Le deuil au cœur des fêtes

Comment vivre Noël alors qu’une place à table reste vide? Deux accompagnatrices de personnes endeuillées témoignent de leur engagement bénévole. Rencontre au Centre Sainte-Ursule, à Fribourg.

«Noël est synonyme de fête joyeuse et de famille rassemblée. Si je suis en deuil, ce n’est juste pas possible d’être joyeux. Je n’ai pas envie de rigoler, je n’ai pas envie de fêter. Je suis en décalage complet», rapporte Agnès Telley.

Intervenante du service d’accompagnement des personnes en deuil du Centre spirituel Sainte-Ursule, à Fribourg, elle a malheureusement trop souvent entendu des phrases du genre: «j’aimerais qu’on m’endorme le 23 décembre et qu’on ne me réveille pas avant le 2 ou 3 janvier».

«Il y aura toujours cette hantise de la personne qui manque autour de la table. Est-ce que nous pourrons en parler? Est-ce que nous pourrons prononcer son nom, ou est-ce qu’il ne faut surtout pas l’évoquer?», remarque sa collègue Colette Brugger.

Pour ceux qui souhaitent évoquer leur défunt en famille durant les fêtes, les deux bénévoles leur suggèrent de petits rituels. Allumer une bougie sur la table au début d’un repas, par exemple, ou pendre une boule au sapin, dans laquelle ils intègrent une lettre à l’être cher.

Laisser une place au deuil

«Si la famille prend un moment dans la fête pour en parler, il est plus facile ensuite de passer à autre chose. Mais si on ne donne pas de place au deuil, il finit par prendre toute la place», ajoute Colette.

Laisser une place au deuil pour qu’il ne prenne pas toute la place, tel est l’enjeu. Les endeuillés ne peuvent pas faire comme s’il n’y avait rien. Ils doivent apprendre à apprivoiser cette période. Au sein de leur famille, ce n’est pas toujours facile. Il y a ceux qui ne souhaitent pas aborder le sujet, alors que c’est très important pour les autres.

«Les gens qui invitent une personne endeuillée ne savent pas toujours comment s’y prendre»

«Nous leur avons suggéré d’en parler à l’avance, de prévenir ceux chez qui ils seront invités ou qu’ils inviteront, de la manière dont ils souhaitent évoquer leur défunt, indique Agnès. Les gens qui invitent une personne endeuillée ne savent pas toujours comment s’y prendre. Si l’initiative vient de la personne elle-même, la situation est énormément facilitée».

Au long de l’année, Agnès et Colette proposent un accompagnement en groupe mensuel. «Nous faisons le pont avec les groupes de funérailles des paroisses locales, pour qu’après la veillée de prière, l’enterrement et la messe du trentième, les personnes endeuillées puissent continuer à faire leur cheminement avec nous. C’est comme une passerelle.» Et sur demande, elles accompagnent des personnes de manière individuelle.

L’anonymat et la neutralité

Pour cheminer dans le deuil, le Centre Sainte-Ursule à Fribourg est idéal. L’anonymat et la neutralité du lieu sont aussi des aspects recherchés par les participants. «On n’a pas forcément envie de parler de notre deuil avec des personnes que l’on connaît, des personnes de notre village», indique Agnès.

«Parfois, les personnes arrivent en lambeaux, d’autres fois avec beaucoup de colère»

Pour être intervenant, il faut avoir des connaissances au niveau du deuil, savoir animer un groupe, et presque obligatoirement avoir soi-même vécu un deuil. «Parfois, les personnes arrivent en lambeaux, d’autres fois avec beaucoup de colère. Il y a des règles à suivre. Il faut pouvoir gérer certaines émotions, afin de maintenir le bien-être du groupe, explique Colette. Bien qu’il y ait toujours une part d’inattendu, ces rencontres ne s’improvisent pas.»

Les retours sont positifs. «On nous dit souvent, rapporte Colette, que c’est le seul endroit où l’on ose encore parler de notre deuil. On ose pleurer, dire qu’on est en colère, exprimer nos émotions et rencontrer des personnes qui vivent le même deuil que nous, qui parlent la même langue d’une certaine manière».

Une réalité parfois taboue

La réalité du deuil est parfois presque taboue. Au bout de quelques semaines, monsieur et madame tout-le-monde pensent que le chapitre est clos. La personne endeuillée ne trouve plus une oreille attentive. Elle ne peut plus parler de sa souffrance et de la difficulté de se retrouver seule. Au travail, elle ne peut partager ses problèmes. Tout le monde lui dit de passer à autre chose, de tourner la page.

«Ce qui ne s’exprime pas par des mots, ressort par des maux»

Heureusement, des amitiés fortes se nouent durant les rencontres. Il y a des personnes qui se rendent compte qu’elles viennent de la même région et qui décident de faire le trajet en commun. D’autres vont à des concerts ensemble, voire même en vacances ensemble.

Repartir avec un peu de paix et de sérénité

Pour appréhender les fêtes, Agnès et Colette ont organisé une méditation le 19 décembre 2016 avec l’association suisse «Vivre son deuil». Rencontrées juste avant l’animation, elles souhaitent que les participants retournent chez eux avec un peu de paix et de sérénité. «Ils passeront un moment très fort en communion avec la personne qui leur était chère. Peut-être qu’ils repartiront avec un peu moins d’angoisse de voir arriver ce soir du 24. Ils auront pris un temps pour se préparer à cette émotion-là, peut-être pourront-ils davantage faire face à cette sensation d’absence», espère Colette.

Au rendez-vous, une participante régulière s’estime heureuse de ne pas être tombée en dépression. Au soir de Noël, cela fera dix mois que son mari est décédé. «Je ne rate jamais une rencontre, car vous savez ce que l’on dit: ce qui ne s’exprime pas par des mots, ressort par des maux».


Se relever d’un deuil

Dans le cadre de son travail de diplôme à l’Institut de formation au ministère (IFM), à Fribourg, Agnès Telley a mené une enquête auprès de 200 personnes endeuillées dans le canton pour savoir quel est leur principal besoin. L’attente est claire: il manque un endroit pour rencontrer d’autres personnes en deuil. Faisant suite à ce constat, Agnès Telley s’adresse au Centre Sainte-Ursule, à Fribourg, et c’est ainsi qu’un groupe d’accompagnement de personnes endeuillées se crée en 2010.

«Les participants osent revenir à une séance même s’ils ont loupé une fois»

Un accompagnement en groupe a lieu une fois par mois. Les participants ont la possibilité de rejoindre le programme en tout temps, car chaque séance développe sa propre thématique. «Les participants osent revenir à une séance même s’ils ont loupé une fois», précise-t-elle. Aujourd’hui, le groupe «se relever d’un deuil» commence à être une référence régionale en la matière. «Les gens nous arrivent par des médecins, par des physiothérapeutes, par les connaissances qui savent ce que nous faisons.»

Enseignante de formation, Agnès Telley travaille en Eglise depuis longtemps. Elle est depuis quatre ans aumônière à l’hôpital d’Estavayer-le-Lac. Elle anime aussi des conférences et des sessions sur le deuil. Comptable de métier, Colette Brugger a rejoint le groupe «se relever d’un deuil» en tant qu’endeuillée. Avoir s’être elle-même relevée, elle s’est formé et co-anime aujourd’hui les séances de groupe avec Agnès Telley, une manière pour elle de redonner aux autres ce qu’elle a reçu. Les deux animatrices ont suivi de nombreuses formations spécifiques au deuil avec Rosette Poletti, Jean Monbourquette, Isabelle d’Aspremont, Yves Deslauriers et Michel Hanus. Elles relèvent qu’elles ont beaucoup appris sur le deuil par les personnes endeuillées elles-mêmes. (cath.ch/gr)

Grégory Roth

Portail catholique suisse

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