Fribourg: En Egypte comme en Irak, les chrétiens se sentent de plus en plus menacés

Témoignage du diacre copte Amgad Rezk et du prêtre chaldéen Astefan Mazin

Fribourg, 22 février 2011 (Apic) En Egypte comme en Irak, les minorités chrétiennes se sentent de plus en plus en danger. Dans le collimateur des islamistes, le diacre copte Amgad Rezk, qui s’est réfugié avec sa femme en Suisse en 2004, ne mâche pas ses mots: la révolution égyptienne fait peur aux chrétiens, car elle pourrait amener les Frères Musulmans au pouvoir. Etudiant en théologie à l’Université de Fribourg, le Père chaldéen Astefan Mazin vient de la région de Dohouk, au Kurdistan irakien, non loin de la frontière turque. Victimes d’attaques sanglantes à Bagdad ou à Mossoul, les chrétiens irakiens en viennent à regretter l’époque du dictateur Saddam Hussein, déplore-t-il.

«Le président Moubarak, c’était certes la dictature, mais c’était tout de même mieux que les Frères Musulmans!», lance le diacre copte qui vit à Fribourg avec sa femme et ses deux enfants.

Les chrétiens égyptiens ont très peur de l’avenir

«Moubarak maintenait les islamistes dans un coin, pour les neutraliser, même s’il se servait vis-à-vis de l’Occident de la menace terroriste pour justifier son maintien au pouvoir. Maintenant qu’il est parti, il y a encore moins de sécurité pour les chrétiens… S’il y avait des prêtres et des fidèles coptes sur la Place Tahrir, c’était pour montrer aux musulmans la solidarité des chrétiens avec tout le peuple égyptien. Il fallait le faire même si notre patriarche, le pape Chénouda III, a, au début des manifestations, soutenu Moubarak et appelé les chrétiens à rester sur la réserve. C’était pour les protéger, car il ne savait pas comment cela allait tourner. Il est très sage, très prudent, car il porte le souci de l’avenir des chrétiens dans ce pays».

Amgad Rezk relève que sur place, les chrétiens ont maintenant très peur, car ils ne savent pas ce que va apporter l’après-Moubarak. Certes, admet-il, depuis une décennie, près de 40 attaques contre des villages et des quartiers chrétiens, des monastères et des églises ont été enregistrées en Egypte. Qui a fait cela ? «Sans aucun doute des individus qui jouissent de l’appui des forces de sécurité! A Alexandrie, la nuit de Nouvel An, les policiers étaient partis 30 minutes avant l’attentat visant l’église copte orthodoxe d’Al-Kidissine (l’église des Saints)… Nombreux sont ceux qui pensent que c’est la police elle-même qui est derrière cette nouvelle attaque!»

La police derrière les attaques contre les chrétiens ?

Le diacre soupçonne, comme nombre de chrétiens coptes, que ces attaques récurrentes faisaient partie d’une stratégie pour justifier le maintien au pouvoir de Moubarak, qui se faisait ainsi passer pour un «rempart contre l’islamisme». Ainsi, pourquoi, depuis la révolution du 25 janvier, n’y a-t-il plus d’attaques contre les églises, alors que la police est partie, se demande-t-il. Amgad Rezk pense qu’il s’agissait là d’une stratégie de la tension, faisant chaque année quelques victimes dans la communauté chrétienne.

Quant aux Frères Musulmans, «ils cherchent à imposer la charia, la loi islamique, car ce sont des wahhabites. Maintenant, ils vont faire leurs propres lois, et si l’on s’y oppose, si on touche à ces lois, ce sera la guerre civile!»

Amgad Rezk affirme qu’ils ont infiltré nombre de secteurs de la société, et sont implantés notamment au sein de la police. Les coptes n’aimeraient pas vivre comme les chrétiens d’Irak ou d’Iran, insiste-t-il. Actuellement, l’activité économique est paralysée: «depuis le 25 janvier, mon frère, un installateur en chauffage et ventilation, n’a plus de travail, un autre frère, qui étudie l’informatique, n’a plus de cours… les gens ont peur de l’avenir!».

Lui-même a dû fuir clandestinement l’Egypte en 2004 car il avait épousé une musulmane secrètement convertie au christianisme. «Dans ce cas, cela équivalait pour moi à une peine de mort, car la belle-famille n’acceptait pas ce mariage, à moins que je me convertisse à l’islam… A cause de cela, j’étais surveillé par la police. J’ai passé un mois dans une prison de sécurité, détenu secrètement, et j’ai été torturé. Ils auraient pu facilement me faire disparaître sans laisser de traces. La police a d’ailleurs fait avorter notre premier enfant, car une musulmane ne peut être l’épouse d’un chrétien. C’est pour cela que j’ai demandé l’asile politique en Suisse».

«Au Kurdistan, nous avons la sécurité physique, mais pas d’avenir économique»

Depuis l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, plus des deux tiers des chrétiens ont quitté le pays. «Nous ne sommes plus que 400’000 dans le pays. Les chrétiens ont fui Basra, où il ne reste plus que quelques familles, et la situation à Mossoul est dramatique pour eux…» Le Père Astefan Mazin, qui prépare un master en branche biblique à l’Université de Fribourg depuis près de quatre ans, vient du Kurdistan irakien, plus précisément de la région de Dohouk, dans le diocèse de Zakho.

Le prêtre chaldéen admet que nombre de chrétiens irakiens de Bagdad ou de Mossoul qui ont cherché refuge au Kurdistan irakien y ont trouvé la sécurité physique. «Mais ils n’ont pas de travail, louer une maison est hors de prix! Dans les villages qui ont été réhabilités, il n’y a pas d’infrastructures, les chrétiens venus des villes ne peuvent y rester: c’est une autre culture, une autre mentalité, et de plus, pour vivre au Kurdistan, il faut parler le kurde! La seule solution qui leur semble viable est de chercher à sortir du pays, aller en Turquie, en Syrie, tenter d’obtenir un visa pour l’Australie ou le Canada.

«Si on ne parlait pas contre Saddam, à l’époque, on était des rois»

Des villes comme Mossoul, au nord de l’Irak, sont devenues très dangereuses pour les chrétiens, qui abandonnent en masse maisons et propriétés. Le 19 avril dernier, son oncle Sabah Jakub, le frère de sa mère, un menuisier-vitrier âgé de 57 ans, a été assassiné dans sa maison à 7h du matin. «Maintenant, sa femme et ses cinq enfants ont fui le pays». D’autres drames l’ont marqué: le Père Waseem Sabeeh Al-kas Butros, âgé de 27 ans, un des deux jeunes prêtres assassinés par des terroristes le 31 octobre dernier dans la cathédrale syriaque catholique de Bagdad avec plus de cinquante chrétiens, était un de ses proches amis. Ils avaient passé quelques jours ensemble à Fribourg l’été dernier…

Le prêtre, qui souhaite faire son doctorat avant de retourner en Irak, souligne que les chrétiens irakiens se sentent abandonnés par leur gouvernement et craignent l’instauration d’un Etat islamiste. «Il faut aider les chrétiens à rester sur place, qu’ils puissent travailler et vivre en sécurité, car nous nous sentons de plus en plus étrangers dans notre propre pays». Il relève que les chrétiens en sont venus à regretter l’époque de la dictature de Saddam Hussein, car «à l’époque, si on ne parlait pas contre Saddam, on était des rois!» Le prêtre souhaite que de plus en plus de démarches politiques soient entreprises, également de la part du gouvernement suisse, pour protéger les chrétiens du Moyen-Orient, avant qu’ils aient tous disparu des lieux qui ont vu naître le christianisme.

Encadré

Les Frères Musulmans envisagent de créer un parti politique et des médias

En Egypte, les Frères Musulmans envisagent de créer un parti politique et de nouveaux journaux, voire une chaîne de télévision satellitaire. Ils veulent s’en servir pour intervenir sur la scène politique égyptienne. Selon le mouvement islamiste, la nouvelle formation politique pourrait s’appeler «Parti de liberté et justice». Les Frères Musulmans envisagent, selon Essam al-Arian, un de leurs leaders, de publier une revue mensuelle du nom d’»al-Daawa», et voudraient faire revivre l’hebdomadaire «Afaq al-Arabiya» interdit du temps de Moubarak.

Selon le Père Henri Boulad, jésuite égyptien d’ascendance syrienne, la majorité des chrétiens – à part certains activistes ou intellectuels engagés – se tiennent plutôt à l’écart des bouleversements politiques qui affectent l’Egypte. Dans l’hebdomadaire français «Témoignage chrétien (TC)» (Cf. www.temoignagechretien.fr), il déclare qu’ils vivent dans la peur et envisagent le pire au cas où les Frères Musulmans prendraient le pouvoir. «Pour l’instant, Dieu merci, souligne-t-il, aucun incident confessionnel ne s’est produit, bien que les églises et couvents ne soient plus protégés par la police».

Notons que samedi 19 et dimanche 20 février 2011, le diacre copte égyptien Amgad Rezk et le prêtre chaldéen irakien Astefan Mazin ont apporté leur témoignage à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg au cours de trois messes. Ces trois offices ont été animés par une équipe de l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et de la peine de mort) de Fribourg, qui a demandé à chaque participant d’écrire quelques mots d’encouragement, soit à l’archevêque catholique de Bagdad, soit au pape copte-orthodoxe d’Egypte. (apic/be)

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