Sri Lanka: Dans le nord du pays, les Tamoules victimes d’une «bouddhisation» forcée
Sri Lanka, 15 janvier 2011 (Apic) L’évêque de Mannar a dénoncé, devant la Commission nationale pour la réconciliation, les exactions dont sont victimes les populations tamoules, dans le nord du pays. Ceci alors que les Nations Unies ont annoncé, le 14 janvier, la reconduction pour un mois supplémentaire du mandat de leurs experts chargés d’enquêter sur les éventuels crimes de guerre commis au Sri Lanka, en 2009, indique Eglises d’Asie (EDA), l’agence d’information des Missions Etrangère de Paris (MEP).
Malgré les promesses du président sri-lankais Mahinda Rajapaksa, le panel d’experts mandatés par l’ONU pour juger des éventuelles violations des droits de l’Homme pendant la guerre civile (1), n’aura finalement pas pu enquêter sur place. Le chef de l’Etat sri-lankais s’en est tenu à ses premières déclarations, où il refusait une «immixtion des puissances étrangères dans les affaires intérieures du Sri Lanka» et, à ce titre, exigeait de diligenter et de contrôler l’enquête sur les crimes de guerre par une commission spéciale, nommée par lui et intitulée «Lessons Learnt and Reconciliation Commission» (LLRC).
Les 8 et 9 janvier derniers, une session de cette commission d’Etat s’est tenue à Mannar, dans le nord du pays, une région particulièrement marquée par la guerre civile. Dans son rapport qu’il présentait au nom de son diocèse, Mgr Rayappu Joseph, évêque de Mannar, a exposé un état des lieux très sombre, dénonçant les violations persistantes des droits de l’Homme, la cinghalisation forcée des populations tamoules, l’occupation militaire et un climat de peur et de violence en inquiétante augmentation.
De nombreuses sources locales ou humanitaires font état d’une montée de violence significative dans les territoires du Nord, en particulier dans la péninsule de Jaffna, où se multiplient meurtres, enlèvements (essentiellement d’enfants), viols, vols et exactions diverses. «Nous prions Dieu de venir à notre secours: nous ne savons pas quand et où les tireurs agiront la prochaine fois», a témoigné auprès de l’agence Ucanews, Jayanthan Emmanuelpillai, du village de Chankanai. Un prêtre hindou venait d’y être assassiné, après que ses deux fils aient été gravement blessés quelques semaines auparavant. Pour les célébrations de Noël et du Nouvel an, les chrétiens, par crainte des attaques, avaient dû se rendre à la messe en plein jour et en groupes.
Lors de sa déposition devant la Commission, Mgr Joseph a particulièrement dénoncé les atteintes à la liberté religieuse: «La population et les responsables religieux devraient être libres d’organiser des évènements en faveur de la paix, sans qu’il leur soit imposé des restrictions (…) A plusieurs reprises, l’armée a annulé des célébrations religieuses pour les civils tués ou disparus pendant la guerre. Les prêtres ont été menacés à chaque fois qu’ils ont essayé d’organiser des commémorations pour les victimes».
Selon le prélat, ces intimidations sont en augmentation proportionnelle à la «bouddhisation» de la région, qui voit fleurir de nouveaux lieux de culte et de nombreuses statues de Bouddha édifiés par le gouvernement. Loin «d’aider à la réconciliation, cela risque de conduire à des tensions communautaires» a ajouté l’évêque de Mannar. Ce dernier a exprimé «la peur d’une population majoritairement hindoue, chrétienne et musulmane face à une hégémonie bouddhiste grandissante».
Mgr Joseph a également demandé au gouvernement de décréter un jour de deuil national, afin de commémorer les victimes de la guerre, et de faire toute la lumière sur le nombre de morts et de disparus dans les territoires du nord du Sri Lanka. «Le système existant s’est montré incapable d’aider les familles des personnes portées disparues. Nous sommes notamment très inquiets de n’avoir aucune nouvelle des deux prêtres tamouls, qui ont disparu pendant la guerre civile», a-t-il déclaré.
Revenant sur une demande régulièrement faite par les évêques catholiques, il a insisté pour qu’une liste des milliers de Tamouls, qui sont toujours détenus dans les camps ou les prisons du gouvernement, soit enfin mise à la disposition des familles, et que l’accès aux prisonniers soit permis »aux proches, aux religieux, aux avocats ainsi qu’aux différentes institutions».
Pour finir, le prélat a rappelé que l’occupation militaire des territoires du nord du Sri Lanka (avec restriction de circulation et confiscation des terres), accompagnée d’une cinghalisation forcée (comme le remplacement des panneaux de signalisation écrits en tamoul par leur traduction cinghalaise), ne pouvaient que raviver les blessures du passé et «qu’il était vital de ne pas répéter les mêmes erreurs».
«Pour mener à terme une réconciliation authentique et durable, nous sommes persuadés qu’il faut s’attaquer aux racines du conflit et de la guerre, c’est-à-dire aux problèmes qui concernent les Tamouls», a-t-il conclu, invitant le gouvernement à reconnaître les mêmes droits aux Tamouls qu’aux Cinghalais, en tant que citoyens sri-lankais, aussi bien dans les domaines de l’éducation, que de la langue, la culture, ou encore de la possession des terres.
En réponse peut-être à ce rapport de l’évêque de Mannar, très largement repris par les médias sri-lankais d’opposition et la diaspora tamoule, le 14 janvier, le président Mahinda Rajapasa a déclaré aux représentants des médias étrangers «qu’il était prêt à partager le pouvoir avec la minorité tamoule (…) et avait déjà demandé aux partis politiques tamouls de s’unir pour se constituer en interlocuteur dans la négociation».
(1) Le plus long conflit séparatiste d’Asie s’est achevé le 18 mai 2009, avec la reddition des Tigres tamouls (Tigres de libération de l’Eelam tamoul, LTTE) encerclés par l’armée sri-lankaise. Le nombre exact des milliers de civils piégés avec les rebelles et morts dans l’assaut final est toujours inconnu. (apic/eda/nd)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/de-serieuses-atteintes-a-la-liberte-religieuse/