Chili : Un an après le séisme, le pays se reconstruit dans l’inquiétude

Le gouvernement accusé de lenteur

Concepción, 27 février 2011 (Apic) Un an après le séisme et le tsunami qui ont ravagé le centre-sud du pays, le Chili se reconstruit petit à petit, malgré les accusations de lenteur qui pèsent sur le gouvernement et l’inquiétude palpable en ces jours de commémoration.

Dans les rues de Talcahuano, port industriel et de pêche dévasté par le tsunami, l’odeur nauséabonde des premiers mois après la catastrophe a disparu. Les bateaux éventrés, que la vague gigantesque avait portés jusqu’au centre-ville, ont été retirés. Sur les trottoirs, presque plus de décombres.

Mais au centre-ville et sur le bord de mer, les bâtiments, fissurés de toutes parts, portent encore les stigmates d’un des séismes les plus forts de l’histoire. Et sur les murs des boutiques de l’ancienne rue commerçante, les autocollants «Reconstruit avec l’aide de…» jouxtent les avertissements «Danger» ou «A démolir».

Il y a un an exactement, le 27 février 2010 (27F), un violent séisme de 8,8 sur l’échelle de Richter, suivi d’un tsunami, désolait le centre-sud du Chili. Bilan: 524 morts, 31 disparus et des dégâts évalués à 30 milliards de dollars, soit 18% du PIB. Aujourd’hui, la phase d’urgence est passée et le pays est dédié tout entier à reconstruire les 220’000 logements, 3’700 écoles et centaines d’hôpitaux, routes et ponts endommagés ou détruits.

Bilan contrasté

«En un an, nous avons réussi – avec l’effort de la société civile, du gouvernement et de l’armée – à reconstruire un peu plus de 50% de ce que le séisme et le tsunami ont détruit en matière de logements, écoles, hôpitaux, ponts», se réjouit Sebastian Piñera, président conservateur arrivé au pouvoir une semaine après la catastrophe. Et la ministre du logement, Magdalena Matte de marteler: «Nous avons déjà débloqués 135’000 allocations de réparation et reconstruction pour les sinistrés et 740’000 constructions sont en cours.»

Mais l’opposition et nombre d’habitants des zones les plus touchées critiquent la lenteur de la reconstruction. «Dans ma commune, 2’500 personnes dorment dans des abris d’urgence. Le ministère a débloqué 3’500 allocations pour réparer des logements certes. Mais ici, aucun logement définitif n’a encore été construit», tonne Gastón Saavedra, maire socialiste de Talcahuano.

«Dans la région, le service fourni par les écoles et les hôpitaux est réinstallé d’une manière ou d’une autre, même s’il faut reconstruire les bâtiments; les routes sont utilisables, la connectivité pratiquement rétablie», explique Mgr Ossandón, évêque et administrateur apostolique de l’archevêché de Concepción, dans lequel se situe Talcahuano. «Mais beaucoup de familles sont encore dans des logements d’urgence et vivent dans des conditions bien précaires.»

Relogés dans des «abris d’urgence»

Dans les zones sinistrées, les familles qui ont perdu leurs maisons ont été relogées dans des abris d’urgence: des mediaguas comme on les appelle au Chili, maisonnettes de bois et de tôle, de 18 mètres carrés. Et beaucoup y sont encore, un an après la catastrophe.

Au campement «El Morro» de Talcahuano, plusieurs dizaines de mediaguas s’alignent sur les pentes d’une colline à l’écart de la mer. A l’entrée, un réservoir d’eau potable, des toilettes chimiques et des douches en plastique jaune sont installés pour la population. Comme personne n’en a les moyens, le campement n’achète plus de ballon de gaz pour chauffer l’eau.

Johanna Gallardo, 34 ans, vit dans la première maison du campement. Dans sa petite pièce aux murs de bois peints en bleu, elle, son mari, et leurs deux enfants de 9 et 15 ans, «s’entassent», dit-elle. Johanna n’a jamais voulu reparler du séisme ni du tsunami. Pas même aux psychologues qui visitent le camp régulièrement. «Je n’aime pas vivre ici, ce n’est pas ma maison. On vit entassés, on n’a aucune intimité», répète-t-elle. «Moi je vais partir.»

Assis à côté d’elle, Ricardo, son mari, parle du «désespoir de tout perdre», des «conflits» qui surgissent «quand on vit les uns sur les autres, quand le travail manque.» «On essaye de survivre ici», résume-t-il. «On a dû tout recommencer à zéro.»

Si Johanna et Ricardo, qui ont postulé à une allocation du ministère du logement il y a plusieurs années, pensent bénéficier d’une nouvelle maison dès avril-mai, beaucoup de familles du campement sont loin d’en avoir la possibilité.

«A mon avis, je serai encore là dans deux ans», dit Magali Becar, désabusée. «Les politiques viennent nous voir, ils nous montrent des plans, mais pour l’instant, il n’y a rien de concret. Rien n’est signé.» A 42 ans, Magali partage ses 18 mètres carrés avec son mari, pêcheur sans emploi, et ses trois enfants. «La vie est dure pour nous», confirme sa sœur Maria, qui vit en face.

Dans le campement, beaucoup de familles ont tout de même aménagé leur maison d’urgence: une couche de peinture, des fenêtres plus isolantes ou un toit plus solide et parfois une ou deux pièces de plus. Preuve qu’au campement «El Morro», beaucoup pensent être là pour un moment encore. Officiellement pourtant, leur précarité a une date d’échéance: «En juin 2012, il n’y aura plus de campement, plus personne en mediaguas», a promis le président Sebastian Piñera.

Commémorations sur fond de mécontentement

Pour le maire de Talcahuano, le gouvernement a fait l’erreur «de ne pas inclure les municipalités dans le travail de reconstruction». Pourtant, le président Sebastian Piñera appelle inlassablement à l’unité nationale. Mais «ce n’est pas retranscris sur le papier», affirme Gastón Saavedra.

Ces dernières semaines, la tension est encore montée d’un cran avec la divulgation par l’opposition d’une vidéo polémique. Sur l’enregistrement, l’intendante de la région de Concepción – la plus haute autorité régionale au Chili, nommée par le président – explique à des familles non sinistrées comment elle se serait arrangée pour leur faire obtenir des aides au logement du ministère. Une situation démentie par les autorités.

Face au mécontentement et à l’approche des commémorations de l’anniversaire du 27 février, le gouvernement a multiplié ces dernières semaines les déplacements dans les zones touchées. Inauguration d’hôpitaux temporaires, distribution de matériel scolaire aux enfants des campements, rencontre avec les bénéficiaires des premiers logements définitifs.

Un séisme social

Pour sa part, l’église chilienne, à travers la voix de Mgr Ossandón, regrette que la polémique intervienne au moment des commémorations. Il appelle la communauté à «créer, dans la paix et la sérénité, un climat de collaboration réciproque, de responsabilité totale et d’engagement auprès de ceux qui souffrent».

Car, rappelle Mgr Ossandón, le tremblement de terre géologique a aussi provoqué un «séisme social». «Dans nos régions, déjà marquées par le chômage et la précarité, les dégâts causés par le 27F ont ajouté de nouvelles classes sociales aux populations vulnérables», explique l’évêque.

Ainsi, à Talcahuano, la destruction du chantier naval ASMAR, la perte des commerces du centre-ville et la crise qui touche la pêche industrielle ont fait mourir plusieurs milliers d’emplois. Sans parler de l’atout touristique sur lequel le port ne peut évidemment plus compter.

«La vie a repris peu à peu, quelques commerces ont rouvert, mais pas tous, confirme Solange Alarcón, vendeuse sur la place d’armes de Talcahuano. Le supermarché est encore sous tente, et surtout, beaucoup de gens sont sans travail.»

A Concepción, ville voisine et capitale de la région, Karina, coiffeuse de la rue Lincoyan, juge sa situation «meilleure qu’il y a quelques mois». Peu à peu les clients sont revenus et elle ne désespère pas de trouver un nouveau local pour établir son salon détruit il y a un an. Elle dit tout de même son angoisse en ce jour anniversaire. «Depuis le début du mois, les gens ont peur à nouveau.» Le 11 février dernier, une forte secousse de 6,9 sur l’échelle de Richter a provoqué cris, pleurs et paniques sur les côtes et dans les terres des régions sinistrées. «Nous avons besoin d’une aide psychologique, estime Karina. Car beaucoup n’ont pas encore surmonté le traumatisme.»

27F

Samedi soir, veille du 27 février, des veilles religieuses et œcuméniques ont été organisées un peu partout dans les régions sinistrées, en hommage aux victimes du 27F. Et partout dans le pays, l’église chilienne a donné des messes spéciales et appelé à la générosité des fidèles pour aider les jeunes sinistrés pour la rentrée des classes, dans quelques jours.

Et le 27 février, à Talcahuano, «Los Jaivas», groupe chilien emblématique, donnera un concert gratuit dans un stade à deux pas du port. Afin, comme dit l’affiche, de «perdre la peur de la mer». (apic/lg/amc)

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