« Un moment historique »
Juba (Soudan), 9 janvier 2011 (Apic) Du 9 au 15 janvier, 4 millions de sudistes devraient se rendre aux urnes pour décider de l’avenir de leur pays. Alors que tous prophétisent l’indépendance du Sud, certains se réjouissent alors que d’autres s’inquiètent. La sécession, occasion de réclamer sa « dignité propre » ou drame humanitaire ?
« C’est le moment historique que les Sud-Soudanais attendaient », a déclaré Salva Kiir, président du Sud-Soudan. Le 9 janvier, l’ancien combattant a choisi de voter à Juba, dans un centre jouxtant le mausolée de John Garang, chef de la rébellion sudiste décédé dans un accident d’hélicoptère peu après avoir signé les accords de paix à Nairobi. « Je pense aux proches de Docteur John et à tous ceux qui sont morts avec lui, je voudrais leur dire aujourd’hui qu’ils ne sont pas morts en vain », a ajouté Salva Kiir.
Le référendum qui doit décider de l’avenir du Sud-Soudan était prévu par l’Accord global de Paix (CPI) signé à Nairobi, au Kenya, en 2005, par le gouvernement central soudanais et le Mouvement de Libération du Peuple soudanais (SPLM). Si l’accord de Nairobi a mis fin à une guerre de plus de vingt ans, qui a fait deux millions de victimes, les Sudistes avaient pris les armes contre Khartoum en 1955 déjà, selon l’AFP.
Le référendum doit permettre aux 4 millions de Sudistes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, de choisir entre le maintien des frontières héritées de la colonisation ou l’indépendance. Le scrutin se tient sur sept jours et prendra fin le 15 janvier. Pour que le « oui » l’emporte, la majorité simple (50% + une voix) est nécessaire, mais il faut qu’au moins 60% des électeurs inscrits votent pour que le résultat soit jugé valide. Cependant, beaucoup considèrent le scrutin comme déjà joué et s’attendent à la sécession du Sud. Alors qu’au Sud, des milliers de personnes faisaient la file avant même l’ouverture du scrutin, au Nord, où plus de 115’000 Sudistes se sont inscrits, les bureaux étaient vides le 9 janvier, d’après l’AFP.
Plusieurs « observateurs » internationaux ont été envoyés au Soudan pour s’assurer du bon déroulement du référendum. Le sénateur John Kerry, présent à Juba, capitale du Sud-Soudan, a confié à l’AFP : « C’est le début d’un nouveau chapitre dans l’Histoire du Soudan, et un chapitre très important. Je suis plein d’espoir. C’était formidable de voir Salva Kiir voter aujourd’hui. C’est la culmination de négociations difficiles et de plusieurs obstacles qui ont dû être levés ». Quant au cardinal sud-africain Wilfrid Napier, délégué d’un groupe œcuménique d’observateurs, il a qualifié le référendum d’« événement historique » permettant à ceux qui ont supporté le poids de la guerre et de l’exclusion du développement de réclamer leur propre dignité.
Mgr Macram Max Gassis, évêque d’El Obeid au centre du Soudan, ne partage pas leur optimisme : « Une fois passée l’euphorie de l’indépendance, il faudra se confronter avec la dure réalité des milliers et milliers de Sud-Soudanais qui sont revenus dans le Sud et n’ont rien. Il n’existe ni écoles, ni hôpitaux, ni maisons et l’eau potable elle-même manque », a-t-il déclaré à l’agence vaticane Fides. « Le mouvement de retour a déjà commencé depuis longtemps », explique l’évêque. « Je me suis rendu, voici deux semaines, dans le Comté de Twic dans le Nord Bahr El Ghazal, où à ce que m’ont indiqué les autorités locales, 50’000 Sud-Soudanais sont déjà rentrés. Ces personnes sont déchargées par des camions au milieu de nulle part. Il existe seulement un point de distribution de l’eau. Les moustiquaires manquent, tout comme la nourriture et les médicaments. »
Mgr Gassis, qui craint la séparation, blâme le gouvernement soudanais : « L’issue du référendum apparaît escomptée parce que le gouvernement de Khartoum n’a rien fait pour rendre attrayante l’option prévoyant de conserver le Sud dans le cadre d’un Soudan unitaire sous un régime d’autonomie. Le CPI avait prévu un délai de cinq ans avant le référendum justement afin de permettre au gouvernement central d’adopter une politique visant à convaincre les populations méridionales de conserver l’Etat unitaire. C’est en revanche le contraire qui a été fait. On n’a pas adopté une politique reconnaissant les besoins des différentes communautés composant ce pays qui est multiconfessionnel, mais on a en revanche continué à insister sur l’application de la Charia ». Et de s’inquiéter pour l’avenir de l’Eglise : « Qu’en sera-t-il de l’Eglise dans le Nord, une fois que le Soudan se sera divisé en un Etat méridional animiste et chrétien et un Etat septentrional en grande partie islamique ? Je crains que les catholiques qui y demeureront, tout comme les coptes orthodoxes, soient traités en citoyens de deuxième classe ou pire encore, deviennent les victimes de véritables persécutions. »
Encadré :
L’issue du scrutin n’intéresse pas que le Soudan, avertit l’agence vaticane Fides. L’indépendance du Sud pourrait en effet créer un précédent pour l’ensemble de l’Afrique et amorcer un « effet domino ».
« Cette votation est importante, non seulement pour le peuple du Sud-Soudan mais également comme point de départ potentiel de la redéfinition de différentes frontières artificiellement créées en Afrique au cours de la Conférence de Berlin de 1884-85 », a remarqué le Père Sean O’Leary, directeur du Denis Hurley Peace Institut (DHPI) et présent au Soudan dans le cadre du groupe œcuménique d’observateurs. Et d’ajouter : « Ceci a une signification pour toute l’Afrique. Nous pourrions être témoins d’une nouvelle vague d’indépendances. Comme en Afrique du Sud en 1994, ce à quoi nous assistons est la naissance d’une nouvelle nation. »
Jusqu’à présent, les Etats africains ont respecté rigoureusement la décision de l’Organisation de l’Unité Africaine (devenue Union africaine en 2001) de respecter les frontières tracées par les colonisateurs après le Congrès de Berlin de 1884-85. Pour Fides, il est donc à craindre que le référendum soudanais n’ouvre une véritable « boîte de Pandore » et donne le coup d’envoi à de nouveaux contentieux entre les Etats et les régions qui revendiquent une plus grande autonomie, voire même l’indépendance.
Une perspective qui inquiète bon nombre de responsables africains. En Afrique, les exemples de régions potentiellement sécessionnistes ne manquent pas : de l’enclave angolaise de Cabinda à l’Ogaden éthiopien jusqu’aux tensions existant au Nigeria et en République Démocratique du Congo. Enfin en Somalie, le Somaliland, au nord, est déjà de facto un Etat indépendant qui n’attend que sa reconnaissance internationale. (apic/afp/fides/amc)
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