Vatican:Clôture du Synode des évêques pour l’Afrique (080594)

APIC – Dossier

Message final

Rome, 8mai(APIC) Après quatre semaines de travaux, le Synode pour l’Afrique a été solennellement clôturé dimanche au cours d’une messe place SaintPierre présidée par le cardinal nigérian Francis Arinze, l’un des trois

présidents délégués de l’assemblée. Président du Conseil pontifical pour le

dialogue interreligieux, le cardinal Arinze représentait le pape Jean Paul

II, toujours hospitalisé à la clinique Gemelli.

Le Souverain pontife, qui a suivi les travaux du Synode depuis son lit

d’hôpital, a reçu d’ailleurs vendredi les trois présidents du Synode, les

cardinaux Francis Arinze, Paulos Tzadua, archevêque d’Addis Abeba, et

Christian Wiyghan Tumi, archevêque de Douala, ainsi que le relateur général, le cardinal Hyacinthe Thiandoum, archevêque de Dakar.

Vendredi après-midi a eu lieu la présentation du message final du

Synode, à laquelle ont participé 236 cardinaux et évêques. En 16 pages et

71 paragraphes, le document passe en revue les questions complexes abordée

durant le Synode. De par sa nature, ce texte n’est pas normatif, mais est

un bilan des discussions doublé d’un examen de la situation sur le

continent africain et d’un appel pour le futur.

Pour l’essentiel, le message suit les lignes maîtresses bien connues du

document de travail du Synode, l’Instrumentum laboris, avec cinq approches

(annonce, inculturation, dialogue, justice et paix, médias) d’une évangélisation qui reste essentielle quand seulement 95 millions d’Africains (14%

du total) se disent catholiques. «La première annonce garde son urgence et

sa nécessité, d’autant que d’autres forces spirituelles et religieuses conquièrent du terrain.», peut-on lire au paragraphe 12.

Hommage à l’engagement des missionnaires

C’est grâce au «lourd tribut» qui «mérite éloge et gratitude», payé par

les missionnaires que cette évangélisation a commencé. «Très tôt», ils se

sont associés «de très nombreux fils et filles de la terre d’Afrique» (10).

Mais il ne s’agit pas d’une phase révolue : «Elle se poursuit au titre de

la coopération entre Eglises.» (11)

«Jusqu’aux racines de nos cultures»

Maintenant, à l’instar de ce qui s’est produit ailleurs dans le passé,

l’évangélisation doit entraîner «une profonde transformation des personnes

et des peuples qui est une création nouvelle». C’est pourquoi l’évangélisation est apparue au Synode sous «sa double articulation d’annonce de la Parole du salut et d’inculturation» : «La double exigence du témoignage qui

en ressort pour chaque Eglise particulière et pour chaque baptisé est d’accueillir la Bonne Nouvelle jusqu’aux racines de nos cultures et de la porter à tous les peuples, jusqu’aux confins de la terre. Une évangélisation

qui ne comporterait que la seule dimension de l’annonce se dénaturerait,

car elle est un dialogue d’Amour dont l’inculturation du Message est le

deuxième moment nécessaire» (13).

Le Message admet que «la culture qui donnait son identité à notre peuple

est en crise profonde», dès lors que «notre identité est comme broyée dans

l’étau d’une histoire impitoyable» (15). Il souligne cette «exigence incontournable» qu’est la sainteté, sainteté prophétique dont le seul témoignage

peut évangéliser «les racines culturelles de la personne comme de sa communauté» et relever «les défis socio- économiques et politiques» (17).

En matière d’inculturation, le champ «est vaste», car il inclut toute la

vie chrétienne, dans ses dimensions «théologique, liturgique, catéchétique,

pastorale, juridique, politique, anthropologique, communicationnelle». «Une

attention spéciale doit être portée à la liturgie et aux sacrements», ainsi

qu’à la traduction de la Bible et à «la promotion d’une lecture personnelle

et communautaire dans le contexte africain et dans l’esprit de la Tradition» (18).

Parmi les domaines privilégiés de l’inculturation, le texte signale

entre autres «la vénération des ancêtres, la santé, la maladie et la

guérison avec nos moyens traditionnels, le mariage et le veuvage» (19).

«Notre religion traditionnelle»

Le Synode reprend la notion d’Eglise-famille pour lancer un «appel

pressant en faveur du dialogue à l’intérieur de l’Eglise et entre les

religions» (21), en évoquant les trois volets du dialogue vers l’extérieur

que sont la religion traditionnelle africaine (RTA), les frères chrétiens

et les musulmans.

Une «attention particulière» est demandée pour «nos coutumes et nos traditions religieuses en tant qu’héritages culturels» : «Ce sont des cultures

en régime d’oralité et leur sort se joue essentiellement dans le dialogue

des générations en vue de leur transmission. Les personnalités corporatives, sages penseurs qui en sont les garants, seront des interlocuteurs de

premier ordre en cette phase de mutation profonde de nos cultures. Le dialogue structuré autour de l’héritage religieux et culturel est fortement

recommandé dans nos Eglises locales avec les garants de nos valeurs culturelles et de notre religion traditionnelle.» (21)

Il faut aussi que «s’intensifie» le dialogue et les collaborations avec

«nos frères des anciennes Eglises africaines d’Egypte et d’Ethiopie, ainsi

qu’avec nos frères anglicans et protestants», avec lesquels «nous voulons

rendre témoignage au Christ et proclamer l’Evangile» (22). Avec les musulmans, il s’agira de développer «les collaborations de la Paix et de la Justice, qui seules peuvent rendre gloire à Dieu», de travailler ensemble

«pour la promotion humaine et le développement à tous les niveaux, au service du bien commun, en assurant le respect réciproque de la liberté religieuse des personnes et des communautés» (23).

L’Eglise-famille

Le Message développe ensuite la notion d’»Eglise-famille». Il constate

que «l’envie, la jalousie et le mensonge du diable» ont poussé la famille

humaine «au racisme, au particularisme ethnique et à la violence occulte»,

et donc «à la guerre, à la division du monde en premier, second, tiers et

quart, à la préférence de l’argent à la vie du frère, aux provocations de

conflits et de guerres interminables pour conquérir le pouvoir, pour s’y

maintenir et pour s’enrichir par le meurtre du frère (25).

Pour réaliser l’Eglise-famille, il faut des prêtres «qui vivent à fond

leur sacerdoce comme vocation à la paternité spirituelle» et des familles

chrétiennes qui soient «d’authentiques «Eglises domestiques» et des

communautés ecclésiales vraiment vivantes». Le Synode, qui s’est «beaucoup

penché sur les qualités de ces agents pastoraux de première importance et

sur leur formation», lance «un premier appel en direction des prêtres

diocésains, leurs premiers collaborateurs dans l’évangélisation» (25).

Aux prêtres diocésains, le Message demande de «vivre à fond la charité

pastorale, remplis de sollicitude pour tous», dans «la fidélité au célibat

indissociable de la chasteté» (26) ; aux familles, d’être «d’authentiques

Eglises domestiques» (27). Le Message encourage «la création de petites

communautés à taille humaine, des communautés ecclésiales vivantes ou

communautés ecclésiales de base» où l’on vit «concrètement et

authentiquement l’expérience de la fraternité» (28).

Inquiétude à propos de la Conférence du Caire sur la population

La prochaine Conférence du Caire sur la population mondiale suscite des

inquiétudes, notamment par «la volonté délibérée d’imposer à l’ensemble des

pays du monde, et à grand renfort d’argent, la libéralisation de

l’avortement, la promotion d’un style de vie sans référence morale, la

destruction de la famille telle que voulue par Dieu» (30). Le Message

condamne au passage «l’asservissement des hommes au nouveau dieu «argent»

par lequel on a fait pression sur les nations pauvres pour les pousser à

prendre au Caire des options contre la vie et contre la moralité» (30).

De saints hommes et femmes politiques

Sur le thème de la justice et de la paix, le Synode commence par réclamer plus de justice entre le Nord et le Sud : «Qu’on cesse de nous rendre

ridicules et insignifiants sur l’échiquier du monde après avoir provoqué et

entretenu une inégalité structurelle, en maintenant injustes les termes de

l’échange! L’injustice des prix a pour conséquence l’accumulation de la

dette extérieure qui humilie nos nations et leur donne une conscience malheureuse d’incapables et d’assistés. Nous rejetons au nom de nos peuples ce

sentiment de culpabilité qúon veut nous donner.» En même temps, le Synode

rappelle «à tous nos frères africains qui ont détourné des fonds publics

qu’ils sont tenus en justice de réparer le tort fait à nos peuples» (32).

Les évêques africains ne nient pas leurs responsabilités : «nous n’avons

pas fait tout ce que nous pouvions pour former les laïcs à la vie de la cité, au sens chrétien de la politique et de l’économie». Ils encouragent les

chrétiens qui ont la capacité de s’engager dans la politique, les invitant

tous sans exception à se «former à la démocratie»: «Si nous voulons la

paix, nous devons tous travailler pour la justice, promouvoir l’Etat de

droit.

En plusieurs endroits, le peuple s’est tourné vers l’Eglise pour qu’elle

l’accompagne dans la mise en route du processus démocratique. Par conséquent, la démocratie doit devenir l’une des routes principales sur lesquelles l’Eglise chemine avec le peuple. L’éducation au Bien commun ainsi qu’au

respect du pluralisme sera l’une des tâches pastorales prioritaires en notre temps. Le laïc chrétien engagé dans les luttes démocratiques selon

l’esprit de l’Evangile est le signe d’une Eglise qui se veut présente à la

construction d’un Etat de droit, partout en Afrique» (33-34).

Rappelant avec Pie XI que la politique est «la plus haute forme de

charité», le Synode prie pour que surgissent en Afrique «de saints hommes

et femmes politiques et de saints chefs d’Etat», qui mettront en échec «les

volontés d’hégémonie politique» qui cultivent des «germes de division et de

haine d’où naissent les guerres». Ils remercient les militaires pour le

service qu’ils assument, mais leur rappellent qu’ils répondront devant Dieu

«de tout acte de violence contre des vies innocentes» (35).

Un motif de joie : la nouvelle situation en Afrique du Sud, qui toutefois ne peut pas faire oublier «la honte d’être le continent où se trouve

le plus grand nombre de réfugiés et de déplacés» (36). Le Message demande

aux Nations-Unies d’intervenir pour rétablir la paix au Rwanda, au Soudan,

en Angola, au Liberia, au Sierra Leone, en Somalie et dans la partie centrale de l’Afrique (37).

Le Message exprime sa compassion à ceux qui souffrent, notamment à ceux

qui sont atteints par le sida (38), et remercie ceux qui sont engagés à

leur service, notamment les religieuses (39). Aux chrétiens du Nord, il est

fait appel pour «obtenir l’arrêt des ventes d’armes aux groupes adverses

qui s’affrontent en Afrique», mais aussi «une solution juste au problème de

la dette». Le Message réclame «la remise, sinon totale, du moins

substantielle, de la dette», et «l’avènement d’un ordre économique

international plus juste, pour qu’enfin nos nations puissent se poser en

partenaires dignes» (40-41).

Finances : une question de dignité

Les Eglises africaines sont aussi appelées à faire leur examen de

conscience et à respecter la justice à l’égard de ceux et celles qui sont à

leur service: «Si l’Eglise doit témoigner de la justice, elle reconnaît que

quiconque ose parler aux hommes de justice doit aussi s’efforcer d’être

juste, à leurs yeux. Il faut donc examiner avec soin les procédures, la

possession et le style de vie de l’Eglise.» (43).

Par ailleurs, le Synode a fait «un examen de conscience au sujet de la

prise en main financière de nos Eglises par elles-mêmes» et invite chaque

fidèle catholique à faire sien cet examen de conscience. «Notre dignité

exige que nous mettions tout en oeuvre dès maintenant pour notre

autosuffisance financière. Le premier pas dans cette direction est une

gestion transparente et une vie simple qui ne jure pas avec la pauvreté,

voire la misère de nos populations.»

Le Message précise que cette prise en main n’est pas à confondre avec un

quelconque moratoire. Le Synode saisit au contraire l’occasion pour

remercier les Oeuvres Pontificales Missionnaires, les Eglises-soeurs, les

instituts religieux et les organisations non-gouvernementales et les

inviter à poursuivre leur aide, car «l’Eglise-famille est celle de la libre

et généreuse circulation des biens et des personnes».

L’importance des médias

Les médias sont «une culture nouvelle» à laquelle doivent être initiés

tous les agents de l’évangélisation. Le Synode «recommande que les Eglises

mettent tout en oeuvre pour la formation à leur usage au service de la proclamation». Elles doivent initier les fidèles à la critique; au niveau des

stations régionales et nationales, les Eglises doivent «exploiter judicieusement les heures dont elles disposent» (45-48).

Sanctifier l’intelligence

La formation doit «orienter résolument sur le chemin de la sainteté». Il

s’agit de «former des hommes pleinement hommes, bien insérés dans leur milieu de vie et qui y portent le témoignage du Royaume à venir», à travers

l’évangélisation et l’inculturation, le dialogue et l’engagement pour la

justice et la paix, la présence dans les médias (49). Cela vaut en particulier pour les vocations qui «se multiplient partout en Afrique», ce qui requiert le sens des responsabilités, «en veillant à la qualité du discernement vocationnel, à l’établissement de critères d’accueil et d’accompagnement». C’est pourquoi le Synode demande «avec insistance aux conférences

épiscopales et aux confrères qui auraient de tels formateurs de les mettre

généreusement au service de cette oeuvre essentielle» (51).

Il met aussi en garde les formateurs: «Si votre compétence intellectuelle n’est pas au service d’une vie sainte, vous démultiplierez pour l’Eglise

des prêtres-fonctionnaires qui ne donneront pas au monde la seule réalité

qu’il attend d’eux: Dieu.» (52). Le Message reconnaît l’importance des instances culturelles – à commencer par l’école – pour «définir avec rigueur

et transmettre efficacement nos cultures en ce qu’elles ont de viable et de

transmissible», attentives à la rencontre «avec les autres cultures», pour

viser «la sanctification de l’intelligence» et l’affinement «des critères

rationnels pour une inculturation de longue portée» (53-55).

Hommage aux théologiens

Le Synode compte aussi sur les théologiens africains, auxquels il rend

hommage: «Votre mission est grande et noble au service de l’inculturation

qui est le grand chantier où s’élabore la théologie africaine. Vous avez

déjà commencé à proposer des lectures africaines du mystère du Christ. Les

concepts d’Eglise-Famille et d’Eglise-Fraternité sont aussi les fruits de

votre labeur au contact de l’expérience chrétienne du peuple de Dieu en

Afrique. Le Synode sait que sans l’exercice consciencieux et dévoué de votre fonction, quelque chose d’essentiel lui aurait manqué. Il vous dit sa

reconnaissance et son encouragement à travailler dans la distinction des

rôles certes, mais dans la communion avec vos pasteurs, pour que les richesses doctrinales qui sortiront de cette Assemblée soient approfondies au

bénéfice de nos Eglises particulières et de l’Eglise universelle». (56)

Le Message donne aussi ses encouragements aux laïcs – en reconnaissant

qu’»une certaine conception de l’Eglise a eu pour résultat un type de laïc

trop passif» – (57), aux religieux (58), aux catéchistes, «collaborateurs

de tout premier rang des prêtres dans leur ministère d’évangélisation»

(59), aux séminaristes et aux candidats à la vie consacrée (60), aux jeunes, qui représentent plus de la moitié de la population du continent (62),

aux femmes (65). Face aux aliénations qui pèsent sur la femme, le Synode

réclame «une formation soignée qui puisse avant tout la préparer à ses responsabilités d’épouse et de mère, mais aussi lui ouvrir toutes les carrières sociales, dont la société traditionnelle et moderne tend à l’exclure

sans raison», car «tant vaudra la femme, consacrée ou mère de famille, tant

vaudra l’Eglise-famille» (68).

Le Message se clôt sur une action de grâce «pour le don de la foi reçue», dans l’espérance, à l’aube de l’an 2000, de «partager la Bonne Nouvelle du Salut en Jésus-Christ avec tout homme». (70) Il la traduit dans

une prière à «Marie, Mère de Dieu, Mère de l’Eglise» (71). (apic/cip/sv/be)

8 mai 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Il y a cent ans mourait le cardinal Charles Lavigerie (120592)

APIC-DOSSIER

Fondateurs des missionnaires d’Afriques (Pères Blancs et Soeurs Blanches)

La trajectoire d’un visionnaire et d’un homme d’action

Fribourg, 12mai(APIC) Le 26 novembre 1892 mourait à Alger le cardinal

français Charles Lavigerie. Un siècle après la mort du fondateur des missionnaires d’Afrique et des soeurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique

(Pères Blancs et Soeurs Blanches) présents sur ce continent depuis 1868, de

nombreuses manifestations sont prévues un peu partout pour faire connaître

la vie de cet homme hors du commun. De ce visionnaire de l’Eglise catholique, contestataire à ses heures, impliqué dans des combats que ne renieraient en rien aujourd’hui les plus engagés au sein de l’Eglise. Le cardinal

Lavigerie n’a pas reculé pour relever les nombreux défis de son époque et

notamment l’affrontement entre l’Eglise et la société moderne.

Créé cardinal en 1882, Mgr Lavigerie est né en France, près de Bayonne,

en 1825. Instigateur et organisateur de la campagne anti-esclavagiste de

1888, apôtre de l’oecuménisme et du rapprochement entre les Eglises

d’Orient et d’Occident, porte-parole du ralliement des catholiques à la République française (le fameux «toast d’Alger» le 12 novembre 1890), pionnier de l’évangélisation en Algérie comme en Afrique, le cardinal, dont le

monde s’apprête à commémorer le centenaire de la mort, est tout cela à la

fois. Et bien davantage encore.

Dans une lettre adressée à Rome le 10 janvier 1863 à Faugère, directeur

politique aux Affaires étrangères, Mgr Lavigerie s’exprime sur le rôle de

la papauté et sur le gouvernement de l’Eglise. Il relève: «Le grand vice,

le vice radical suivant moi, du gouvernement romain, soit ecclésiastique

soit même civil, c’est de n’être pas un gouvernement catholique. Je m’explique. Je veux dire qu’au lieu de faire entrer dans leur gouvernement des

hommes pris dans toutes les nations les papes, et depuis trois cents ans

seulement, n’y ont admis que des Romains ou tout au plus des Italiens, et,

à son tour, le Sacré Collège n’a jamais élu pour chef de l’Eglise que des

cardinaux appartenant à l’Italie».

«Aussi, poursuit-il, assistons-nous, depuis un quart de siècle surtout,

à ce singulier spectacle de voir italianiser le monde, en particulier la

France, sous prétexte d’unité catholique. On veut que nous adoptions la liturgie, les usages disciplinaires, le chant, les habits mêmes du clergé

d’Italie et nous avons malheureusement chez nous une foule d’esprits faux

qui prennent cela pour une nécessité».

La lutte d’un homme contre l’esclavage

En 1866, il se voit proposer le poste d’archevêque d’Alger, qu’il accepte. Deux ans plus tard, le pape Pie IX le nomme en plus délégué apostolique

du Sahara et du Soudan. Puis Léon XIII, dès son élection, lui demande d’organiser les missions en Afrique centrale et équatoriale. Il a alors en

charge plus d’un tiers du continent africain. Pour ses oeuvres missionnaires, il fonde ceux qu’on nommera très vite, à cause de leurs habits, les

«Pères Blancs» et les Soeurs Blanches». Ces qualités d’homme font de lui un

connaisseur des réalités africaines. Pas étonnant dès lors qu’il se pose en

défenseur des droits des Noirs.

Le 3 juillet 1888, le cardinal, qui est alors archevêque d’Alger, lance

un vibrant appel à Londres, devant l’»Anti-Slavery Society», contre la

traite des Noirs en Afrique. Une campagne qu’il avait commencée deux jours

plus tôt en l’Eglise Saint-Sulpice, à Paris, en affirmant avec force devant

un auditoire bouleversé: «Aujourd’hui l’esclavage menace d’anéantissement

un peuple». En décembre, il enflamme la foule italienne dans une église romaine. Il s’y présente comme un «témoin de l’homme» et «le défenseur de la

liberté». C’est le langage qu’emploiera 90 ans plus tard le pape Jean Paul

II en présentant l’homme comme la «route de l’Eglise».

Lors d’une conférence donnée à Rome le 28 décembre 1888, Mgr Lavigerie

condamne en ces termes la traite des Noirs: «L’esclavage, tel qu’il se présente en Afrique, n’est pas seulement, en effet, contraire à l’Evangile, il

est contraire au droit de la nature. Or, les lois de la nature ne regardent

pas seulement les chrétiens, elles intéressent tous les hommes». Voilà

pourquoi, devait-il proposer, il faudrait dès maintenant penser à une réunion, à un congrès international des délégués des Comités anti-esclavagistes qui existent actuellement en Europe. «Ce que je désire, c’est faire

entendre à l’humanité comme l’écho universel des cris de désespoir, de justice, de liberté, sortis des entrailles de toute une race aussi cruellement vouée à la mort».

Les trois conditions pour réussir dans la transformation de l’Afrique

De l’évangélisation africaine et des perspectives qui s’offraient pour

ce continent dans ce domaine, le cardinal Lavigerie avait son opinion,

qu’il n’hésitait pas à défendre. «Les missionnaires, écrivaient-ils,

devront être surtout des initiateurs, mais l’oeuvre durable doit être accomplie par des Africains eux-mêmes, devenus chrétiens et apôtres». Selon

lui, pour réussir dans la transformation de l’Afrique, trois conditions devaient être remplies. La première: élever les Africains «choisis par

nous» dans des conditions qui les laissent vraiment africains pour tout ce

qui touche à la vie matérielle; la seconde: leur donner l’éducation qui

leur permettra d’exercer, aux moindres frais possibles pour la mission, le

plus d’influence possible parmi leurs compatriotes; la troisième: entreprendre cette oeuvre dans des proportions qui lui assurent toute sa portée.

Les jeunes Noirs recueillis, estimait-il, devront être élevés dans leur

pays même et dans la mission. «Il faudra considérer comme un meurtre de les

envoyer en Europe, et comme une erreur de les placer dans les établissements de la Côte où ils seraient élevés d’une façon semblable à celle des

Européens».

A la recherche des liens pouvant unir catholiques et musulmans

L’oecuménisme n’était pas la moindre de ses préoccupations. Aussi les

relations entre catholiques et musulmans occupaient-elles dans sa pensée

une place privilégiée. En 1860, directeur des Oeuvres d’Orient, Mgr Lavigerie visite le Liban et la Syrie après le massacre des chrétiens par les

Druzes. A Damas, il découvre un islam intransigeant mais il rencontre également l’émir Abd-el-Kader, homme spirituel dont l’ouverture d’esprit le

frappe. Lorsque sept ans plus tard il débarque à Alger comme archevêque, le

cardinal ne se considère pas uniquement pasteur des catholiques. Il cherche

très vite à créer des liens entre l’Eglise et les musulmans, demandant à

l’administration militaire d’avoir au moins la liberté «de passer en faisant le bien».

Dans les écrits de cette époque, le cardinal Lavigerie s’interroge:

«Quels sont les obstacles empêchant un musulman d’accueillir, en plénitude,

la révélation divine dans le Christ? Quelles sont les qualités des Arabes,

«peuple essentiellement religieux», qui leur permettraient de s’ouvrir à

l’Evangile? Cette réflexion le conduit à adopter certaines attitudes pastorales qui furent celles de ses missionnaires: «Eviter tout prosélytisme

agressif»; «gagner le coeur des musulmans en leur rendant des services dans

le domaine social: hôpitaux, écoles, mouvements de jeunesse, aide aux femmes»; «développer une pré-catéchèse sur les thèmes qui sont communs aux

deux Révélations»; «s’adapter le plus possible aux populations en apprenant

leur langue».

Signe éloquent de cette volonté d’adaptation: durant l’automne 1881, Mgr

Lavigerie envoie un groupe de trois missionnaires au Soudan. Ils prennent

la route du désert, mais se font massacrer le 21 décembre par des Touaregs.

Près de leurs ossements découverts plus tard, on découvre un livre calciné

et rongé par le sable: un exemplaire de l’Evangile en arabe.

Engagé jusqu’au bout

L’esprit bouillonnant de projets et de plans, il arpente le monde en

tous sens. Sa volonté d’évangélisation ne sera jamais détachée de préoccupations humanitaires. Il crée de nombreux orphelinats et écoles. Dans le

rôle d’un diplomate, il s’engagera en cette fin du 19e siècle agitée par

les relations délicates entre l’Eglise et l’Etat français. Soucieux d’une

Eglise présente au monde moderne, il sera l’un des artisans du ralliement

de l’Eglise à la République. Atteint finalement par l’âge, accablé d’infirmités, il est pourtant partout à la fois: à Milan, à Naples, à Londres, à

Bruxelles, à Paris ou à Lucerne, pour appeler la chrétienté au secours des

esclaves noirs qu’il «veut tirer du tombeau où il va descendre». Il

s’éteint à Alger le 26 novembre 1892, à l’âge de 67 ans. (apic/Pierre Rottet)

ENCADRE

Né près de Bayonne en 1825, Charles Lavigerie entre au séminaire de philosophie en 1843, avant de recevoir, le 2 juin 1849, l’ordination sacerdotale. Professeur d’histoire de l’Eglise à la Sorbonne, premier directeur de

l’Oeuvre des Ecoles d’Orient, il est nommé le 5 mars 1863 évêque de Nancy à l’âge de 38 ans -, avant d’occuper la charge d’archevêque d’Alger puis

celle de délégué apostolique du Sahara et du Soudan. Le 19 octobre 1868 est

ouvert le premier noviciat des Pères Blancs. Un an plus tard, soit le 8

septembre 1869, s’ouvre le premier noviciat des Soeurs Blanches. (apic/pr)

ENCADRE

Aujourd’hui, les missionaires d’Afrique (prêtres, religieux et religieuses) sont au nombre de 3’864. Ils sont présents dans 23 pays d’Afrique, au

Proche Orient (Liban, Israël, Yemen) et en Asie (Philippines). Selon les

statistiques données en juin 1991, on comptait 252 Frères, 1’439 Soeurs et

2’173 Pères. 125 Pères Blancs et 62 Soeurs Blanches sont actuellement en

formation. Les supérieurs généraux sont, pour les Pères Blancs, le Père

Etienne Renaud (France), et pour les Soeurs Blanches, Soeur Marie Heintz

(Etats-Unis).

Depuis la fondation de leur Institut, 5’938 Pères Blancs ont fait «le

serment sur les Evangiles de se consacrer jusqu’à la mort à la mission de

l’Eglise en Afrique»; 3’211 Soeurs Blanches ont prononcé leurs voeux perpétuels». (apic/pr)

12 mai 1992 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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