Il y a cent ans mourait le cardinal Charles Lavigerie (261192)

APIC-DOSSIER

Fondateurs des missionnaires d’Afriques (Pères Blancs et Soeurs Blanches)

La trajectoire d’un visionnaire et d’un homme d’action

Fribourg, 26novembre(APIC) Le 26 novembre 1892 – il y a exactement 100

ans – mourait à Alger le cardinal français Charles Lavigerie, fondateur des

missionnaires d’Afrique et des soeurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique

(Pères Blancs et Soeurs Blanches). Visionnaire de l’Eglise catholique, contestataire à ses heures, il fut impliqué dans des combats que ne renieraient en rien aujourd’hui les plus engagés au sein de l’Eglise. Son oeuvre

accomplie au profit de l’évangélisation des Africains et sa lutte antiesclavagiste illustre la figure de ce personnage familièrement appelé l’apôtre des Africains. Le cardinal Lavigerie n’a pas reculé pour relever les

nombreux défis de son époque et notamment l’affrontement entre l’Eglise et

la société moderne.

Créé cardinal en 1882, Mgr Lavigerie est né en France, près de Bayonne,

en 1825. Instigateur et organisateur de la campagne anti-esclavagiste de

1888, apôtre de l’oecuménisme et du rapprochement entre les Eglises

d’Orient et d’Occident, porte-parole du ralliement des catholiques à la République française (le fameux « toast d’Alger » le 12 novembre 1890), pionnier de l’évangélisation en Algérie comme en Afrique, le cardinal, dont le

monde commémore ces jours le centenaire de la mort, est tout cela à la

fois. Et bien davantage encore.

Dans une lettre adressée à Rome le 10 janvier 1863 à Faugère, directeur

politique aux Affaires étrangères, Mgr Lavigerie s’exprime sur le rôle de

la papauté et sur le gouvernement de l’Eglise. Il relève: « Le grand vice,

le vice radical suivant moi, du gouvernement romain, soit ecclésiastique

soit même civil, c’est de n’être pas un gouvernement catholique. Je m’explique. Je veux dire qu’au lieu de faire entrer dans leur gouvernement des

hommes pris dans toutes les nations, les papes, et depuis trois cents ans

seulement, n’y ont admis que des Romains ou tout au plus des Italiens. A

son tour, le Sacré Collège n’a jamais élu pour chef de l’Eglise que des

cardinaux appartenant à l’Italie ».

« Aussi, poursuit-il, assistons-nous, depuis un quart de siècle surtout,

à ce singulier spectacle de voir italianiser le monde, en particulier la

France, sous prétexte d’unité catholique. On veut que nous adoptions la liturgie, les usages disciplinaires, le chant, les habits mêmes du clergé

d’Italie et nous avons malheureusement chez nous une foule d’esprits faux

qui prennent cela pour une nécessité ».

La lutte d’un homme contre l’esclavage

En 1866, il se voit proposer le poste d’archevêque d’Alger, qu’il accepte. Deux ans plus tard, le pape Pie IX le nomme en plus délégué apostolique

du Sahara et du Soudan. Puis Léon XIII, dès son élection, lui demande d’organiser les missions en Afrique centrale et équatoriale. Il a alors en

charge plus d’un tiers du continent africain. Pour ses oeuvres missionnaires, il fonde ceux qu’on nommera très vite, à cause de leurs habits, les

« Pères Blancs » et les Soeurs Blanches ». Ces qualités d’homme font de lui un

connaisseur des réalités africaines. Pas étonnant dès lors qu’il se pose en

défenseur des droits des Noirs.

Le 3 juillet 1888, le cardinal, qui est alors archevêque d’Alger, lance

un vibrant appel à Londres, devant l’ »Anti-Slavery Society », contre la

traite des Noirs en Afrique. Une campagne qu’il avait commencée deux jours

plus tôt à Paris, en affirmant avec force devant un auditoire bouleversé:

« Aujourd’hui l’esclavage menace d’anéantissement un peuple ». En décembre,

il enflamme la foule italienne dans une église romaine. Il s’y présente

comme un « témoin de l’homme » et « le défenseur de la liberté ». C’est le langage qu’emploiera 90 ans plus tard le pape Jean Paul II en présentant

l’homme comme la « route de l’Eglise ».

Lors d’une conférence donnée à Rome le 28 décembre 1888, Mgr Lavigerie

condamne en ces termes la traite des Noirs: « L’esclavage, tel qu’il se présente en Afrique, n’est pas seulement, en effet, contraire à l’Evangile, il

est contraire au droit de la nature. Or, les lois de la nature ne regardent

pas seulement les chrétiens, elles intéressent tous les hommes ». « Ce que je

désire, c’est faire entendre à l’humanité comme l’écho universel des cris

de désespoir, de justice, de liberté, sortis des entrailles de toute une

race aussi cruellement vouée à la mort ».

Les trois conditions pour réussir dans la transformation de l’Afrique

De l’évangélisation africaine et des perspectives qui s’offraient pour

ce continent dans ce domaine, le cardinal Lavigerie avait son opinion,

qu’il n’hésitait pas à défendre. « Les missionnaires, écrivaient-ils,

devront être surtout des initiateurs, mais l’oeuvre durable doit être accomplie par des Africains eux-mêmes, devenus chrétiens et apôtres ». Selon

lui, pour réussir dans la transformation de l’Afrique, trois conditions devaient être remplies: élever les Africains « choisis par nous » dans des conditions qui les laissent vraiment africains pour tout ce qui touche à la

vie matérielle; leur donner l’éducation qui leur permettra d’exercer, aux

moindres frais possibles pour la mission, le plus d’influence possible parmi leurs compatriotes; entreprendre cette oeuvre dans des proportions qui

lui assurent toute sa portée.

Les jeunes Noirs recueillis, estimait-il, devront être élevés dans leur

pays même et dans la mission. « Il faudra considérer comme un meurtre de les

envoyer en Europe, et comme une erreur de les placer dans les établissements de la Côte où ils seraient élevés d’une façon semblable à celle des

Européens ».

A la recherche des liens pouvant unir catholiques et musulmans

L’oecuménisme n’était pas la moindre de ses préoccupations. Aussi les

relations entre catholiques et musulmans occupaient-elles dans sa pensée

une place privilégiée. En 1860, alors directeur des Oeuvres d’Orient, Mgr

Lavigerie visite le Liban et la Syrie après le massacre des chrétiens par

les Druzes. A Damas, il découvre un islam intransigeant mais il rencontre

également l’émir Abd-el-Kader, homme spirituel dont l’ouverture d’esprit le

frappe. Lorsque sept ans plus tard il débarque à Alger comme archevêque, le

cardinal ne se considère pas uniquement pasteur des catholiques. Il cherche

très vite à créer des liens entre l’Eglise et les musulmans.

« Quels sont les obstacles empêchant un musulman d’accueillir, en plénitude, la révélation divine dans le Christ? Quelles sont les qualités des

Arabes, « peuple essentiellement religieux », qui leur permettraient de

s’ouvrir à l’Evangile? s’interrroge le cardinal dans plusieurs lettres.

Cette réflexion le conduit à adopter certaines attitudes pastorales qui furent celles de ses missionnaires: « Eviter tout prosélytisme agressif; gagner le coeur des musulmans en leur rendant des services dans le domaine social; développer une pré-catéchèse sur les thèmes communs aux deux Révélations; s’adapter le plus possible aux populations en apprenant leur

langue ».

Engagé jusqu’au bout

L’esprit bouillonnant de projets et de plans, il arpente le monde en

tous sens. Sa volonté d’évangélisation ne sera jamais détachée de préoccupations humanitaires. Il crée de nombreux orphelinats et écoles. Dans le

rôle d’un diplomate, il s’engagera en cette fin du 19e siècle agitée par

les relations délicates entre l’Eglise et l’Etat français. Soucieux d’une

Eglise présente au monde moderne, il sera l’un des artisans du ralliement

de l’Eglise à la République. Atteint finalement par l’âge, accablé d’infirmités, il est pourtant partout à la fois: à Milan, à Naples, à Londres, à

Bruxelles, à Paris ou à Lucerne, pour appeler la chrétienté au secours des

esclaves noirs qu’il « veut tirer du tombeau où il va descendre ». Il

s’éteint à Alger le 26 novembre 1892, à l’âge de 67 ans. (apic/Pierre Rottet)

ENCADRE

Né près de Bayonne en 1825, Charles Lavigerie entre au séminaire de philosophie en 1843, avant de recevoir, le 2 juin 1849, l’ordination sacerdotale. Professeur d’histoire de l’Eglise à la Sorbonne, premier directeur de

l’Oeuvre des Ecoles d’Orient, il est nommé le 5 mars 1863 évêque de Nancy à l’âge de 38 ans -, avant d’occuper la charge d’archevêque d’Alger puis

celle de délégué apostolique du Sahara et du Soudan. Le 19 octobre 1868 est

ouvert le premier noviciat des Pères Blancs. Un an plus tard, soit le 8

septembre 1869, s’ouvre le premier noviciat des Soeurs Blanches. (apic/pr)

ENCADRE

Aujourd’hui, les missionaires d’Afrique (prêtres, religieux et religieuses) sont au nombre de 3’864. Ils sont présents dans 23 pays d’Afrique, au

Proche Orient (Liban, Israël, Yemen) et en Asie (Philippines). Selon les

statistiques données en juin 1991, on comptait 252 Frères, 1’439 Soeurs et

2’173 Pères. 125 Pères Blancs et 62 Soeurs Blanches sont actuellement en

formation. Les supérieurs généraux sont, pour les Pères Blancs, le Père

Etienne Renaud (France), et pour les Soeurs Blanches, Soeur Marie Heintz

(Etats-Unis).

Depuis la fondation de leur Institut, 5’938 Pères Blancs ont fait « le

serment sur les Evangiles de se consacrer jusqu’à la mort à la mission de

l’Eglise en Afrique »; 3’211 Soeurs Blanches ont prononcé leurs voeux perpétuels ». (apic/pr)

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