Genève: Un colloque à l’Université un an après le tremblement de terre qui a ravagé Haïti
Genève, 13 janvier 2011 (Apic) «La situation en Haïti était déprimante, désespérante avant le séisme. Aujourd’hui, elle l’est plus encore». Ce propos du directeur du journal haïtien «Le Nouvelliste» reflète l’atmosphère qui régnait à l’ouverture du colloque organisé, de mercredi à vendredi, par le Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire de Genève (CERAH) (*). Intitulé «Des lendemains qui tremblent», ce colloque organisé juste un an après la catastrophe du 12 janvier 2010, a néanmoins exprimé la volonté de «réinventer l’avenir».
Il y a d’abord eu une évocation poignante de ces minutes du 12 janvier 2010, dès 16h53, au cours desquelles la terre a tremblé. «Une expérience collective du désastre», s’est remémorée l’ancienne Première ministre haïtienne Michèle Pierre-Louis. Avec, ajoute-t-elle, des voix qui disaient l’espoir. «J’ai imaginé que Port-au-Prince deviendrait une vraie ville, une ville phare». Puis une désillusion, à mesure que le temps passait, sous les tentes, avec la peur et le choléra.
Désillusion et colère, manifestée par le maire de Genève, Sandrine Salerno. Une colère car, dit-elle, si la moitié de l’argent destiné à Haïti avait été correctement dépensé, le pays s’en sortirait. Une colère dirigée non contre les humanitaires, mais contre le manque de gouvernance. Colère et solidarité: «La ville de Genève reste à vos côtés», a-t-elle déclaré. Une solidarité également exprimée par la conseillère d’Etat Isabelle Rochat qui a énuméré les aides apportées par le canton de Genève, la Confédération et les citoyens helvétiques. Cependant, que signifie cet argent face à la détresse d’un enfant, d’une mère ?
Représentant la diaspora haïtienne en Suisse, Charles Ridoré a aussi salué cette solidarité, «étonnante, importante», mais a fait part des nombreuses questions qui se posent après une année.
Des questions auxquelles Max Chauvet, directeur du «Nouvelliste», l’un des plus anciens journaux haïtiens, répond: «Je ne sais pas». Il ignore où en est Haïti aujourd’hui, si l’on se trouve encore au stade de l’urgence ou à celui de la reconstruction. «Avant le séisme, nous avions un Etat faible dans un pays pauvre, aujourd’hui un pays plus pauvre et un Etat plus faible…», explique celui qui est également président de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH).
Certes, des ONG ont reçu beaucoup d’argent, mais elles fonctionnent dans «un désert d’information» et un manque presque total de transparence. Elles mettent sur pied des «programmes sans lendemain», faute de schéma directeur. Quand elles partiront, rien de nouveau, rien de mieux n’aura été créé par rapport à ce qui existait auparavant. Payant des salaires attractifs, elles «raclent les ressources humaines» dans la population haïtienne, livrant ainsi une concurrence déloyale à un Etat haïtien et à un secteur privé local pas de taille à lutter.
Les élections du 28 novembre dernier se sont déroulées alors que la population haïtienne, préoccupée par sa survie, n’y était pas préparée, que les partis politiques n’étaient pas prêts, qu’aucun candidat n’était réellement populaire.
Une refondation radicale est nécessaire, mais l’on assiste à «un face-à-face inégal entre les vœux et la réalité». «Tremblons, mais ne nous effondrons pas ! Il est urgent de recommencer à penser et ce colloque en est l’occasion», a conclu Max Chauvet. Un colloque qui rassemble, jeudi et vendredi, des personnalités de valeur et plus de deux cents participants.
(*) En 2009, l’Université de Genève s’est associée à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) pour créer le Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire de Genève (CERAH).
Né en Haïti, ancien secrétaire romand de l’Action de Carême, Charles Ridoré participe au colloque organisé par le CERAH dont il apprécie l’initiative. L’Apic l’a rencontré à Genève lors de la commémoration du premier anniversaire du séisme.
Charles Ridoré: Non. Je pensais que vu l’ampleur de l’événement et de l’élan de solidarité, les acteurs sur le terrain allaient saisir cette opportunité pour aller de l’avant, au-delà d’une simple reconstruction. Je suis surpris par le niveau d’incompétence aussi bien des autorités haïtiennes que de la communauté internationale dans la gestion de la crise.
Charles Ridoré: Il y a de tout. Beaucoup d’ONG-alibi sont nées dans le pays, parce que c’est une source de revenus. Cela fait une grande cacophonie au milieu de laquelle l’action des ONG plus sérieuses est noyée. Et parmi celles-ci, si certaines ont fait du bon travail, d’autres n’ont guère consenti d’efforts pour établir un minimum de coordination entre elles. Surtout, le grand reproche que les Haïtiens leur adressent, c’est de ne pas être à l’écoute de la population, de ne pas l’impliquer. On agit pour cette population mais sans elle.
Charles Ridoré: Certes, mais face à cet énorme défi, cela ne suffit pas. Il aurait fallu un coude à coude de l’ensemble des forces, tant du gouvernement, de la société civile que de la communauté internationale. Le manque de leadership de l’État haïtien et de la communauté internationale a laissé un vide.
Charles Ridoré: Dans les campagnes, les habitants de Port-au-Prince qui fuyaient la capitale ont été pris en charge. On leur a offert les premiers secours en attendant la relève, mais celle-ci n’est pas venue… J’ai assisté à la première distribution alimentaire dans la Vallée de Jacmel un mois après le séisme, alors que les routes étaient praticables…
Charles Ridoré: On a mis en place des procédures pour le débloquer, avec l’établissement de priorités, l’élaboration de programmes. Le gouvernement haïtien a déclaré qu’il n’en avait pas la capacité, parce que son personnel, déjà insuffisant, avait été décimé par le tremblement de terre. Ce qui a provoqué un blocage, alors qu’on aurait pu se rendre compte que, dans les camps, dans les villages, il y avait des acteurs locaux qui faisaient un travail extraordinaire. Il aurait fallu leur donner un coup de pouce en oubliant les procédures. Cela aurait permis à la population de mieux vivre. Alors que maintenant c’est la déception, la frustration.
Charles Ridoré: Le gouvernement n’en voulait pas et c’est la communauté internationale qui a fait pression pour qu’elles soient organisées, en garantissent qu’elles se passeraient bien. Or, elles ne se sont pas bien passées.
Charles Ridoré: Celle-ci est multiple et hétérogène, mais elle dispose d’énormément de potentialités sur le plan économique, financier et des compétences. Pour qu’elles soient mises en œuvre, il faut un minimum de conditions cadres. Après le départ des Duvalier, on a fermé les portes par peur d’une invasion de membres de la diaspora, qualifiés, considérés comme des voleurs de jobs…
Charles Ridoré: Avant le séisme géologique du 12 janvier, il y avait un séisme social et celui-ci continue. Cela n’aurait pas de sens de rétablir la situation telle qu’elle existait le 11 janvier 2010. Il faut repenser un État haïtien, qu’il s’agisse des institutions, de la gouvernance, de l’économie, de la culture… Cela doit être fait par les Haïtiens eux-mêmes, avec la participation de la société civile, y compris de la diaspora. C’est tout un processus. Des éléments pour une telle fondation ont déjà été dégagés. La mise en œuvre suppose l’existence d’un gouvernement. Et là on se heurte à des élections gâchées…
Propos recueillis par Michel Bavarel, pour l’Apic. (apic/mba/be)
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