Un espace de débat privilégié

Vaud: Al Jazeera, la chaîne d’information qui a accouché du «printemps arabe»

Lausanne, 24 février 2011 (Apic) Al Jazeera a préparé et accompagne aujourd’hui le «printemps arabe», selon Mohammed El Oifi, chargé de conférence à l’Institut d’études politiques à Paris. Il a expliqué comment, après avoir permis l’autonomisation des opinions dans le monde arabe, la chaîne d’information devient aujourd’hui un outil de mobilisation, lors d’une conférence donnée dans le cadre de la Formation Continue des Journalistes (FCJ), au Centre romand de formation des journalistes (CRFJ) à Lausanne, le 24 février 2011.

Lancée en 1996 par l’émir du Qatar, la chaîne d’information en continu Al Jazeera jouit d’une grande légitimité et représentativité aux yeux des populations arabes (voire encadré). En 15 ans, elle est devenue un espace de débat privilégié où s’affrontent partisans de l’islam politique, du nationalisme arabe ou du libéralisme. Elle a ébranlé les vérités officielles présentées par les régimes. Elle a démontré qu’il était possible de poser toutes sortes de questions et d’y répondre de différentes manières. Ce faisant et d’après Mohammed El Oifi, elle a participé de façon déterminante à l’autonomisation des opinions dans le monde arabe.

L’avènement d’Al Jazeera accompagne des changements sociaux profonds. L’urbanisation, l’alphabétisation croissante des populations et la politisation de la société préparent le «printemps arabe». Mais sans les médias, les élites qui émergent aujourd’hui des rues de Tunisie et d’Egypte, héritières d’une longue histoire et portées par les opinions publiques, n’auraient pas vu le jour.

Et d’après Mohammed El Oifi, parmi ces médias, Al Jazeera joue un rôle particulier. D’abord, les slogans scandés dans les rues ont été empruntés au répertoire de la chaîne d’information qatarie. Ensuite, les images de la répression, diffusées par Al Jazeera, perturbent la stratégie des despotes. Enfin, entre le média et les régimes autoritaires, il s’agit presque d’un conflit personnel. Parce que la chaîne a été interdite par certains régimes, mais également parce qu’elle abrite bon nombre de dissidents. Tant et si bien qu’elle met en péril, dans le drame libyen, son statut de média, pour devenir un outil de mobilisation. Le cheikh Youssef Al-Qardaoui, influent théologien musulman et véritable star d’Al Jazeera, n’appelait-il pas, à travers l’écran le 22 février, au meurtre de Kadhafi? (apic/amc)

Encadré:

Les médias arabes, d’Al-Ahram à Al Jazeera

Dans le monde arabe, les médias sont nés avec la presse. Au 19e siècle, avant l’avènement des Etats nations, on imprime déjà des journaux dans la région syro-libanaise et en Egypte.

Rapidement, les médias arabes se structurent autour de trois niveaux: le national, l’international et le transnational. Si les médias nationaux – enfants des indépendances – et internationaux – créés sous l’impulsion des puissances étrangères – perdurent, ce sont les médias transnationaux qui ont la faveur des arabes. D’Al-Ahram – journal cairote fondé en 1875 par des journalistes syro-libanais – à Al Jazeera – chaîne d’information qatarie lancée en 1996 par l’émir de ce même pays – les médias panarabes privilégient l’information de la région.

Le phénomène Al Jazeera

Longtemps les médias transnationaux ont dépendu des financements de l’Arabie Saoudite et du savoir-faire des journalistes libanais installés à Londres. Mais l’arrivée d’Al Jazeera brisa progressivement le monopole.

Lorsqu’en 1996 la chaîne d’information est lancée, cette dernière se distingue radicalement du modèle saoudien. Premièrement, le média est implanté dans un pays arabe – le Qatar – et non dans un pays occidental. Cela lui procure une grande légitimité. Deuxièmement, le média réunit des journalistes de différentes origines – palestiniens, magrébins, égyptiens –, et non d’un seul pays. Il y gagne une meilleure représentativité. Troisièmement, le média habite différentes idéologies – islam politique, nationalisme arabe, libéralisme – et ne les censure pas. Ainsi, Al Jazeera apparaît aux yeux des populations arabes comme une chaîne d’information légitime et représentative, mais devient également, de fait, un espace de débat.

Encadré:

La politique contradictoire de l’émir du Qatar

Hamad ibn Khalifa al-Thani, émir du Qatar et père d’Al Jazeera, n’hésite pas à mener une politique contradictoire. A la tête d’une monarchie, il soutient financièrement – au travers de son média – la démocratisation des pays arabes. Ayant pour seule «assurance tout risque», une base militaire américaine sur son territoire, il contribue au déclin de l’influence des Etats-Unis dans la région, en soutenant la chute des dictateurs.

Mais il ne semble pas craindre le «printemps arabe». Le Qatar est un petit pays de moins de deux millions d’habitants. Seul 20% d’entre eux ont la nationalité et parmi ces derniers, nombreux sont ceux qui appartiennent à sa famille. Riche de son pétrole, l’émirat a atteint un niveau de vie élevé. Autant d’aspects qui le distinguent de la Tunisie et, surtout, de l’Egypte.

Encadré:

La presse européenne et le printemps arabe

La presse européenne, et française en particulier, témoigne d’un embarras certain vis-à-vis du «printemps arabe». Le soutien aux manifestations et aux processus de démocratisation est mitigé, la crainte du terrorisme et de l’immigration est tangible. Pourtant, l’Europe a su s’enthousiasmer lorsque est tombé le rideau de fer et, plus récemment, lorsque les populations sont descendues dans les rues d’Ukraine ou d’Iran. (apic/amc)

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