Asie: Inquiétude des évêques japonais et sud-coréens face aux suicides

Pour cause, l’effondrement de l’infrastructure familiale

Séoul, 19 novembre 2010 (Apic) A l’occasion de leur rencontre annuelle, les évêques catholiques japonais et sud-coréens ont réfléchi ensemble aux moyens d’enrayer le taux de suicide alarmant dans leurs pays.

Le XVIe rassemblement des évêques du Japon et de Corée du Sud s’est tenu à Cheongju, en Corée du Sud, du 16 au 18 novembre, en présence de 19 prélats coréens et de 13 évêques japonais. Mgr Peter Kang U-il (évêque de Cheju et président de la Conférence des évêques catholiques de Corée du Sud: CBCK) et Mgr Leo Ikenaga Jun (archevêque d’Osaka et président de la Conférence épiscopale du Japon) présidaient conjointement la rencontre.

Les «nouveaux pauvres»

«Ces cinquante dernières années, la Corée du Sud a réalisé un développement économique remarquable. Mais paradoxalement, ce succès a été à l’origine d’un accroissement considérable du nombre des suicides», a expliqué Michael Hong Kang-eui, de l’Association coréenne pour la prévention du suicide, à l’agence Eglise d’Asie (EDA) des Missions étrangères de Paris.

Les bouleversements économiques consécutifs à la crise financière des années 1997-1998 ont fait basculer dans la précarité toute une frange de la société. Ce sont les «nouveaux pauvres», qui représenteraient deux Coréens sur dix. Selon Hong Kang-eui, les principales causes de l’augmentation des suicides sont dues à l’isolement provoqué par la précarité – lequel est renforcé par le matérialisme ambiant –, et à un ensemble de facteurs propres à la société coréenne, dont le stress dû à une compétition sociale menée dès l’enfance ou encore le manque d’infrastructure familiale forte, avec des foyers brisés et des enfants surprotégés par leurs parents.

«Une culture de mort»

Si le nombre de morts par suicide en Corée du Sud est inférieur à celui du Japon (15’413 décès contre plus de 30’000 pour son voisin), le pays se trouve en tête de classement, si l’on considère la proportion des suicides pour l’ensemble de sa population. La Corée du Sud détient le record des pays membres de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), suivi de près par le Japon. Et la tendance ne fait que s’accentuer.

Les chiffres de l’année 2004 désignaient la Corée du Sud comme le pays développé comptant le nombre de suicides le plus élevé (*). A plusieurs reprises, la Conférence des évêques sud-coréens a souligné la gravité de la situation d’une société qui cumule le taux de natalité le plus faible au monde, avec l’un des taux de suicide et d’avortement les plus élevés (**). «Une culture de mort» contre laquelle les chrétiens doivent s’élever fortement, rappelle la CBCK. D’autant plus que les Eglises chrétiennes jouissent d’une influence et d’une crédibilité non négligeable, représentant plus de 30 % de la population, toutes tendances confondues.

Offrir une alternative aux personnes isolées

Même constat du côté de l’Eglise du Japon. «L’Eglise devrait être le lieu où ces personnes pourraient exprimer leurs angoisses et leurs souffrances. Nous devons prêter une oreille attentive à leur appel», a rappelé Mgr James Koda Kazuo, évêque auxiliaire de Tokyo et vice-président de Caritas-Japon.

Comme leurs confrères sud-coréens, les prélats japonais estiment que l’origine principale du taux élevé des suicides est l’effondrement de la communauté traditionnelle, qui soutenait auparavant les individus. Difficultés économiques, chômage et endettement sont autant de facteurs de fragilisation, qui peuvent, à terme, conduire à envisager le suicide. Pour remédier à ce manque de soutien de la société, des groupes de chrétiens offrent une alternative aux personnes isolées. Parmi eux, le FIND (Inochi No Denwa – «le téléphone pour la vie»), un service d’assistance téléphonique bénévole, ou encore le site du Révérend Saito qui s’adresse aux adolescents tentés par un «pacte suicidaire» préparé collectivement sur Internet. Selon le pasteur méthodiste, cette vague de suicides collectifs est à mettre en relation directe avec le hikikomori (»repli sur soi»), un phénomène psychologique bien connu au Japon, qui pousse à s’enfermer chez soi sans avoir aucune relation avec l’extérieur ni sortir, pendant des mois, voire des années. Les «pactes suicidaires», surtout entre jeunes, se sont multipliés sur Internet ces dernières années, démontrant la défaillance du lien social japonais, lequel n’est activé que pour «mourir ensemble» avec des inconnus. Avec son site, le Révérend Saito propose aux jeunes «un lieu où trouver l’espérance à travers une communication interpersonnelle».

Le principe d’une assemblée annuelle entre les évêques catholiques de Corée et du Japon a été lancé en 1995, dans une démarche de réconciliation entre ces deux nations qui partagent une histoire contemporaine encore marquée par les blessures de la colonisation et de la guerre. La prochaine réunion se tiendra au Japon, en 2011.

(*) D’après le Bureau national des statistiques, 12’047 Coréens se sont suicidés en 2005 (soit trois suicides par jour). Parmi eux, 4’844 étaient des chômeurs, des employés de maison ou des étudiants, 1’016 des employés de commerce ou des ouvriers sans qualification, 671 des agriculteurs ou des pêcheurs et 597 des employés de bureau. En 1995, on ne comptait «que» 4’840 suicides.

(**) Le Bureau national des statistiques coréen a indiqué qu’en 2005, le taux de natalité a été de 10,8 «»°, soit le plus bas au monde. Enfin, selon l’Eglise catholique, le nombre des avortements dans le pays s’élève chaque année à près de 1,5 million. (apic/eda/ggc)

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