APIC – Dossier
Jacques Berset, Agence APIC
«L’Eglise du Concile doit devenir visible»
Budapest, 25juillet(APIC) Le pape Jean Paul II se rendra pour la première
fois en Hongrie du 16 au 20 août, au retour de la VIè Journée mondiale de
la Jeunesse, célébrée cette année à Czestochowa (Pologne). Ce sera l’occasion pour l’Eglise catholique en Hongrie de montrer son vrai visage, après
plus de quatre décennies de régime communiste. Un régime qui a tout fait
pour isoler l’Eglise hongroise des développements de l’Eglise universelle
et donner d’elle l’image d’une institution surannée et cléricale, en empêchant notamment la catéchèse et l’engagement des laïcs.
C’est donc une Eglise «affaiblie» par toutes ces années de contrôle et
de persécution, mais prête désormais à offrir à des autorités civiles démocratiquement élues son concours pour la «reconstruction morale» du pays,
que le pape Jean Paul II va aller encourager. Une «reconstruction morale»
que d’aucuns – comme les jeunes libéraux du parti Fidesz – redoutent,
craignant la restauration d’une Eglise qui, dans l’entre-deux-guerres,
était considérée comme autoritaire et éloignée des préoccupations du peuple. Une Eglise également qui n’a pas toujours su résister de façon unanime
durant le régime communiste, et qui s’est laissée en partie diviser par la
mise sur pied d’un «Mouvement des prêtres pour la paix».
Cette organisation sacerdotale proche du régime «ne sert ni Dieu ni
l’Eglise hongroise, mais uniquement les intérêts du parti communiste»,
écrivait il y a deux ans Mgr Jozsef Szendi, évêque de Veszprem, dans une
lettre ouverte au cardinal Laszlo Paskai, primat de Hongrie. La réputation
de ce dernier n’est d’ailleurs pas sortie grandie de cette période et certains milieux l’accusent d’avoir lui-même «collaboré». Aujourd’hui que les
«prêtres pour la paix» ont disparu, une certaine méfiance demeure.
Une Eglise à reconstruire
Cette visite pastorale devrait permettre à «l’Eglise du Concile de devenir visible», déclare Mgr Istvan Seregély, président de la Conférence des
évêques de Hongrie et archevêque d’Eger. Expliquant les difficultés d’organisation que rencontre l’Eglise catholique dans la préparation de cette
première visite du pape, Mgr Seregély relève qu’après des décennies d’oppression, elle n’a plus l’expérience nécessaire pour mettre sur pied un
événement de cette envergure. Ainsi la préparation, commencée il y a deux
ans déjà, a d’abord débuté très lentement avant, finalement, de démarrer
vraiment.
La phase de préparation s’est concentrée avant tout sur la nécessité de
donner aux Hongrois «une information exacte sur l’Eglise du Concile Vatican
II». L’Eglise hongroise attend des Eglises-soeurs de l’Ouest qu’elles fassent montre de «patience», explique Mgr Seregély, «car nos expériences
d’Eglise ici en Hongrie ne doivent pas être jugées selon les critères occidentaux».
En effet, poursuit-il, «ce que les communistes ont mis ici quarante ans
à détruire, il faudra également quarante ans pour le reconstruire». Des générations entières ont ainsi été éduquées dans l’idéologie marxiste-léniniste; l’école et les médias ont durant des décennies présenté la religion
comme étant «l’opium du peuple». De plus, notamment en raison de la langue,
l’Eglise catholique en Hongrie a été largement tenue à l’écart des développements intervenus au sein de l’Eglise universelle, et peu nombreux sont
ceux qui ont pu rompre cet isolement, affirme l’archevêque d’Eger. Certains, comme lui-même – il a été prêtre près de la frontière avec l’Autriche – ont pu se tenir au courant, notamment en suivant les émissions religieuses étrangères.
Un problème central de l’ère post-communiste : la formation des laïcs
Le président de la Conférence épiscopale hongroise estime que l’individualisme et un libéralisme parfois mâtiné d’anticléricalisme représentent
le problème central de l’ère post-communiste. Sans parler du manque de formation des laïcs. Pour faire face à ces défis, l’Eglise dispose de peu
d’effectifs et de faibles moyens financiers. Ainsi, un archevêché comme
Eger, au Nord-Est de Budapest, comptait en 1945 plus de 700 prêtres. Il n’y
en a plus que 300 aujourd’hui. 60 candidats au sacerdoce étudient
actuellement au séminaire d’Eger, alors qu’ils devraient être 120 pour
couvrir les besoins.
Mais le problème le plus urgent à résoudre, aux yeux de la hiérarchie
catholique hongroise, est la formation des laïcs, dont l’intégration dans
la vie de l’Eglise sur une grande échelle était rendue impossible par le
contrôle exercé par les communistes. Un des aspects positifs de cette traversée du désert durant plus de quatre décennies est le développement encourageant de l’oecuménisme avec les Eglises issues de la Réforme, une réalité nouvelle par rapport à la période de l’entre-deux-guerres, née d’une
souffrance commune.
L’un des défis majeurs que le pape aura à affronter en Hongrie – où la
population, se libérant du joug du matérialisme dialectique, a vite été
gagnée par le matérialisme pratique et la fièvre consumériste occidentale est la question de l’avortement, un thème délicat à manier. Un mois avant
la visite de Jean Paul II, les évêques hongrois ont d’ailleurs publié une
déclaration commune sur la protection de la vie à naître. Dans sa prise de
position, l’épiscopat hongrois dénonce l’actuelle loi sur l’interruption de
grossesse, qualifiée de très libérale. On enregistre en effet dans le pays
quelque 90’000 avortements par an. Cette question sera donc à nouveau l’un
des thèmes controversés de cette visite pastorale, les libéraux hongrois
entendant bien faire entendre leur voix à cette occasion.
Quelques repères historiques
Il y a trois ans, la célébration de l’Année jubilaire à l’occasion du
950ème anniversaire de la mort, le 15 août 1038, de Saint Etienne, premier
roi chrétien de Hongrie, signifia un nouveau tournant pour l’Eglise catholique dans le pays. D’importantes manifestations avaient marqué ce jubilé,
et l’Etat s’était associé aux cérémonies en l’honneur du saint patron de la
Hongrie.
L’année 1988 – on n’envisageait pas alors d’assister un an après à la
chute du «Mur de Berlin» – marquait ainsi une nouvelle étape dans l’amélioration des relations (déjà meilleures que dans d’autres pays socialistes)
entre le gouvernement hongrois et l’Eglise catholique.
Saint Etienne est considéré comme le père de la nation hongroise pour
avoir transformé des clans semi-nomades en un peuple uni. Fils d’un prince
païen de la région du Danube qui avait épousé une chrétienne, Sarolt, qui
eut une grande influence sur la christianisation de la Hongrie, Vaïk fut
baptisé vers l’âge de quinze ans par saint Adalbert de Prague et reçut
alors le nom d’Etienne, en hommage au premier martyr. Il prit alors pour
épouse une princesse catholique de Bavière, Gisèle, et à vingt ans il succéda à son père.
Il reçut de Rome le titre de «Roi apostolique», titre qui fut d’ailleurs
conservé par ses successeurs, et le privilège de porter la croix devant
lui, comme les légats. Il eut la remarquable idée de faire venir en Hongrie
des moines de Cluny, fonda dix diocèses, construisit des églises et des relais pour les pèlerins se rendant à Jérusalem, Rome ou Ravenne. Le saint
roi, canonisé par Grégoire VII en même temps que son fils Emeric, mourut le
15 août 1038, en la fête de celle qu’il appelait la «Grande Dame des Hongrois». La reine Gisèle entra alors chez les bénédictines de Passau et mourut abbesse de Niederburg.
L’»accord» partiel de 1964
Mais le premier grand tournant dans les relations entre le Saint-Siège
et Budapest (qui ont rétabli cette année leurs relations diplomatiques
après plus de quatre décennies d’interruption) date du 15 septembre 1964,
quand le Saint-Siège et la République populaire de Hongrie signaient un
«accord» portant sur des «questions d’intérêt commun», obtenu sous la houlette de l’artisan de l’»Ostpolitik» du Vatican, Agostino Casaroli, qui allait devenir plus tard cardinal secrétaire d’Etat du Vatican. Cet «accord»,
partiel mais tout de même historique, a donné au pape la possiblité de nommer lui-même des évêques et permis la réintégration progressive de l’Eglise
dans la société hongroise.
Cette ouverture progressive faisait tout de même suite à une longue période de persécution de l’Eglise, illustrée par le procès fabriqué de l’hiver 1949 contre le cardinal Jozsef Mindszenty, primat de Hongrie. On était
en pleine guerre froide et en pleine dictature stalinienne, et le primat
fut condamné à la réclusion à perpétuité, notamment pour «haute trahison,
espionnage et atteinte à la sécurité de l’Etat». Libéré lors de l’insurrection de Budapest en 1956, le cardinal Mindszenty chercha asile à l’ambassade américaine après l’écrasement de la révolte hongroise par les chars russes. Isolé, il avait un peu perdu le sens des réalités (il demanda en avril
1961 au cardinal König venu le visiter dans son refuge de l’ambassade des
USA à Budapest pourquoi les Américains ne chassaient pas les Russes de Hongrie). Après de difficiles négociations, le cardinal primat de Hongrie fut
finalement autorisé à quitter le pays en 1971. Il mourut en Autriche le 6
mai 1975 et c’est seulement en mai de cette année – après avoir été officiellement réhabilité en septembre 1989 par le gouvernement hongrois – que
la dépouille du célèbre prélat anti-communiste a été solennellement rapatriée dans son pays natal.
Il est d’ailleurs significatif que c’est à Esztergom, sur la tombe de
celui qu’il a qualifié de «grande figure de prêtre et d’évêque», qui a donné un «généreux témoignage de fidélité à l’Eglise», que le pape Jean Paul
II se rendra le 16 août, premier jour de sa première visite pastorale en
Hongrie. (apic/be)
Encadré
La République de Hongrie (le qualificatif de «populaire» lui a été enlevé
le 23 octobre 1989 lors d’une modification constitutionnelle) compte plus
de 10 millions d’habitants pour une superficie de quelque 93’000 km2. Le
chef de l’Etat démocratiquement nommé est le président Arpad Göncz et le
premier ministre est Joszef Antall, chef du gouvernement, membre du Forum
démocratique.
Les principaux partis politiques sont le Forum démocratique hongrois
(MDF), de centre-droit – qui a gagné les élections législatives du printemps 1990, les premières élections libres depuis 1947 – et son grand rival, l’Alliance des démocrates libres (SzDZs, social-libéral), ainsi que le
Parti des petits propriétaires, la Fédération des jeunes démocrates (FIDESz), le Parti chrétien démocrate (PCD). L’ancien parti unique, le Parti
socialiste ouvrier hongrois PSOH, a donné naissance à deux partis devenus
minoritaires, le Parti socialiste hongrois PSH et le parti communiste,
resté orthodoxe, toujours appelé PSOH.
Les Hongrois (Magyars) ne sont pas des slaves et leur langue est rattachée au groupe finno-ougrien. Plusieurs millions de Magyars vivent comme
minorités hors des frontières nationales (Transylvanie, Voïvodine, Transcarpathie,…), tandis que des minorités nationales (tziganes, Allemands
appelés «Souabes du Danube», Slaves,…), vivent à l’intérieur des frontières hongroises. Comparée à d’autres pays d’Europe centrale et orientale,
l’homogénéité de la population hongroise (plus de 95% de Magyars) est toutefois remarquable. Du point de vue religieux, les Hongrois sont majoritairement catholiques (plus de 60 %), mais les protestants forment tout de même environ 20 % de la population. La pratique religieuse chez les catholiques, par exemple, ne dépasse cependant guère le chiffre de 10 %. (apic/be)
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