«Pas de lutte contre le travail esclave sans réforme agraire»

Brésil: Le «travail esclave» persiste au Brésil, dénonce le frère dominicain Xavier Plassat

Araguaina, 12 janvier 2011 (Apic) Le «travail esclave» persiste au Brésil, dénonce le Frère Xavier Plassat, coordinateur de la campagne nationale contre cette forme d’exploitation des travailleurs pauvres. L’Etat brésilien cherche depuis quelques années à faire disparaître cette plaie sociale.

220 entreprises et grands propriétaires ruraux brésiliens sont désormais interdits, pendant deux ans, de financements publics ou privés, conformément aux décisions du Conselho Monetario Nacional (Conseil monétaire national) du Brésil. Le Ministère de Travail et de l’Emploi (MTE) brésilien vient de publier l’actualisation semestrielle de la «liste sale» des entreprises ayant eu recours au travail esclave.

Créée en 2003, cette liste vient d’inclure 88 nouveaux noms et regroupe désormais plus de 200 entreprises et grands propriétaires ruraux. L’occasion de revenir sur le phénomène du travail esclave avec Xavier Plassat, frère dominicain vivant depuis près de trente ans à Araguaina une petite ville brésilienne de l’Etat de Tocantins, dans le centre du pays, à la lisière de l’Amazonie. Il est coordinateur de la campagne nationale contre le «travail esclave» au sein de la Commission Pastorale de la Terre (CPT), un organisme de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB).

Apic: Le MTE vient de publier l’édition actualisée de la «liste sale», regroupant les entreprises ayant eu recours au «travail esclave». 88 nouvelles entreprises sont sur cette liste !

Frère Xavier: C’est incontestablement une bonne nouvelle ! Généralement, chaque actualisation de la liste voyait l’entrée de 20 à 60 nouvelles entreprises. Cette fois-ci, et c’est un record, il y en a 88. C’est avant tout le reflet d’une amplification des opérations d’inspection menées par le Ministère du Travail et de l’Emploi (MTE). Ainsi, entre 2003 et 2007, le MTE avait procédé à 200 missions d’inspection. Pour la seule année 2010, elle en a diligenté 348. Cela démontre donc que l’on trouve des esclaves là où on en cherche !

Apic: Comment définissez-vous le «travail esclave» ?

Frère Xavier: La loi brésilienne est très claire sur ce point: il s’agit de l’atteinte à la liberté et à la dignité des personnes. Concrètement, cela veut dire qu’il n’est pas nécessaire de travailler enchaîné ou qu’il y ait une apparence claire que la liberté soit entravée pour être considéré comme un travailleur esclave. L’atteinte à la dignité de la personne est également fondamentale, comme par exemple des conditions de travail dégradantes, des journées exhaustives, l’absence d’accès à l’eau potable, des logements rudimentaires, des carences en termes de sécurité, etc.… tout cela caractérise les conditions de travail esclave.

Apic: Qui sont les travailleurs esclaves et comment se retrouvent-ils en situation d’esclavage ?

Frère Xavier: Les victimes du travail esclave n’ont généralement aucune éducation (40% d’analphabètes) ni de qualification professionnelle, ne possèdent pas de terres et ont souvent été victimes du travail infantile. Certains n’ont même pas de registre d’identité ! N’ayant rien, impossible pour eux de refuser une offre de travail, même si elle se situe à 2’000 km de leur foyer.

Le scénario le plus fréquent est qu’un contremaître, surnommé «gato» (»chat»), vient recruter dans des coins reculés et pauvres du pays. Il verse une avance d’argent à des personnes qui croient à tout, espèrent tout. Parfois ça marche. Mais parfois, c’est le travail esclave qui les attend. La plupart du temps les victimes sont en «sous-traitance» et non directement employées par l’entreprise ou le propriétaire terrien.

Apic: Combien y a-t-il de travailleurs en situation d’esclavage au Brésil et dans quels secteurs d’activité ?

Frère Xavier: Impossible d’en évaluer le nombre ! En revanche, il existe des statistiques officielles sur le nombre de personnes libérées. Depuis 1995, 40’000 personnes ont ainsi été délivrées de situations de travail esclave, dont 85% d’entre elles depuis 2003 (sous les deux mandats de Lula). Si l’on raisonne en termes de personnes libérées, les quatre principaux secteurs sont l’élevage bovin (avec des activités qui y sont liées comme la déforestation), la canne à sucre, les autres monocultures (soja, café, coton, tomate) et la fabrication du charbon de bois. En termes de secteurs d’activité, il existe une prépondérance très nette pour l’élevage bovin et les activités de déforestation. Enfin géographiquement, l’Amazonie, et en particulier l’Etat du Para, est la région la plus touchée du pays.

Apic: Pourquoi ces différences ?

Frère Xavier: Parce que les réalités économiques et structurelles sont très différentes d’une région à l’autre. Ainsi, dans le coeur du Brésil où se concentrent d’immenses champs de canne à sucre, il n’est pas rare de rencontrer des centaines de travailleurs en situation d’esclavage sur une même exploitation.

En Amazonie en revanche, la situation est plus compliquée car les exploitations agricoles emploient moins de personnels mais sont plus nombreuses. En outre, elles sont disséminées sur un territoire immense et souvent difficile d’accès. Sans compter que l’usage du travail esclave est très limité dans le temps et que tout est fait pour éviter les missions d’inspection.

A cela, il faut rajouter que l’ouvrier attend généralement un certain moment avant de se rendre compte qu’il ne sera pas payé et partir. Le temps pour lui de faire une dénonciation à une structure comme la CPT et le temps pour nous d’acheminer cette information aux services officiels… Cela peut prendre parfois un mois avant qu’une opération d’inspection soit programmée. Et quand les fonctionnaires arrivent sur la place, il n’y a plus personne !

Apic: Comment peut-on mettre un terme au travail esclave au Brésil ?

Frère Xavier: D’abord, il convient de renforcer la politique de lutte au niveau fédéral. C’est ce qui a été fait par exemple avec l’adoption en 2003, puis le renforcement en 2008, du Plan national d’éradication du travail esclave. C’est un plan important, même s’il est encore loin d’être mis en place dans toute son ampleur.

En plus du niveau fédéral, il faudrait que des efforts soient accomplis à l’échelle de chaque Etat du Brésil. Et c’est là que la mobilisation sociale est importante. Car elle doit obliger les Etats où l’on trouve de gros contingents de main d’œuvre esclave à adopter des actions qui soient directement orientées vers les publics vulnérables.

Le Pacte de lutte contre l’esclavage, développé depuis 2008, est également une initiative efficace. L’idée consiste à «laisser le choix» aux différents acteurs d’une filière dans laquelle se trouve une entreprise ayant eu recours au travail esclave: soit leurs noms sont révélés au grand public, soit elles font elle-même le ménage dans leur filière. Efficace, puisque le Pacte compte aujourd’hui plus de 200 entreprises, dont les principales enseignes de la grande distribution.

Apic: Reste à s’attaquer aux racines du mal…

Frère Xavier: Absolument. Aucune politique de lutte contre le travail esclave ne sera efficace sans réforme agraire. Mais il faut surtout réfléchir à un autre modèle de développement, car le travail esclave au Brésil est symbolique d’un mode de développement et généralement associé à un tas d’autres crimes comme ceux liés à l’environnement ou contre l’accès à la terre. C’est un prisme très révélateur de la réalité sociale du Brésil d’aujourd’hui. D’autant que le développement de l’agroindustrie et des grands projets en Amazonie comme dans le reste du pays provoque de nouvelles formes d’exploitation de la main d’œuvre qui n’ont pas grand-chose à envier à l’esclavage antique. (apic/jcg/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/pas-de-lutte-contre-le-travail-esclave-sans-reforme-agraire/