Mexique: La maison du migrant avant le «grand voyage» vers les Etats-Unis
Arriaga/Chiapas, 22 décembre 2010 (Apic) Avant de franchir la frontière avec les Etats-Unis, des milliers de migrants centraméricains doivent d’abord traverser le Mexique. Un voyage très dangereux qui commence à Arriaga, une petite ville située dans l’Etat du Chiapas, au sud du pays, où se trouve la «Maison du Migrant», créée en 2004 par le Père Heyman Vasquez.
Les traits sont tirés et le visage couvert de poussière. Mais malgré l’épuisement, le jeune homme sourit. «Ici, c’est la première étape de mon voyage, explique Edgar Rosario Lopez, 26 ans, en franchissant le seuil de la maison. J’ai marché pendant six jours depuis la frontière (située à 260 km). Au total, ça fait huit jours que je suis parti de Guatemala City, où vit ma famille. A cause de la chaleur, mais aussi pour éviter la police de l’immigration, il vaut mieux se déplacer la nuit. C’est plus dangereux aussi, à cause des bandits qui nous attaquent. Ce sera comme ça pendant tout le voyage».
La différence, c’est qu’à partir d’Arriaga, Edgar Rosario Lopez va voyager sur le toit des trains. Au total, il lui faudra environ un mois et demi pour atteindre la frontière avec les Etats-Unis. «Là-bas, je me reposerai quelques jours et ensuite je tenterai la traversée à la nage du Rio Bravo. Ce sera la quatrième fois que je vais tenter de passer de ’l’autre côté’. A chaque fois j’ai réussi. Mais à chaque fois j’ai été attrapé et renvoyé. La traversée du Mexique est de plus en plus dangereuse, mais ça vaut la peine. Car la vie en Amérique est bien meilleure que chez moi!»
Bienvenue dans «la Casa del Migrante» (la Maison du Migrant) d’Arriaga, une petite ville de l’Etat du Chiapas, au nord-ouest du Guatemala. Créée en 2004 par le Père Heyman Vasquez, le curé de la paroisse, cette bâtisse sommaire, construite à la périphérie de la ville, a été baptisée «le lieu de la Miséricorde». D’une capacité d’accueil de 60 personnes, cette maison permet chaque année à quelques 6’000 à 8’000 hommes et femmes de s’accorder un peu de répit avant d’entamer un long et dangereux périple à travers le Mexique. Pouvant séjourner au maximum trois jours, les migrants sont nourris, peuvent se laver, nettoyer leur linge et recevoir des soins médicaux de base. Et lorsque l’état de santé le nécessite, les migrants peuvent rester davantage.
Un «luxe», malgré des règles de vie strictes. «Les horaires des repas sont fixes, explique le Père Heyman Vasquez. Les lieux ferment entre 21h et 5h du matin. Interdiction formelle de consommer de l’alcool ou de porter une arme. Les hommes et les femmes, même mariés sont hébergés séparément. Et tout le monde doit participer aux tâches ménagères». Une discipline généralement bien acceptée par les migrants qui attendent le train qui leur permettra de débuter un périple de près de 3’500 kilomètres.
José David Hernandez est de ceux-là. «Au Salvador, je suis vitrier, explique t-il. Je suis marié et j’ai trois enfants. J’avais un emploi, mais mon salaire de 220 USD ne me permettait pas de nourrir ma famille. Alors mon frère qui vit à Los Angeles depuis cinq ans m’a conseillé de le rejoindre. Il m’a dit que les vitriers là-bas étaient payés 2’500 USD par mois !»
A ses côtés Jorge Castillo Moran, du Honduras, opine. A 36 ans, lui aussi a fini par se rendre à l’évidence. «Je suis chauffeur routier. Mais l’entreprise a fait faillite et pendant un an, j’ai cumulé les petits boulots mal payés. J’étais prêt à tout pour rester auprès de ma famille, mais la situation économique est très difficile. Mon objectif ? Rallier New York où j’ai un cousin, travailler 4 ou 5 ans, puis rentrer au pays pour y ouvrir un petit commerce». C’était aussi le projet d’Oscar Romero Garcia. Mais après dix ans passés dans l’Illinois, d’où il a été expulsé il y a deux mois suite à un banal contrôle routier, ce Guatémaltèque n’a guère tardé pour tenter un retour vers son pays d’adoption.
«La vie est beaucoup plus facile là-bas, assure t-il. Si tu travailles, tu n’as aucun problème. Et avec des dollars, tout s’achète. Même l’école pour les enfants». C’est d’ailleurs pour ça qu’Oscar y a fait venir sa famille. Sauf que pour sa femme et ses trois enfants, il a fait appel à un «coyote.»
«Il existe trois catégories de migrants, confirme le Père Heyman Vasquez. Ceux qui disposent d’un visa pour entrer aux Etats-Unis. Mais ils représentent une petite minorité. Ceux qui font appel à des ’coyotes’ ou ’polleros’, ces passeurs qui font traverser le pays d’une frontière à l’autre. C’est plus sûr, mais ça coûte en moyenne 5’000 à 6’000 dollars. Et enfin, la majorité, qui part avec très peu d’argent sur eux et traversent le pays en empruntant les trains de marchandises n’ayant ni itinéraires ni horaires fixes. En moyenne, le voyage dure un mois et demi».
Une odyssée pendant laquelle les migrants doivent supporter des amplitudes thermiques de plus de 40°, rester souvent plusieurs jours sans manger et espérer ne pas souffrir trop longtemps de la soif, principale préoccupation des migrants qui réclament plus volontiers à boire qu’à manger. «Mais se déplacer de cette manière est surtout beaucoup plus dangereux, car tout au long de leur voyage, les migrants sont à la merci des nombreuses attaques perpétrées par des bandes criminelles organisées ou même par la police», ajoute le Père Heyman. Sans compter, les enlèvements, devenus une véritable «industrie» au Mexique.
«En 2009, la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) du Mexique a publié un rapport spécial faisant état de 9’758 enlèvements de migrants en six mois», rappelle à ce propos Ana Elena Barrios Juarez Badillo, chargée de mission au sein d’Enlace, une ONG mexicaine spécialisée dans l’étude des flux migratoires en Amérique centrale. Soit plus de 1’620 par mois». Une «activité» que la CNDH a qualifiée d’»entreprise généralisée qui bénéficie de la collusion des autorités.»
Concrètement, des groupes maffieux se livrent à des enlèvements massifs, selon un scénario bien huilé. «Des espions sont chargés, dans les maisons de migrants ou sur les trains, de repérer ceux qui possèdent des proches aux Etats-Unis ou y vivent. Ils sont enlevés, puis torturés pour qu’ils donnent le contact d’une personne susceptible de payer une rançon de 2 à 3’000 dollars en moyenne, versée dans l’une des nombreuses ’remesas’ qui jalonnent les principaux axes migratoires du pays». Ces «organismes financiers» plus ou moins formels, comprennent aussi bien des chaînes de supermarchés que la très puissante Western Union.
Chiffre d’affaire de cette «industrie» ? 50 millions de dollars par an. Avec un avantage indéniable pour les groupes criminels: «personne ou presque se soucie du sort de migrants en situation irrégulière», assure le Père Heyman Vasquez.
«Les femmes font globalement moins l’objet de demandes de rançons, assure Ana Elena d’Enlace, car les ravisseurs les destinent aux réseaux de prostitution». Après les avoir violées… D’après les ONG et les professionnels de la santé travaillant en contact avec les migrantes, 60% d’entre elles sont en effet victimes d’agressions sexuelles lors de leur traversée du Mexique. «Certains passeurs exigent même que les femmes reçoivent un contraceptif par injection pour éviter qu’elles se retrouvent enceintes après avoir été violées», souligne le rapport d’Amnesty International «Des victimes invisibles», publié en avril 2010.
Des histoires comme celles-ci, le Père Heyman Vasquez en a entendu des centaines depuis qu’il a ouvert la «Maison du Migrant.» «Nous en parlons à ceux et celles qui passent par ici, mais cela ne change en rien leur détermination. Alors nous les informons sur les dangers qu’ils vont rencontrer.» Et quand il lui reste un peu de temps, le Père Heyman Vasquez se plonge dans la gestion du lieu. «Ca me donne des migraines ! avoue t-il. Je dois me battre chaque année pour récolter les 30’000 euros nécessaires au fonctionnement de l’établissement. C’est une gestion au jour le jour, qui s’appuie sur la générosité des paroissiens mais ne permet pas, par exemple, de rénover une maison qui en a pourtant bien besoin». Une rénovation à laquelle Edgar Rosario Lopez a promis de participer financièrement. Du moins s’il réalise son «rêve américain.»
Compte tenu de sa situation géographique, le Mexique est l’un des principaux pays de transit de migrants de la planète, Pour autant, il n’existe aucun chiffre précis sur le nombre de personnes en situation irrégulière qui entrent au Mexique et traversent le pays pour essayer de rejoindre les Etats-Unis. Les seules statistiques permettant de se faire une idée de l’ampleur du phénomène viennent de l’Institut national des Migrations (INM) et concernent le nombre de migrants placés en détention avant d’être expulsés. Pour 2008, l’INM a ainsi comptabilisé 64’000 détenus, dont plus de 60’000 étaient originaires du Salvador, du Guatemala, du Honduras et du Nicaragua.
Des chiffres auxquels il convient de rajouter les quelques 22’350 arrestations effectuées par les autorités migratoires nord-américaines à la frontière avec le Mexique. Sans oublier le nombre – impossible à évaluer – de personnes ayant réussi à entrer aux USA sans être détectées. Environ 85% de ces migrants sont des hommes et la fourchette d’âge est comprise entre 15 et 35 ans. La plupart possèdent un emploi dans leur pays d’origine, mais la faiblesse des salaires les poussent à tenter l’aventure. (apic/jcg/be)
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