APIC – Interview
L’africaniste René Luneau et les enjeux du prochain Synode sur l’Afrique
A première vue, ce Synode ne semble pas très médiatique…
En général, l’Afrique n’est pas très médiatique, sauf pour y dire les malheurs qui s’y produisent. D’ordinaire, on parle peu de l’Afrique. Deuxièmement, ce synode vient de loin. Dès les années soixante, dans le cadre du
Concile Vatican II, certains pensaient déjà à un Concile africain alors que
l’Eglise d’Afrique à cette date ne représentait pas grand chose, dix ou
quinze millions de baptisés. Pendant presque trente ans, on retrouve des
points de relais faisant que la question reparaissait. Effectivement, elle
a été posée à nouveau à partir de 1977, et on ne l’a plus oublié.
Sur les enjeux du Synode
On est allé d’un Concile vers un Synode, et à travers cette trajectoire, on
devine déjà ce qu’on peut attendre d’un Synode et ce que l’on ne peut pas
en attendre. C’est-à-dire d’une instance dont les Eglises d’Afrique
auraient été les initiatrices, leur accordant une certaine capacité de
décision, toujours bien sûr en communion avec Rome. Mais où elles-mêmes
auraient été invitantes, délibérantes et prenant un certain nombre de
décisions en fonction de situations qui sont les leurs. Or pendant une
douzaine d’années, on s’est interrogé sur l’opportunité d’un Concile, des
Eglises comme celles du Cameroun ou du Zaïre ayant été acquises dès le
premier moment, d’autres comme celles du Sénégal ou de la Côte d’Ivoire s’y
sont toujours refusés. On a vu pendant dix ans une sorte de lutte
d’influence entre Eglises favorables et
défavorables, des Eglises anglophones traînant les pieds dès le départ
parce qu’elles se trouvaient embarquées dans un dynamique conciliaire pour
laquelle personne ne les avait prévenues et consultées. De telle sorte que
c’est en fait en 1987 qu’à Lagos, on s’est aperçu qu’il n’y avait pas de
majorité pour un Concile. D’un côté des gens comme le cardinal zaïrois
Malula avaient fait l’impossible pour que se tienne un Concile africain
qu’il l’appelait de ses voeux.
De l’autre une majorité d’Eglises pensait que c’était inopportun et trop
tôt. Et sur les 34 Eglises consultées, 12 n’avaient pas pris la peine de
répondre. De telle sorte que l’on avait toutes raisons de croire qu’en
juillet 1987 que le Concile était enterré. Moi je porte au crédit du pape
Jean Paul II, conscient des problèmes posés dans les Eglises, conscient
aussi de leur extraordinaire croissance et donc de la nécessité de savoir
vers où l’on allait, de mettre sur pied ce Synode africain. Mais venant
cette fois-ci prendre place dans un cadre préformé, un modèle que l’on
connaît fort bien, ayant déjà servi depuis 25 ans.
Du même coup, c’est Rome qui convoque, et celui qui en a été le maître
d’oeuvre, ce n’a pas été tel ou tel évêque africain. Cela a été essentiellement Mgr Schotte, secrétaire général du Synode, auquel s’est joint un
conseil de préparation, en général représenté entre 17 et 19 évêques et
cardinaux. Mais c’esrt à Rome qu’ont été prises toutes les décisions importantes, ce qui fait que pour un certain nombre de gens, il s’agit d’un Synode romain tenu à Rome concernant les Eglises d’Afrique. Mais on peut
quand même aller un peu plus loin. Ce qui est vrai, c’est que dès le
départ, que ce soit de la part de Jean Paul II ou de Mgr Schotte, les
communautés ont été constamment invitées à s’impliquer dans la démarche
synodale.
Quelles communautés ? On reproche précisément que dans toute la démarche
aussi bien les laïcs que le clergé n’ont pas été suffisamment consultés.
Du temps de la préparation, dans les tout premiers textes parus dès janvier
et mars 1989, il a été dit que toutes les Eglises doivent être associées,
et que cela aille depuis Universités catholiques jusqu’aux communautés de
base. Le pape au cours de ses voyages en Afrique est souvent revenu sur
cette affaire. D’autre part, il y a eu dans les fameux «lineamenta» en
juillet 1990 la publication de 81 questions. Il n’y avait pas seulement des
questions destinées aux évêques, et il était clair que ce questionnaire devait être diffusé le plus largement possible. On avait quinze mois pour y
répondre. Des Eglises ont fait l’effort de diffuser le texte. On a certes
oublié des choses que l’on s’est rappelé dans le document de travail, on a
mentionné des choses que l’on a volontairement oublié dans le document de
travail.
Au total, même si certaines Eglises ont dormi sur leur copie, des milliers
de pages sont revenues à Rome. On a été surpris par le nombre et par la
qualité des réponses. On ne s’attendait pas à cela. On voit que dans le document de travail, on a essayé malgré tout d’en tenir compte. Ce qui est
vrai, c’est que les lineamenta ont oublié des choses extrêmement importantes, comme les communautés de base. Il n’en est pas fait mention, pas
grand’chose sur la pastorale du mariage. La manière dont est abordé le problème de l’inculturation est proprement aberrant. Le document de travail
parle de l’Eglise-famille, (?), des communautés de base. Le document sur
l’inculturation a été sensiblement amélioré. Mais on a écarté la question
concernant le problème de l’autosuffisance des communautés, leurs capacités
de ressources, de se financer elles-mêmes. La pastorale du mariage n’a pas
beaucoup avancé.
Dans cette manière-là, on a déjà très largement délimité le champ. D’autre
aprt, compte-tenu du temps que l’on s’est accordé, à savoir quatre semaines, il ne faut pas rêver: il y a un ordre du jour qui est démentiel. Le
seul problème du dialogue interreligieux aurait largement suffi à épuiser
quatre semaines de session. S’il fallait parler de dialogue oecuménique au
sens strict, du dialogue avec l’islam, du dialogue avec les Eglises afrochrétiennes, le problème des religieux traditionnelles qui est aussi
présent qu’il y a vingt ans. Cela suffirait amplement à remplir quatre
semaines de travail sans chômer. Mais en plus l’inculturation, les
problèmes de la première évangélisation, de justice et de paix. Tout cela
en quatre semaines. Qu’est-ce que l’on peut espérer. J’espère que l’on aura
un document amélioré.
Le voeu que j’émets, à propos du sida, quand sur un document de 120 pages
on a le culot de dire que le sida pose un problème médical et social dans
quelques régions. Là on se sent devenir homicide. Quand on sait qu’il y a 7
millions de séropositifs…. Alors qu’il y a le feu et que cela va être
évidemment le problème majeur pour le continent africain pour les vingt ou
trente ans qui viennent. Il y a hélas la prévision tout à fait concrète de
millions et de millions de morts. C’est déjà une réalité: en Zambie chaque
année, il y a 60’000 orphelins supplémentaires. Un discours responsable. Je
souhaite que la versions finale du document de travail laissera ouverte la
possibilité d’autres rencontres….
On reproche finalement aux différents épiscopats africains d’être
souvent plus romains que les Romains et d’être souvent très éloignés des
réalités que vivent quotidiennement les laïcs, voire le clergé. Il semble
qu’il y a un fossé entre l’épiscopat et les laïcs qui vivent une réalité
toute autre ?
C’est vrai que nombre de gens qui ont été désignés comme évêques en raison
des sécurités qu’ils offraient. Il est vrai aussi que les évêques africains
ont un réel contact avec leur peuple. Il suffit de les voir évoluer parmi
leurs communautés. Et certaines personnalités iront à Rome sans craintes.
«Nous allons au Synode en gagneurs, pas en hommes résignés, ou en enfants
de choeur prêts à dire amen à tout», déclarait récemment encore Mgr Agré,
évêque de Yamoussoukro. «Nous voulons nous faire comprendre, cela peut faire trembler certains, mais nous devons remuer les vieux meubles, faire la
toilette de la maison. Jean XXIII l’a bien fait avec le Concile Vatican II,
il fallait chasser les cafards pour retrouver une Eglise de printemps. Nous
n’allons pas à Rome pour faire le procès de l’Europe ou des missionnaires,
chercher une tribune pour faire sortir nos frustrations, mais pour discuter
des vrais problèmes.
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