du respect de chaque être humain, et d’abord de celui qui est sans défense et sans pouvoir ».

Autre question préoccupante: « l’accès à la connaissance des origines pour les enfants nés de Procréation Médicalement Assistée avec tiers donneur ». Cette pratique montre que « vouloir satisfaire à tous prix le soit disant « désir d’enfant » entraîne à des conflits insolubles de droits ». Elle génère une contradiction entre la légitimité à connaître son origine « comme un moyen d’établir (la) filiation et (l’)insertion dans la chaine des générations » et « les exigences de l’anonymat ». Cette contradiction, relève l’archevêque de Paris, « résulte d’une erreur objective : la manipulation délibérée de la filiation ».

« La réflexion sur la loi de bioéthique conduit à prendre mieux conscience de la responsabilité humaine dans la gestion de l’univers qui nous est confié ». Selon Mgr Vingt-Trois, le respect de notre dignité et le respect de la création vont de pair. Sur ces sujets importants, l’Eglise doit exprimer « sereinement (ses) convictions ». « La gestion de la cité exige un engagement de la raison humaine fondé sur une éthique de la vie sociale à laquelle la foi chrétienne doit apporter une lumière nécessaire », estime le cardinal. Il fonde sa conviction sur les paroles de Benoît XVI à Westminster: « quelles sont les exigences que des gouvernements peuvent raisonnablement imposer aux citoyens, et jusqu’où cela peut-il aller? En faisant appel à quelle autorité les dilemmes moraux peuvent-ils être résolus? et le bien commun promu? (…) Si les principes moraux sous-jacents au processus démocratique ne sont eux-mêmes déterminés par rien de plus solide qu’un consensus social, alors la fragilité du processus ne devient que trop évidente – là est le véritable défi pour la démocratie » (*).

Quelques événements de la vie d’Église.

Mgr Vingt-Trois voit l’année sacerdotale comme un rassemblement des « prêtres autour de leurs évêques ». Le rassemblement universel à Rome autour du pape a donné l’image « d’une réalité du sacerdoce » différente de celle présentée habituellement.

L’Assemblée plénière des évêques de France « va faire le point sur les travaux d’un certain nombre de commissions épiscopales (commission doctrinale, commission pour la catéchèse et le catéchuménat, conseil pour la pastorale des enfants et des jeunes, préparation des Journées Mondiales de la Jeunesse de l’été 2011, conseil Famille et Société, etc.) », précise le cardinal, mais également sur les « divers groupes Études et Projets ». Elle travaillera notamment le document intitulé: « Demain la vie de nos communautés chrétiennes ».

Une information sur la session extraordinaire du synode des évêques pour le Moyen-Orient sera donnée par Mgr Antoine Audo, évêque d’Alep en Syrie, pasteur des chrétiens chaldéens. Pour l’archevêque de Paris, ce sera « l’occasion d’exprimer notre communion avec les communautés chrétiennes du Moyen-Orient », et qui « sont souvent représentées parmi nous par des communautés d’immigration. Ne les laissons pas sombrer dans le silence et l’oubli! », interpelle-t-il.

Enfin, le prélat réfléchit « à la signification d’un événement médiatique », en évoquant le succès du film « Des hommes et des dieux ». Il s’interroge: ce succès « n’est-il pas aussi le signe d’une attente et d’un intérêt réel devant des destinées qui expriment un choix de vie radical? » Plein d’espérance, il conclut « notre société sécularisée n’est pas encore tout à fait « immunisée » contre les préoccupations existentielles et même spirituelles ». Il voit dans la préoccupation spirituelle « le ’fil rouge’ qui relie l’ensemble des travaux de cette assemblée. N’est-elle pas l’espérance d’entendre affirmer que le sens de notre existence humaine ne se réduit pas aux phénomènes économiques? »

Le travail de l’Assemblée exprime » les « préoccupations pastorales » et la « recherche permanente de nouveaux chemins pour annoncer l’espérance de l’Évangile au monde d’aujourd’hui. En assumant notre responsabilité pastorale – conclut le cardinal –, nous sommes aussi convaincus que nous apportons une contribution au renforcement du lien social, à la construction et au développement de la liberté des personnes et à la solidité d’une démocratie consciente du rôle qui lui incombe pour le bien commun de toute la famille humaine ». Il appelle enfin tous les chrétiens à s’engager « dans une véritable vie intérieure » et à prendre « à cœur le service de tous les hommes ».

(*) Benoît XVI. Discours aux membres du Parlement et de la British Society. 17 septembre 2010. (apic/cef/jc/ggc)

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