Dans le collimateur: Asia Bibi et la modification de la loi sur le blasphème

Pakistan: Les islamistes veulent manifester à la veille de Noël pour «l’honneur du Prophète»

Islamabad, 16 décembre 2010 (Apic) A la veille des fêtes de Noël, la petite communauté chrétienne au Pakistan est dans le collimateur des fanatiques islamiques. Ils veulent protester dans la rue contre la libération d’Asia Bibi, une jeune chrétienne de 37 ans, mère de quatre enfants, condamnée à mort «pour blasphème». Les fondamentalistes s’opposent à toute tentative de modifier la loi sur le blasphème, une loi discriminatoire essentiellement utilisée contre les minorités religieuses.

Une alliance transversale de groupes islamiques radicaux au sein de laquelle se trouvent partis religieux, mouvements islamiques, organisations proches de groupes terroristes a lancé pour le 24 décembre, après la prière du vendredi, une grande manifestation nationale de masse intitulée «Namos-e-risalat», c’est-à-dire en défense de l’honneur du prophète Mahomet. Ces islamistes veulent protester contre la remise en liberté d’Asia Bibi et contre toute modification de la loi sur le blasphème.

L’alliance a lancé un appel à l’Oumma (la communauté islamique du monde entier), demandant un soutien universel en faveur de la défense du Prophète. En outre, les leaders radicaux affirment qu’Asia Bibi a commis le blasphème et devrait être reniée par les chrétiens. «Quiconque la défend, qu’il soit simple citoyen, homme politique ou Ministre est coupable de blasphème avec elle».

Des sources locales de l’agence d’information vaticane «Fides» font état de craintes fondées que cette initiative des fondamentalistes, au caractère évidemment provocateur, puisse dégénérer en violences ouvertes et en attaques contre les chrétiens. La Commission «Justice et Paix» de la Conférence des évêques du Pakistan a fait part de sa grande préoccupation du fait de la tension croissante, des suites possibles de la manifestation et de la situation dans laquelle pourraient se trouver les minorités religieuses et en particulier les chrétiens.

Les islamistes fomentent la haine et le conflit entre les religions

«On touche ici l’une des cordes les plus sensibles de la religion islamique, une question qui a un fort impact émotionnel: interpréter le désir de révision de la loi sur le blasphème comme une tentative de déshonorer le Prophète signifie fomenter la haine et le conflit religieux. Les chrétiens ont plusieurs fois réaffirmé leur désir d’harmonie et de paix et leur volonté d’éviter les seuls abus que cette réglementation permet», expliquent les sources chrétiennes de «Fides».

Ce qui préoccupe les minorités religieuses est surtout l’unité retrouvée des nombreux partis et mouvements islamiques qui ont rassemblé leurs militants. Parmi les promoteurs de la manifestation se trouvent en effet le «Jamiat-e-Ulema Islam–F» (parti ayant depuis peu abandonné le gouvernement) et son leader Fazl-ur-Rehman; le «Jaamat-e-Islami», le «Jammat Ahle Sunnat», mais également la «Jamaat ul Dawa», organisation humanitaire islamique, expression du groupe terroriste «Lashakr-e tayyba», et de nombreux autres groupes mineurs.

La manifestation entend également faire pression sur le Parlement fédéral qui, ces jours-ci, pourrait examiner la motion présentée par la parlementaire Sherry Rehman, motion qui propose des modifications substantielles à la loi sur le blasphème. Suivront en outre une grève générale le 31 décembre – dans le cadre de laquelle tous les travailleurs de confession islamique sont incités à cesser le travail – et une rencontre publique à Karachi le 9 janvier 2011.

Des sources de «Fides» expliquent que, en ces jours de Noël, le climat au sein de la communauté chrétienne est déjà tendu: on se trouve en effet dans les jours qui suivent l’Achoura, jour saint au cours duquel il est fait mémoire du martyr de l’imam Hussein, neveu du Prophète. Le jour en question – fête pour les sunnites, jour de deuil pour les chiites – est souvent porteur d’affrontements entre les deux communautés. On risque maintenant de voir l’agressivité latente déroutée sur les chrétiens qui conduisent une campagne en faveur de la légalité, de la défense des droits de l’homme et de la liberté religieuse.

Entre temps, le pasteur chrétien Samson Dilawar, qui a rendu visite à Asia Bibi en prison ces jours derniers afin de lui apporter assistance et réconfort spirituel, a reçu des menaces de mort. Il a confirmé à «Fides» qu’Asia se trouve en grave danger de mort «même en prison».

Suite aux menaces contre Asia Bibi, les évêques interpellent le gouvernement

Suite aux menaces de mort contre Asia Bibi, les évêques catholiques et des hommes politiques pakistanais interpellent le gouvernement d’Islamabad. Ils exigent que soit inculpé d’urgence l’imam qui a placé une récompense sur la tête d’Asia Bibi, que soit abolie ou modifiée la loi sur le blasphème, «injuste et discriminatoire». Ils demandent que l’on promeuve les droits des minorités en observant la Constitution du Pakistan. Ce sont là les revendications des évêques catholiques, de responsables politiques et de représentants de la société civile pakistanaise dans une lettre envoyée au Premier ministre du Pakistan, Yousaf Raza Gilani.

La lettre est signée par les évêques catholiques, Mgr Anthony Rufin (Islamabad), secrétaire de la Conférence épiscopale; Mgr Joseph Coutts, (Faisalabad), Mgr Andrew Francis (Multan), Mgr Max John Rodriguez (Hyderabad) et Mgr Sebastian Shaw (auxiliaire de Lahore). Cette démarche a également reçu l’appui d’évêques et de responsables d’autres communautés chrétiennes, de leaders sikhs, hindous et bahaïs ainsi que de Khalid Masood, responsable du «Conseil de l’idéologie islamique du Pakistan». Ont en outre signé la missive différents membres du Parlement du Punjab, un certain nombre de juges, d’avocats, de militaires et de représentants de la société, tous de religion musulmane.

La lettre cite le cas d’Asia Bibi et demande l’inculpation immédiate de l’imam Yusef Qureshi, de Peshawar, qui a promis 500’000 roupies (environ 4’500 «‚¬) à quiconque tuera Asia Bibi. Elle souligne que cet appel au meurtre est contraire aux lois et à l’Etat de droit. Le texte rappelle l’harmonie interreligieuse qui régnait dans le pays avant la promulgation de la loi sur le blasphème, instituée par le dictateur Zia en 1986. Elle remarque qu’entre 1947, date de la fondation du Pakistan, et 1985 aucune plainte n’avait été déposée pour blasphème.

La lettre a été élaborée au terme d’une rencontre organisée ces jours derniers à Islamabad par la «All Pakistan Minorities Alliance», qui a réuni des responsables religieux, des parlementaires et des membres de la société civile sous la conduite du Ministre chargé des Minorités religieuses, Shabhaz Bhatti, avec la participation du Ministre chargé des Droits de l’Homme, Mumtaz Alam Gilani. La rencontre en question a noté les répercussions négatives sur la société pakistanaise de l’abus du recours à la loi sur le blasphème, appréciant la position du président Ali Zardari, qui accepte de la modifier.

Encadré

Loi sur le blasphème manipulée: inculpation d’un médecin musulman

Choc et indignation au sein de la société civile pakistanaise. Naushad Valyani, un médecin musulman de Hyderabad, dans la province du Sindh, a été arrêté au cours de ces derniers jours pour blasphème. Sa faute consiste dans le fait d’avoir déchiré et jeté à la poubelle la carte de visite d’un représentant pharmaceutique dénommé Mohammad qui lui proposait d’acquérir des médicaments. «C’est un parfait exemple de la manière dont la loi sur le blasphème est instrumentalisée dans le cadre de vengeances personnelles», commente le Père Robert Mc Culloch, missionnaire de Saint Colomban à Hyderabad et administrateur de l’hôpital de Sainte Elisabeth.

Le cas a été soulevé par Mohammad Faizan, représentant d’une multinationale pharmaceutique bien connue, alors que le médecin en question appartient à la communauté musulmane ismaélite. Lorsque Faizan s’est aperçu que le médecin n’avait pas l’intention de lui accorder son attention et qu’il aurait jeté sa carte de visite portant le nom du prophète Mohammad, il l’a accusé de blasphème. Sa plainte a reçu l’appui d’autres représentants d’entreprises pharmaceutiques qui ont organisé une manifestation, réclamant l’inculpation du médecin pour blasphème. Des agents de police ont enregistré la plainte et l’ont arrêté.

Abus systématique du recours à la loi sur le blasphème

La société civile pakistanaise est choquée par le niveau atteint par l’abus de recours à la loi sur le blasphème: «99% des citoyens musulmans s’appellent Mohammad. Commet-on dès lors le délit de blasphème à chaque fois qu’est détruite une page de journal ou tout autre texte écrit contenant ce nom ?»: telle est la question que se posent un certain nombre de militants des droits de l’homme au Pakistan. «Tout cela est simplement absurde. Si cette idée faisait son chemin, la nation sombrerait dans une catastrophe sectaire. Cet épisode doit faire réfléchir et peut aider le gouvernement à proposer une modification sérieuse de la loi», affirment-ils. Différentes associations oeuvrant pour les droits de l’homme demandent la mise en liberté immédiate du médecin, invitant les entreprises pharmaceutiques à ne pas instrumentaliser l’épisode, à ne pas utiliser le blasphème comme forme de pression sur les médecins et à retirer la plainte.

«L’opinion publique commence à comprendre et à se rendre compte de la nécessité de modifier la loi sur le blasphème. Mais les groupes fondamentalistes qui la soutiennent sont cependant très forts et menacent de faire usage de la violence et de l’anarchie. Les tribunaux eux-mêmes sont terrorisés. La continuité de cette loi est garantie aujourd’hui par la culture de la violence qui est répandue dans le pays», explique le Père Mc Culloch à l’agence vaticane «Fides».

En outre, dans le cas du Dr Valyani, on se trouve face à la tentative de frapper la communauté musulmane ismaélite, un courant religieux minoritaire d’origine chiite qui rassemble les disciples du septième imam, Ismail. Le guide spirituel de la communauté ismaélite est l’Agha Khan, leader religieux perse ayant vécu au XIX° siècle. (apic/fides/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/dans-le-collimateur-asia-bibi-et-la-modification-de-la-loi-sur-le-blaspheme/