APIC-DOSSIER
Fondateurs des missionnaires d’Afriques (Pères Blancs et Soeurs Blanches)
La trajectoire d’un visionnaire et d’un homme d’action
Fribourg, 12mai(APIC) Le 26 novembre 1892 mourait à Alger le cardinal
français Charles Lavigerie. Un siècle après la mort du fondateur des missionnaires d’Afrique et des soeurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique
(Pères Blancs et Soeurs Blanches) présents sur ce continent depuis 1868, de
nombreuses manifestations sont prévues un peu partout pour faire connaître
la vie de cet homme hors du commun. De ce visionnaire de l’Eglise catholique, contestataire à ses heures, impliqué dans des combats que ne renieraient en rien aujourd’hui les plus engagés au sein de l’Eglise. Le cardinal
Lavigerie n’a pas reculé pour relever les nombreux défis de son époque et
notamment l’affrontement entre l’Eglise et la société moderne.
Créé cardinal en 1882, Mgr Lavigerie est né en France, près de Bayonne,
en 1825. Instigateur et organisateur de la campagne anti-esclavagiste de
1888, apôtre de l’oecuménisme et du rapprochement entre les Eglises
d’Orient et d’Occident, porte-parole du ralliement des catholiques à la République française (le fameux « toast d’Alger » le 12 novembre 1890), pionnier de l’évangélisation en Algérie comme en Afrique, le cardinal, dont le
monde s’apprête à commémorer le centenaire de la mort, est tout cela à la
fois. Et bien davantage encore.
Dans une lettre adressée à Rome le 10 janvier 1863 à Faugère, directeur
politique aux Affaires étrangères, Mgr Lavigerie s’exprime sur le rôle de
la papauté et sur le gouvernement de l’Eglise. Il relève: « Le grand vice,
le vice radical suivant moi, du gouvernement romain, soit ecclésiastique
soit même civil, c’est de n’être pas un gouvernement catholique. Je m’explique. Je veux dire qu’au lieu de faire entrer dans leur gouvernement des
hommes pris dans toutes les nations les papes, et depuis trois cents ans
seulement, n’y ont admis que des Romains ou tout au plus des Italiens, et,
à son tour, le Sacré Collège n’a jamais élu pour chef de l’Eglise que des
cardinaux appartenant à l’Italie ».
« Aussi, poursuit-il, assistons-nous, depuis un quart de siècle surtout,
à ce singulier spectacle de voir italianiser le monde, en particulier la
France, sous prétexte d’unité catholique. On veut que nous adoptions la liturgie, les usages disciplinaires, le chant, les habits mêmes du clergé
d’Italie et nous avons malheureusement chez nous une foule d’esprits faux
qui prennent cela pour une nécessité ».
La lutte d’un homme contre l’esclavage
En 1866, il se voit proposer le poste d’archevêque d’Alger, qu’il accepte. Deux ans plus tard, le pape Pie IX le nomme en plus délégué apostolique
du Sahara et du Soudan. Puis Léon XIII, dès son élection, lui demande d’organiser les missions en Afrique centrale et équatoriale. Il a alors en
charge plus d’un tiers du continent africain. Pour ses oeuvres missionnaires, il fonde ceux qu’on nommera très vite, à cause de leurs habits, les
« Pères Blancs » et les Soeurs Blanches ». Ces qualités d’homme font de lui un
connaisseur des réalités africaines. Pas étonnant dès lors qu’il se pose en
défenseur des droits des Noirs.
Le 3 juillet 1888, le cardinal, qui est alors archevêque d’Alger, lance
un vibrant appel à Londres, devant l’ »Anti-Slavery Society », contre la
traite des Noirs en Afrique. Une campagne qu’il avait commencée deux jours
plus tôt en l’Eglise Saint-Sulpice, à Paris, en affirmant avec force devant
un auditoire bouleversé: « Aujourd’hui l’esclavage menace d’anéantissement
un peuple ». En décembre, il enflamme la foule italienne dans une église romaine. Il s’y présente comme un « témoin de l’homme » et « le défenseur de la
liberté ». C’est le langage qu’emploiera 90 ans plus tard le pape Jean Paul
II en présentant l’homme comme la « route de l’Eglise ».
Lors d’une conférence donnée à Rome le 28 décembre 1888, Mgr Lavigerie
condamne en ces termes la traite des Noirs: « L’esclavage, tel qu’il se présente en Afrique, n’est pas seulement, en effet, contraire à l’Evangile, il
est contraire au droit de la nature. Or, les lois de la nature ne regardent
pas seulement les chrétiens, elles intéressent tous les hommes ». Voilà
pourquoi, devait-il proposer, il faudrait dès maintenant penser à une réunion, à un congrès international des délégués des Comités anti-esclavagistes qui existent actuellement en Europe. « Ce que je désire, c’est faire
entendre à l’humanité comme l’écho universel des cris de désespoir, de justice, de liberté, sortis des entrailles de toute une race aussi cruellement vouée à la mort ».
Les trois conditions pour réussir dans la transformation de l’Afrique
De l’évangélisation africaine et des perspectives qui s’offraient pour
ce continent dans ce domaine, le cardinal Lavigerie avait son opinion,
qu’il n’hésitait pas à défendre. « Les missionnaires, écrivaient-ils,
devront être surtout des initiateurs, mais l’oeuvre durable doit être accomplie par des Africains eux-mêmes, devenus chrétiens et apôtres ». Selon
lui, pour réussir dans la transformation de l’Afrique, trois conditions devaient être remplies. La première: élever les Africains « choisis par
nous » dans des conditions qui les laissent vraiment africains pour tout ce
qui touche à la vie matérielle; la seconde: leur donner l’éducation qui
leur permettra d’exercer, aux moindres frais possibles pour la mission, le
plus d’influence possible parmi leurs compatriotes; la troisième: entreprendre cette oeuvre dans des proportions qui lui assurent toute sa portée.
Les jeunes Noirs recueillis, estimait-il, devront être élevés dans leur
pays même et dans la mission. « Il faudra considérer comme un meurtre de les
envoyer en Europe, et comme une erreur de les placer dans les établissements de la Côte où ils seraient élevés d’une façon semblable à celle des
Européens ».
A la recherche des liens pouvant unir catholiques et musulmans
L’oecuménisme n’était pas la moindre de ses préoccupations. Aussi les
relations entre catholiques et musulmans occupaient-elles dans sa pensée
une place privilégiée. En 1860, directeur des Oeuvres d’Orient, Mgr Lavigerie visite le Liban et la Syrie après le massacre des chrétiens par les
Druzes. A Damas, il découvre un islam intransigeant mais il rencontre également l’émir Abd-el-Kader, homme spirituel dont l’ouverture d’esprit le
frappe. Lorsque sept ans plus tard il débarque à Alger comme archevêque, le
cardinal ne se considère pas uniquement pasteur des catholiques. Il cherche
très vite à créer des liens entre l’Eglise et les musulmans, demandant à
l’administration militaire d’avoir au moins la liberté « de passer en faisant le bien ».
Dans les écrits de cette époque, le cardinal Lavigerie s’interroge:
« Quels sont les obstacles empêchant un musulman d’accueillir, en plénitude,
la révélation divine dans le Christ? Quelles sont les qualités des Arabes,
« peuple essentiellement religieux », qui leur permettraient de s’ouvrir à
l’Evangile? Cette réflexion le conduit à adopter certaines attitudes pastorales qui furent celles de ses missionnaires: « Eviter tout prosélytisme
agressif »; « gagner le coeur des musulmans en leur rendant des services dans
le domaine social: hôpitaux, écoles, mouvements de jeunesse, aide aux femmes »; « développer une pré-catéchèse sur les thèmes qui sont communs aux
deux Révélations »; « s’adapter le plus possible aux populations en apprenant
leur langue ».
Signe éloquent de cette volonté d’adaptation: durant l’automne 1881, Mgr
Lavigerie envoie un groupe de trois missionnaires au Soudan. Ils prennent
la route du désert, mais se font massacrer le 21 décembre par des Touaregs.
Près de leurs ossements découverts plus tard, on découvre un livre calciné
et rongé par le sable: un exemplaire de l’Evangile en arabe.
Engagé jusqu’au bout
L’esprit bouillonnant de projets et de plans, il arpente le monde en
tous sens. Sa volonté d’évangélisation ne sera jamais détachée de préoccupations humanitaires. Il crée de nombreux orphelinats et écoles. Dans le
rôle d’un diplomate, il s’engagera en cette fin du 19e siècle agitée par
les relations délicates entre l’Eglise et l’Etat français. Soucieux d’une
Eglise présente au monde moderne, il sera l’un des artisans du ralliement
de l’Eglise à la République. Atteint finalement par l’âge, accablé d’infirmités, il est pourtant partout à la fois: à Milan, à Naples, à Londres, à
Bruxelles, à Paris ou à Lucerne, pour appeler la chrétienté au secours des
esclaves noirs qu’il « veut tirer du tombeau où il va descendre ». Il
s’éteint à Alger le 26 novembre 1892, à l’âge de 67 ans. (apic/Pierre Rottet)
ENCADRE
Né près de Bayonne en 1825, Charles Lavigerie entre au séminaire de philosophie en 1843, avant de recevoir, le 2 juin 1849, l’ordination sacerdotale. Professeur d’histoire de l’Eglise à la Sorbonne, premier directeur de
l’Oeuvre des Ecoles d’Orient, il est nommé le 5 mars 1863 évêque de Nancy à l’âge de 38 ans -, avant d’occuper la charge d’archevêque d’Alger puis
celle de délégué apostolique du Sahara et du Soudan. Le 19 octobre 1868 est
ouvert le premier noviciat des Pères Blancs. Un an plus tard, soit le 8
septembre 1869, s’ouvre le premier noviciat des Soeurs Blanches. (apic/pr)
ENCADRE
Aujourd’hui, les missionaires d’Afrique (prêtres, religieux et religieuses) sont au nombre de 3’864. Ils sont présents dans 23 pays d’Afrique, au
Proche Orient (Liban, Israël, Yemen) et en Asie (Philippines). Selon les
statistiques données en juin 1991, on comptait 252 Frères, 1’439 Soeurs et
2’173 Pères. 125 Pères Blancs et 62 Soeurs Blanches sont actuellement en
formation. Les supérieurs généraux sont, pour les Pères Blancs, le Père
Etienne Renaud (France), et pour les Soeurs Blanches, Soeur Marie Heintz
(Etats-Unis).
Depuis la fondation de leur Institut, 5’938 Pères Blancs ont fait « le
serment sur les Evangiles de se consacrer jusqu’à la mort à la mission de
l’Eglise en Afrique »; 3’211 Soeurs Blanches ont prononcé leurs voeux perpétuels ». (apic/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse