Suisse: Des Organisations Non Gouvernementales religieuses aux Nations Unies
Genève, 1 février 2011 (Apic) Musulmanes, juives, bouddhistes, hindoues, mais surtout chrétiennes, quelque 200 Organisations Non Gouvernementales (ONGs) religieuses sont engagées sur les différents sites de l’ONU. Une évolution récente qui témoigne du dynamisme renouvelé des religions dans nos sociétés. Karsten Lehmann, maître assistant en histoire des religions à l’Université de Bayreuth et «Visiting Fellow» au Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs de l’Université de Georgetown, à Washington, étudie ces ONGs religieuses, et tout spécifiquement le Conseil Œcuménique des Eglises (COE), les Bureaux Quaker des Nations Unies – Quaker United Nations Office (QUNO) et Pax Romana – association internationale catholique d’intellectuels et d’étudiants. L’occasion de faire le point, au siège du Conseil Oecuménique des Eglises (COE), à Genève.
Apic: Pourquoi avoir choisi d’étudier les ONGs religieuses à l’ONU?
Karsten Lehmann: Un peu par hasard. Au début, je comptais étudier la façon dont les Nations Unies gèrent la question de la pluralité religieuse. Il y a de cela quatre ans, quand je suis venu à Genève pour étudier les documents de l’ONU, je me suis rendu compte que l’organisation ne traitait pas du tout ce thème. Par contre, j’ai réalisé qu’un grand nombre d’organisations religieuses s’étaient engagées dans le débat sur les droits de l’Homme à l’ONU.
Apic: Combien y a-t-il d’ONGs religieuses qui gravitent autour de l’ONU?
Karsten Lehmann: Il y a environ 1’000 ONGs à l’ONU, si on ne prend en compte que celles bénéficiant d’un statut consultatif général ou particulier. (*) Parmi ces ONGs à statut général ou particulier, 200 ONGs font directement référence à la religion ou sont institutionnellement liées à une organisation religieuse.
Apic: Ces ONGs religieuses sont-elles exclusivement chrétiennes ou d’autres religions sont-elles également représentées?
Karsten Lehmann: Près de la moitié des ONGs religieuses sont chrétiennes. Mais il y a également des ONGs musulmanes, juives, bouddhistes, hindoues et également des ONGs interreligieuses, par exemple le «Temple for Understanding», la Conférence mondiale des religions pour la paix (WCRP) ou le «Tripartite Forum on Interfaith Cooperation for Peace».
Apic: Pourquoi ces ONGs s’impliquent-elles à l’ONU?
Karsten Lehmann: Chaque organisation religieuse a une histoire différente qui explique son engagement. Si l’on prend les quakers comme exemple, leur engagement international a commencé avec la Société des Nations (SDN), après la Première Guerre mondiale. Entre 1850 et 1900, le pacifisme a pris de l’influence dans les assemblées quakers, à tel point que l’opposition à la guerre est devenue une part importante de l’identité de ces croyants. C’est dans ce contexte qu’ils se sont engagés dans la Société des Nations puis dans les Nations Unies. Ils considéraient ces organisations comme des organisations de paix.
Quant au Conseil œcuménique des Eglises (COE), il était à l’origine très influencé par les développements du protestantisme américain. Après la Première Guerre mondiale, la position des protestants des Etats-Unis sur la question de la politique internationale a dramatiquement changé. Alors que pendant plusieurs dizaines d’années, le pays cultivait une idéologie isolationniste, les protestants américains se sont mis à critiquer cette position après la Première Guerre mondiale. En tant qu’organisation globale, il est devenu évident que le COE devait être présent à l’ONU. Le Conseil œcuménique des Eglises était alors considéré comme le pendant religieux des Nations Unies laïques et son engagement dans ce contexte comme indispensable.
Apic: Quel peut être l’impact de ces ONGs religieuses à l’ONU?
Karsten Lehmann: Il s’agit d’une des questions les plus difficiles que l’on puisse poser sur ce sujet. Les ONGs ont, au cours de leur histoire à l’ONU, cherché à influencer l’organisation de différentes manières. Si avant les années 60 ou 70, les ONGs religieuses étaient surtout actives dans la diplomatie, elles se sont ensuite de plus en plus investies en direction de l’opinion publique: disons que de diplomates des Eglises, les membres de ces ONGs sont devenus des activistes de la société civile.
La travail de l’ONU se fait en deux temps: définition de standards et, si possible, application de ces standards. Dans les premiers temps, les ONGs se sont beaucoup engagées dans la formulation des standards. Mais dans les années 60-70, la scène internationale s’est énormément complexifiée et les anciennes stratégies des ONGs sont devenues ineffectives. Il a fallu se réinventer. Actuellement, les ONGs religieuses travaillant dans le contexte de l’ONU tentent de donner une voix aux personnes confrontées à des violations des droits de l’Homme. Elles transmettent leurs requêtes à l’ONU.
Apic: Vous étudiez QUNO (organisation quaker à l’ONU), Pax Romana et le COE. Pourquoi avoir choisi ces ONGs?
Karsten Lehmann: Il s’agissait d’une décision pragmatique. Comme j’étudie les débuts de l’engagement des ONGs à l’ONU, il me fallait des organisations qui ont une «longue» histoire aux Nations Unies. Ce n’est pas le cas de la majorité des ONGs musulmanes ou juives, par exemple. QUNO, Pax Romana et le COE ont commencé leur engagement dans les années 40, ou même auparavant et mettent à disposition des données intéressantes.
Apic: Quelles sont les similitudes ou différences entre ces trois ONGs?
Karsten Lehmann: Tout d’abord, les motivations, comme je l’ai expliqué précédemment. Engagement pour la paix, pendant religieux à l’ONU sécularisée et, pour Pax Romana, transposition d’un engagement international des étudiants catholiques dans le cadre de la politique internationale.
Ces trois ONGs sont également structurées différemment. D’un côté, vous avez une des plus anciennes organisations mondiales – l’Eglise catholique romaine – et de l’autre, un petit groupe religieux – les quakers. Alors que la distinction entre prêtres et laïcs est centrale dans le catholicisme, les quakers ne la connaissent pas. Les structures internes de ces groupes sont fondamentalement influencées par celle de leurs confessions respectives.
Leur point commun, c’est leur engagement dans le contexte des Nations Unies, dans une organisation plurielle et globale.
Apic: Pensez-vous que l’engagement des Eglises ou religions sous la forme d’ONGs soit une tendance historique forte?
Karsten Lehmann: Je crois que l’engagement toujours plus marqué des ONGs religieuses correspond à un engagement plus grand des religions dans la société civile. Les religions peuvent être présentes sous plusieurs formes dans l’espace public: en tant que religion d’Etat, en tant que parti religieux ou sous la forme d’ONGs.
Toutes les religions n’empruntent pas le même chemin, parce qu’elles appartiennent à des traditions religieuses différentes et que l’accès à l’espace public n’est pas le même dans tous les pays. Par exemple, le christianisme et l’islam n’ont pas le même rapport à l’Etat. Les ONGs religieuses suisses ont un rapport décomplexé aux institutions étatiques, ce qui ne sera pas forcément le cas des ONGs dans les pays musulmans.
Mais toutes les ONGs sont fondamentalement transformées par leur engagement dans l’espace public. Par exemple, les trois ONGs religieuses que j’étudie se sont adaptées au contexte de l’ONU en adoptant la thématique des droits de l’Homme et le vocabulaire qui y est lié.
Apic: Existe-t-il des résistances face à l’engagement des religions dans la société civile?
Karsten Lehmann: Bien entendu, il y a des résistances. Au cours des années 70, l’Eglise catholique a été traversée par différentes interprétations de l’ONU. Certains voyaient dans l’Union Européenne une association d’Etats chrétiens grâce à laquelle l’unité pourrait être atteinte plus rapidement qu’avec l’ONU. On proposait alors de s’engager plus avant dans l’EU, au détriment parfois de l’ONU. D’autres pensaient que la religion catholique n’avait pas de temps à investir dans une organisation laïque comme l’ONU.
Apic: L’engagement des religions dans la société civile s’est historiquement fait en parallèle au développement du fondamentalisme. Voyez-vous un lien entre ces deux phénomènes?
Karsten Lehmann: Il ne s’agit absolument pas du même phénomène, mais on peut souligner quelques similitudes entre ces deux développements. L’engagement dans la société civile a fondamentalement transformé les religions, un changement qui les a sans doute autant ébranlées que l’avènement du fondamentalisme. Les deux processus donnent également, dans le milieu chrétien, une place très importante aux laïcs. Ces derniers sont aussi bien les porteurs des développements fondamentalistes que de l’engagement des religions dans la société civile.
Karsten Lehmann est enseignant en histoire des religions, à l’Université de Bayreuth. Il a travaillé sur le pluralisme religieux et les religions immigrées. Aujourd’hui, entre Allemagne, Suisse, Angleterre et Etats-Unis, il poursuit une recherche sur les ONGs religieuses dans le contexte de l’ONU.
(*) A l’ONU, les ONGs sont réparties selon trois statuts, correspondants à des droits différents: statut consultatif général, particulier ou «roster» (liste). (apic/amc)
Encadré
Pax Romana est une association internationale catholique d’intellectuels et d’étudiants, regroupant des fédérations locales à travers le monde. Pax Romana s’engage «pour un monde pacifique, plus juste, équitable et durable» au sein d’un réseau étendu – le Saint-Siège, Caritas Internationalis, le Conseil de l’Europe, l’UNESCO.
L’association s’est vue attribuer un statut consultatif à l’ONU dès 1949. Elle est donc membre de la Conférence des Organisations non Gouvernementales (NGOs) ayant le statut consultatif avec les Nations Unies (CONGO) et en a été vice-présidente de 2004-2006. L’association met de plus aussi bien l’accent sur le dialogue interculturel et interreligieux que sur la défense des droits humains ou la question du développement. Pax Romana est en effet un membre actif du Comité des Droits de l´Homme et du Comité pour le Développement durable créés par CONGO.
Encadré
Le Conseil Œcuménique des Eglises est l’association faîtière principale du mouvement œcuménique. Il rassemble 349 Églises, dénominations et communautés d’Églises du monde entier, de traditions très différentes, et représente plus de 560 millions de chrétiens.
Représenté dès 1946 à l’ONU par la Commission des Eglises pour les affaires internationales (CEAI), le COE y a gagné une position centrale. La CEAI assiste les Eglises membres du COE et leur facilite l’accès aux sessions des Nations Unies. Elle soutient également «les Eglises en situation difficile dans leurs efforts pour défendre les droits et la dignité des êtres humains, pour vaincre l’impunité, obtenir que l’on rende des comptes et pour édifier des sociétés justes et pacifiques.» A travers son engagement à l’ONU, le COE cherche à influencer les décisions politiques au niveau mondial.
Encadré
Groupe religieux de taille restreinte – ils seraient aujourd’hui 340’000 à travers le monde – et de tradition chrétienne, les quakers – ou Société des amis – se sont engagés à l’ONU dès sa création, en 1945.
Ils y sont représentés par le Bureau Quaker des Nations Unies – Quaker United Nations Office (QUNO). Ce dernier soutient les initiatives de l’ONU en faveur de la paix, des droits humains et de la justice économique. Il propose également, avec les «maisons quakers» de Genève et New York, un espace de dialogue et de négociation neutre pour aider les belligérants à résoudre les conflits. L’engagement à l’ONU représente pour les quakers un engagement purement religieux, un témoignage de foi par la recherche de la paix.
Encadré
Du 22 au 26 novembre 2010, des étudiants d’histoire des religions de l’Université de Bayreuth ont visité Genève en compagnie de Karsten Lehmann. L’objectif? Rencontrer des représentants d’ONGs religieuses et approfondir avec eux la question de la loi sur la diffamation religieuse.
En plus des différentes rencontres en commun avec des responsables de la place – Budi Tjahjono, secrétaire général du centre catholique international de Genève; Christina Papazoglou, superviseur de la question des droits de l’Homme au CEAI et Guillermo Kerber-Mas membre du CEAI; Michael Wiener, assistant du Rapporteur spécial sur la liberté de religion ou de conviction – chaque étudiant a rendu visite à un représentant d’une ONG religieuse: les Baha’i, l’Eglise des saints des derniers jours (mormons), la Soka Gakkai et la Muslim World League.
Le débat sur la «diffamation religieuse» a été lancé en 1999 par l’Organisation de la conférence islamique (OCI) et est, depuis, fréquemment abordé avec une virulence croissante. Si certains s’engagent pour que de nouvelles lois permettent de protéger les religions de la diffamation, d’autres craignent que de telles évolutions ne mettent en danger les droits humains. Il semble difficile d’établir un compromis entre ces deux positions.
Les représentants des ONGs interrogés défendaient très largement la deuxième position. Alors que le domaine d’application des droits humains devraient être élargi – jusqu’à couvrir, par exemple, la question de la diffamation religieuse – il n’est d’après eux pas nécessaire d’élaborer de nouveaux standards juridiques. (apic/amc)
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