APIC – Dossier
L’espoir renaît pour l’Eglise cambodgienne (190990)
Interview de Mgr Yves Ramousse, ancien vicaire apostolique de Phnom-Penh
Lembang, 19septembre(APIC) Mgr Yves Ramousse, ancien vicaire apostolique
de Phnom Penh, est plein d’espoir pour l’Eglise du Cambodge, une Eglise qui
renaît de ses cendres après les terribles épreuves de ces dernières années.
Prêtre des Missions Etrangères de Paris (MEP) et aujourd’hui responsable du
Bureau pour la promotion de l’apostolat parmi les Cambodgiens, Mgr Ramousse
l’a dit dans une interview accordée à l’agence de presse catholique UcaNews
à l’occasion de l’Assemblée plénière de la Fédération des Conférences épiscopales d’Asie (FABC) en Indonésie. Notons que l’année dernière, Mgr Yves
Ramousse, âgé de 62 ans, a visité le Cambodge pour la première fois après
une absence de quatorze années.
UcaNews: – Le problème cambodgien est à nouveau d’actualité depuis que
les Nations-Unies ont changé de position à l’égard des forces de la résistance. Quelle est la situation de l’Eglise du Cambodge aujourd’hui ?
Mgr R.: Il est impossible de parler de l’Eglise au Cambodge aujourd’hui
sans mentionner la triple tragédie endurée par le peuple khmer au cours des
20 dernières années, à savoir: la guerre, le génocide et l’occupation
étrangère.
A la fin des quatre années terribles du génocide perpétré par les Khmers
Rouges, l’Eglise avait presque disparu. Les chrétiens survivants étaient
éparpillés. Tous les prêtres et les évêques khmers, les religieuses et religieux ainsi que la majorité des catéchistes avaient été décimés. Les
églises avaient été détruites; les écoles, les couvents, les séminaires et
les évêchés avaient été mis à sac et ensuite confisqués. C’était à fendre
l’âme.
Nous avons dû surmonter le spectacle déchirant d’une Eglise en ruine et
nous ouvrir nous-mêmes à l’espérance d’une Eglise pascale, vivant comme un
disciple dans le mystère de la Mort et la Resurrection de son Maître.
UcaNews: Cela, c’était en en 1979. Comment la situation a-t-elle évolué
depuis lors ?
Mgr R.: La situation a grandement changé. Je suis retourné au Cambodge à
titre individuel l’année passée, 14 ans après mon expulsion par Pol Pot. Ce
fut un pèlerinage émouvant. Ce n’est que récemment que les chrétiens ont
récupéré la liberté de culte qui avait été accordée aux bouddhistes et aux
musulmans il y a déjà plusieurs années.
En avril dernier, les autorités accordaient officiellement aux chrétiens
de Phnom Penh la permission de se rassembler pour les célébrations de Pâques. La messe a été célébrée en langue khmère dans une salle de cinéma de
la ville en présence des autorités. Environ 1’500 chrétiens y ont assisté.
Ce fut une extraordinaire célébration de la Résurrection. Deux mois plus
tard, la messe a pu être dite à Battambang, la deuxième plus grande ville
du pays après Phnom Penh. Aujourd’hui les chrétiens espèrent que leurs demandes d’ouvrir des lieux de culte recevront un accueil favorable.
UcaNews: Quels sont les problèmes majeurs que doit affronter l’Eglise en
recouvrant sa liberté ?
Mgr R.: La première question est: A quoi doit ressembler cette Eglise
renaissante ? Il existe une grande tentation de vouloir retourner vers le
passé, de recréer ce qui existait avant les changements, de reconstruire
les cathédrales. Mais ce serait sûrement trahir le présent.
L’Eglise du Cambodge est pauvre, faible et en position de minorité. On
peut en être désolé, mais ne pourrait-on pas aussi considérer cela comme un
avantage et un appel à être plus libre et plus apte à répondre aux défis du
présent ?
L’étendue du désastre cambodgien est difficile à imaginer. En dépit du
courage remarquable du peuple khmer pour reconstruire, le pays tout entier
est appauvri. Le génocide a liquidé un quart de la population. L’infrastructure économique a été détruite. Il faudra du temps et une aide substantielle pour arriver à retrouver le niveau de vie d’avant la guerre.
La guerre a causé et continue de causer d’innombrables victimes – pardessus tout des handicapés – en raison des mines antipersonnelles disséminées partout durant dix ans par des soldats engagés dans une guerre sans
front.
La population est divisée par les antagonismes des factions politiques.
Le pays a connu cinq différents gouvernements et drapeaux en 20 ans. De
plus, l’intervention étrangère menace sérieusement l’identité nationale et
culturelle du peuple khmer.
L’Eglise doit accomplir sa mission dans ce contexte. Elle doit se présenter elle-même comme l’Eglise des pauvres, travailler en solidarité et
joindre ses efforts pour reconstruire la patrie; promouvoir des signes de
réconciliation à travers le dialogue avec d’autres religions. Elle doit
faire un effort décisif pour s’enraciner profondément dans la culture
khmère.
UcaNews: Comment ce programme pour les années à venir peut-il être réalisé ?
Mgr R.: Une réalisation concrète a déjà commencé. En ce qui concerne le
témoignage de solidarité, les oeuvres d’entraide catholiques et les organisations de développement travaillent au Cambodge depuis dix ans. Le Comité
Catholique Contre la Faim et pour le Développement (CCFD) figure parmi les
premières organisations arrivées à Phnom Penh pendant la période de grande
pauvreté en 1979. D’autres organisations ont suivi.
Récemment Caritas International a ouvert un bureau permanent à Phnom
Penh, bureau animé par le père Emile Destombes. Cette solidarité et cette
amitié envers le peuple khmer de la part de l’Eglise catholique va
certainement se développer.
La même attitude de solidarité se manifeste envers les réfugiés cambodgiens. L’Eglise en Thaïlande, soutenue par de nombreuses Eglises soeurs, a
mis sur pied une aide généreuse et des programmes de développement. Cette
orientation sert de point de référence dans le travail d’animation des
communautés chrétiennes. L’expérience du passé montre que l’Eglise vit
d’abord dans les coeurs des croyants; à ce niveau rien ne peut la détruire.
Voilà pourquoi les communautés de croyants tiennent une place fondamentale
dans le processus de renaissance de l’Eglise.
UcaNews: Vous avez mentionné l’engagement de l’Eglise en faveur des réfugiés. Quelle est la situation dans les camps de réfugiés ?
Mgr R.: Il y a encore plus de 300’000 réfugiés cambodgiens dans les
camps frontaliers. Leur avenir dépend de la solution du problème cambodgien. Ils savent qu’aucune posssibilité ne leur est ouverte si ce n’est le
rapatriement. Ils s’y préparent et redoutent ce moment.
Les chrétiens cambodgiens dans les camps n’ignorent pas la situation
difficile qu’ils doivent affronter. Ils devront eux-mêmes bâtir et développer leurs communautés chrétiennes. Actuellement, la plus grande importance
est accordée aux rencontres hebdomadaires des communautés chrétiennes où
les problèmes de la vie chrétienne sont abordés, les solutions discutées et
les décisions prises ensemble. Les comités sont élus par les communautés,
mais les mandats sont de courte durée, de façon à permettre à chacun de
pouvoir assumer des responsabilités.
Les comités d’aide mutuelle travaillent en faveur des plus pauvres sans
considération d’affiliation religieuse. Chaque semaine environ 100 familles
sont visitées, encouragées et secourues. A la demande des comités, les collectes du dimanche sont retournées. L’idée des collectes dans un camp de
réfugiés semble absurde. Les comités justifient leur initiative en se référant au « denier de la veuve » que Jésus place au-dessus de l’offrande du riche.
En outre, les réfugiés dans les camps sont tellement interdépendants
dans leur vie que le geste d’offrir quelque chose devient une affirmation
de la dignité humaine.
Les comités de prière et de liturgie préparent la messe du dimanche à
partir des lectures bibliques. Ils s’efforcent d’avoir une expression plus
conforme à leur culture dans leurs attitudes et leurs gestes. Ils recommandent d’adopter une position assise sur des nattes de paille, avoir les
mains jointes et l’usage de bâtons d’encens. Les chrétiens âgés ne sont pas
habitués à cette façon de faire dans l’Eglise. Ceux qui doivent s’adapter
le plus sont les leaders traditionnels qui avaient l’habitude d’exercer
l’autorité dans les communautés. Ils doivent reconsidérer leurs fonctions
dans le sens de se mettre au service de la communauté et dans un esprit
d’égalité fraternelle.
UcaNews: Etes-vous finalement optimiste pour l’Eglise au Cambodge ?
Mgr R.: Je ne sais pas si le terme est bien choisi. L’optisme c’est
souvent une réaction capricieuse et superficielle. Les efforts fournis pour
résoudre le problème du Cambodge nous font passer sans cesse de l’optimisme
au pessimisme et vice versa. Je préfère parler d’espérance. Le terme est
bien adapté si nous considérons la foi, le courage et la disponibilité des
chrétiens cambodgiens. Je me souviens d’un homme dans la fleur de l’âge
dont les jambes avaient été amputées. Récemment baptisé, il est devenu un
merveilleux catéchiste, plein de joie et d’esprit ecclésiastique.
Je pense au témoignage donné par les chrétiens cambodgiens pendant 300
ans d’histoire de leur Eglise, et en particulier durant la période du génocide. L’histoire de l’Eglise du Cambodge n’a pas encore été publiée. Elle
le sera cette année encore. « La cathédrale de la rizière », tel devrait être
le titre de l’ouvrage.
La conclusion du livre évoquera la figure de Mgr Joseph Salas, premier
évêque khmer de Phnom Penh, ordonné le 14 avril 1975, et envoyé dans un
camp de travail forcé trois jours plus tard. Préoccupé par le sort des
chrétiens, il demandait d’être placé dans des équipes de travail mobiles.
Se rendant d’un lieu de travail à l’autre, il espérait rencontrer les chrétiens et les réconforter. Il mourut de misère et de faim à l’âge de 39 ans
dans les rizières de TaingKauk, la seule cathédrale qu’il aura jamais eue.
Oui, je suis plein d’espérance pour cette Eglise. (apic/ucan/gar)
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