Pakistan: Les chrétiens dans la tourmente après l’assassinat du gouverneur du Pendjab

Salman Taseer, musulman libéral, était dans le collimateur des islamistes

Lahore, 5 janvier 2011 (Apic) La minorité chrétienne est dans la tourmente après l’assassinat mardi 4 janvier à Islamabad du gouverneur de la province du Pendjab Salman Taseer par un de ses gardes du corps. Si une personnalité d’un si haut rang peut si facilement être tué par un fanatique musulman appartenant de plus à une garde d’élite, personne n’est à l’abri et tout le monde peut devenir une cible de ces groupes.

«Si un gouverneur musulman n’est pas en sécurité au Pakistan, quel est le sort d’un pauvre chrétien pakistanais», se demandait ainsi mercredi le Congrès chrétien du Pakistan (PCC). «Cette nouvelle est un choc. Nous avons perdu un grand ami et un adversaire déterminé des lois sur le blasphème», a estimé mercredi Mgr Lawrence Saldanha, archevêque de Lahore.

Le président de la Conférence des évêques catholiques du Pakistan a joint sa voix à celles, très nombreuses dans le pays et sur la scène internationale, qui ont vivement déploré l’assassinat, le 4 janvier dernier, de Salman Taseer par le garde du corps Malik Mumtaz Hussain Qadri.

De religion musulmane, Salman Taseer, 65 ans, a trouvé la mort sur le parking d’un restaurant d’Islamabad, capitale du Pakistan, abattu d’une rafale de kalachnikov par l’un de ses gardes du corps. Membre du parti au pouvoir, le Pakistan People’s Party (PPP), il s’était prononcé récemment contre la loi anti-blasphème et contre la condamnation à mort d’une jeune mère de famille chrétienne, Asia Bibi, en vertu de cette loi d’un autre âge. Les lois anti-blasphème ont été forgées sous la présidence du général dictateur Zia ul-Haq, au pouvoir de 1978 à 1988.

La vengeance d’un islamiste fanatique

S’étant rendu immédiatement après avoir commis son crime, le garde du corps a déclaré avoir abattu le gouverneur car il avait qualifié les lois anti-blasphème de «kala kanoon» (›loi noire’). Malik Mumtaz Hussain Qadri appartenait à une section d’élite de la province du Pendjab chargée de la sécurité des hautes personnalités. Les premiers éléments de l’enquête ne permettent pas de dire s’il a agi seul ou a bénéficié de complicités au sein de l’appareil policier pakistanais.

Les islamistes manifestent violemment pour que les lois anti-blasphème en vigueur au Pakistan, qui sont condamnées par la communauté internationale, soient abolies.

Les articles 295-B et 295-C du Code pénal pakistanais, qui punissent de la peine de mort toute offense faite à Mahomet et de la prison à perpétuité toute profanation du Coran, sont dénoncées depuis des années par les militants des droits de l’homme au Pakistan comme des lois iniques, le plus souvent détournées pour régler des litiges personnels.

Pour les minorités religieuses du pays, ces lois sont considérées comme un instrument de persécution particulièrement néfaste, dans la mesure où elles constituent «une épée de Damoclès» pour les minorités religieuses et peuvent être à tout moment utilisées par un musulman contre un non-musulman sans que celui-ci puisse avoir grande chance de se défendre.

Ces dernières semaines, Salman Taseer était devenu la cible des attaques verbales des islamistes. Le gouverneur du Pendjab, la province la plus riche et la plus peuplée du pays, s’était en effet engagé dans l’affaire Asia Bibi, du nom de cette chrétienne, mère de cinq enfants, qui a été condamnée à mort par un tribunal du Pendjab le 7 novembre dernier au titre de la loi sur le blasphème.

Pris pour cible après sa visite à Asia Bibi: déclaré «apostat»

Face à la dimension prise par cette affaire dans les médias nationaux et internationaux, Salman Taseer avait rendu visite à la chrétienne, maintenue en détention depuis son arrestation en juin 2009. Il avait souhaité que cette visite reste discrète mais, après que les médias locaux s’en soient fait l’écho, il avait expliqué avoir voulu entendre directement la jeune femme et lui avoir demandé de signer une pétition qu’il s’apprêtait à envoyer à Asif Ali Zardari, le président pakistanais.

La pétition demandait au chef de l’Etat de gracier Asia Bibi. Une fois cette visite révélée, les islamistes ont pris le gouverneur pour cible. Le 24 novembre, des mollahs ont déclaré que Salman Taseer était un apostat, le qualifiant d’»infidèle».

Tête mise à prix pour 177’000 euros

Selon l’agence de presse catholique asiatique UcaNews, un homme politique musulman de Multan, ville du Pendjab, avait promis une récompense de 20 millions de roupies (177’000 euros) pour son assassinat. Face aux pressions des islamistes, le président Zardari avait renoncé à faire remettre en liberté Asia Bibi, mais les islamistes n’en ont pas pour autant relâché leurs pressions sur Salman Taseer.

Des partis islamistes ont organisé des manifestations devant les bureaux du gouverneur à Lahore, promettant une réaction de forte ampleur au cas où la chrétienne était libérée ou si les lois anti-blasphème étaient amendées.

Une grande perte pour les chrétiens pakistanais

Mgr Saldanha connaissait Salman Taseer de longue date, depuis l’époque où le jeune Taseer était élève de la St. Anthony’s School de Lahore, un établissement des frères maristes qui a formé – et forme encore – une partie de l’élite pakistanaise. La dernière rencontre entre les deux hommes était très récente, a rapporté le prélat.

«Le gouverneur m’avait invité à sa résidence le 23 décembre, pour un dîner de Noël. Après que je l’ai remercié pour son soutien en faveur d’Asia Bibi, il a dénoncé avec force la loi sur le blasphème. Je ne peux que déplorer que la nouvelle année s’ouvre sur la triste nouvelle de son assassinat. C’est vraiment une grande perte pour nous», a précisé Mgr Saldanha.

Pour le ministre fédéral des Minorités, le catholique Shahbaz Bhatti, le motif religieux invoqué par l’assassin du gouverneur est plus qu’inquiétant. Salman Taseer «avait été déclaré wajib ul qatal (apostat) et il avait reçu des menaces parce qu’il avait dénoncé le mauvais usage qui est fait des lois anti-blasphème. Je souhaite qu’une enquête soit diligentée en direction de ceux qui ont émis des fatwa à son encontre sur la place publique», a déclaré le ministre, qui s’estime lui aussi très concerné par cette affaire.

Depuis que le président Zardari lui a demandé de former un comité d’experts et d’universitaires afin de réfléchir à la manière de prévenir l’utilisation de la loi sur le blasphème pour régler des litiges personnels ou rechercher un gain politique, des groupes extrémistes ont en effet annoncé qu’une fatwa avait été émise à l’encontre de Shahbaz Bhatti.

Pour les éditorialistes de la presse pakistanaise, l’assassinat de Salman Taseer pose au gouvernement un vrai problème de sécurité. Comment assurer la sécurité des élites politiques s’il se produit au Pakistan la même chose qu’en Inde, où, en 1984, le Premier ministre Indira Gandhi avait été assassinée par deux de ses gardes du corps sikhs, qui lui reprochaient d’avoir envoyé l’armée indienne à l’assaut du Harimandir Sahib, le Temple d’or à Amritsar ? Plus fondamentalement, quelle place reste-t-il à la liberté de pensée et d’expression au Pakistan s’il y est impossible de discuter de la loi sur le blasphème ?

Les extrémistes musulmans s’opposent à toute modification des lois anti-blasphème

Les milieux modérés se trouvent pris entre les extrémistes religieux et la guerre contre le terrorisme. Toute tentative pour modifier les lois anti-blasphème est immédiatement vilipendée par les extrémistes musulmans comme étant une réforme téléguidée par les Etats-Unis, assimilés à un Etat chrétien.

Musulman né dans une famille d’intellectuels sans fortune particulière, formé en partie en Angleterre, Salman Taseer était devenu un homme d’affaires prospère, tout en s’engageant tôt en politique. Admirateur de Zulfikar Ali Bhutto (à la tête du Pakistan de 1971 à 1977), il s’opposa à Zia ul-Haq (président du Pakistan de 1978 à 1988), ce qui lui valut en 1983, alors qu’il était membre du Mouvement pour la restauration de la démocratie, d’être arrêté et longuement torturé.

Militant dès les années 1960 du PPP (Parti du peuple pakistanais), le parti du clan Bhutto, il n’hésitait pas à se confronter au PML-N (Ligue musulmane du Pakistan – Nawaz) de Nawaz Sharif, y compris physiquement (en 1988, il fut passé à tabac par des hommes de main de Nawaz Sharif, récoltant au passage plusieurs fractures). Propriétaire du quotidien «Daily Times», Salman Taseer était un ardent avocat de la démocratie et des valeurs libérales, combattant pour les droits des femmes ou encore ceux de la minorité religieuse des Ahmadis, rapporte «Eglises d’Asie» (EdA), l’agence d’information des Missions Etrangères de Paris (MEP).

Le Pakistan perd un défenseur des libertés

Allié de Benazir Bhutto (tuée lors d’un attentat suicide à l’issue d’un meeting à Rawalpindi le 27 décembre 2007), il fut ministre de l’Industrie de Pervez Musharraf, avant d’être nommé, en 2008, gouverneur de la province du Pendjab, un poste plus honorifique que doté de réels pouvoirs mais d’où il faisait entendre sa voix de défenseur des libertés. Les funérailles de Salman Taseer ont eu lieu le 5 janvier 2011 à Lahore. Le gouvernement pakistanais leur a donné le rang de funérailles d’Etat et un deuil national de trois jours a été décrété.

La loi anti-blasphème, épée de Damoclès au-dessus de la tête des chrétiens

Dans le contexte politique du Pakistan, tendu et peu propice à une ouverture en vue d’une refonte de la loi anti-blasphème, les quelque 3 % des 167 millions de Pakistanais qui ne sont pas musulmans et appartiennent à des minorités religieuses sont plus que jamais susceptibles d’être victimes de discrimination. Le 4 janvier, l’agence de presse catholique asiatique «UcaNews» a publié une tribune libre dont l’auteur, pakistanais, a choisi l’anonymat. Intitulé «L’épée de Damoclès du Pakistan», le texte offre un aperçu réaliste des perspectives qui s’offrent aux chrétiens pakistanais de voir la loi anti-blasphème supprimée ou amendée, rapporte «Eglises d’Asie».

«Les manifestations que les partis islamiques ont organisées la veille du Nouvel An pour réclamer le maintien des lois anti-blasphème valent toutes les démonstrations pour dire l’intensité de la résistance que rencontrera toute éventuelle tentative pour réformer ou abolir ces lois, au nom desquelles des chrétiens sont brûlés vifs, leurs maisons incendiées et leurs biens pillés».

«L’étendue des manifestations de vendredi dernier avait quelque chose d’alarmant. Les commerçants avaient fermé boutique, les transports publics avaient cessé de fonctionner tandis que les foules se réunissaient à travers le pays. Les imams ont prononcé des prêches enflammés à propos des lois anti-blasphème et dans les rues, les manifestants scandaient des slogans dénonçant les hommes politiques musulmans qui avaient osé soutenir un amendement qui aurait aboli la peine de mort obligatoire en cas de blasphème».

La tête d’Asia Bibi mise à prix par un imam de Peshawar

Cette réaction populaire musulmane se produit alors que l’année écoulée a vu dix chrétiens et six hindous être accusés de blasphème. Tous, ils sont menacés de la peine de mort pour les «crimes» qui leur sont reprochés, mais leur vie pourrait être supprimée avant même qu’ils n’arrivent devant un juge, tant un lynchage par la foule est une probabilité bien réelle – ainsi qu’on l’a vu se produire à plusieurs reprises ces derniers temps. Deux des accusés de 2010 ont été abattus sur les marches d’un tribunal à Faisalabad, au Pendjab.

Première femme à être condamnée à mort «pour avoir manqué de respect à Mahomet», le cas de la chrétienne Asia Bibi a été très médiatisé. Emprisonnée, la jeune femme attend sans beaucoup d’espoir que son cas soit jugé en appel par la Haute Cour de Lahore. Pour beaucoup, il est clair qu’Asia Bibi ne vivra pas assez longtemps pour comparaître devant ses juges. Un imam de la plus importante mosquée de Peshawar a promis une récompense d’un demi-million de roupies (4’ 350 euros) à «celui qui tuera Asia».

Les autorités ont pris la mesure du danger et ont ordonné des mesures de sécurité renforcée pour Asia Bibi, tandis qu’à Noël, des évêques catholiques et protestants sont allés devant les murs de Government House à Lahore pour demander la remise en liberté de la jeune femme.

Le 1er janvier, dans sa cathédrale du Sacré-Cœur, Mgr Lawrence Saldanha, archevêque de Lahore, s’est adressé en ces termes aux fidèles rassemblées pour la messe: «Parce que les circonstances sont difficiles, nous sommes inquiets. Nous prions pour être protégés de toute attaque et nous espérons que le danger s’éloignera de nous au cours de cette nouvelle année».

Les fanatiques manifestent à la veille du Nouvel An

Les manifestations de la veille du Nouvel An répondaient à un appel à la grève générale lancé par le «Tehrik Khatam e Nabuwat» (mouvement qui défend Mahomet comme étant le dernier des prophètes du monothéisme abrahamique) et d’autres partis islamistes, afin de contrer l’initiative d’une parlementaire qui, en novembre dernier, avait présenté au secrétariat de l’Assemblée nationale un projet de réforme des lois anti-blasphème.

Ce texte prévoyait dans certains cas de mettre fin à l’application automatique de la peine de mort ou de la prison à perpétuité, peines qui sont inscrites dans les lois anti-blasphème. Son auteur appelait également à une redéfinition du concept de préméditation et à que soit poursuivie «toute personne portant des accusations fausses ou non fondées» ou se rendant coupable d’incitation à la haine religieuse.

Peter Jacob, secrétaire exécutif de la Commission épiscopale catholique «Justice et Paix», avait alors estimé que c’était «une première». Dans une tribune parue dans les éditions des 10 et 11 décembre 2010 du quotidien «Daily Times», Peter Jacob conclut que de l’avenir qui sera donné à ce texte dépend non seulement la liberté religieuse de tous les Pakistanais mais également l’avenir de la démocratie pakistanaise.

Pour Mgr Saldanha, il est urgent que cette législation soit changée. Faite par l’homme, elle n’a que peu à voir avec les enseignements de l’islam. Elle «n’est pas inscrite dans le Coran, mais les partis religieux l’utilisent au gré de leurs propres intérêts. La définition du terme ›blasphème’ est vague et conduit à de mauvaises interprétations», a confié l’archevêque catholique à l’agence de presse «UcaNews».

Le Pakistan est l’une des rares nations musulmanes à disposer d’un aussi draconien arsenal législatif anti-blasphème. De plus, il faut avoir à l’esprit que ces questions ont toujours été hautement politisées et, aujourd’hui encore, sont très présentes au plan religieux.

Avant d’accéder au pouvoir, l’actuel parti qui est aux commandes avait promis d’abolir ces lois. Il n’en a rien fait mais cela n’empêche pas que cette législation a fait figure, et continue de faire figure, de test de la capacité du Pakistan à se réformer. Il existe néanmoins une possibilité de voir les choses évoluer positivement. Impliquer les principaux responsables religieux musulmans pourrait être une solution. La notion d’oumma (la communauté musulmane) est plus porteuse, dans le contexte pakistanais, que celle de patriotisme.

Là où l’action politique et judiciaire a échoué, on peut penser qu’une «fatwa» (décret religieux) abolissant les lois anti-blasphème puisse mettre un terme à des années et des années de tyrannie et de sang versé. Certains signes d’espoir sont là: le Conseil de l’idéologie islamique (CII), la plus haute instance constitutionnelle au Pakistan chargée des préceptes islamiques, a déjà par le passé suggéré certains aménagements de procédure afin de limiter les dérives constatées dans l’application de ces lois.

Des dizaines d’accusés victimes d’exécutions extrajudiciaires

Lors d’un débat récent entre des étudiants musulmans de l’université, certains ont repoussé l’idée qu’il y avait urgence à amender ces lois. Pour eux, un jugement pour blasphème est semblable en tout point à un jugement pour meurtre et n’est donc pas digne d’une attention particulière. Une accusation pour blasphème est passible de la peine de mort, exactement de la même manière qu’un meurtrier encourt la peine capitale. Si en plus l’accusé est un villageois pauvre appartenant à une minorité religieuse, alors son sort est quasi fixé. C’est sans doute là le problème: dans l’esprit de nombre de Pakistanais, la présomption d’innocence n’existe pas et être accusé au nom de ces lois, c’est déjà être coupable de blasphème, offense suprême.

Selon les organisations pakistanaises de défense des droits de l’homme, 46 personnes accusées au titre des lois anti-blasphème ont été tuées de manière extrajudiciaire entre 1990 et 2010 au Pakistan. Vingt-huit d’entre elles étaient chrétiennes et 24 ont trouvé la mort au Pendjab; 15 étaient musulmanes, deux ahmadis, et une hindoue. Huit de ces personnes sont mortes alors qu’elles étaient sous la protection de la police : cinq ont été tuées par des policiers, deux ont été retrouvées mortes et la cause du décès de la huitième est inconnue. (apic/eda/be)

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