Rencontre avec Noël Aebischer
APIC-INTERVIEW
L’itinéraire du premier diacre permanent (060395)
du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg
Un «bon paroissien» séduit par Jésus-Christ
Propos recueillis par Bernard Bavaud, APIC
Noël Aebischer est un diacre heureux. 65 ans, marié, père de quatre enfants
et grand-père de sept petits enfants, il ne joue pas à l’homme important.
Il n’a pas l’éloquence du tribun, ni la brillance des heureuses formules.
Mais la conviction d’un homme séduit par Jésus-Christ. Depuis 1990, il habite Vevey, où il est au service de la paroisse St-Jean. Il consacre par
ailleurs un quart temps à la Commission diocésaine du diaconat permanent.
Serein, cherchant les mots appropriés, il explique à l’agence APIC, en revenant sur son passé, les débuts d’un appel bouleversant qui a modifié sa
trajectoire professionnelle. Il sourit et rit de bon coeur sur l’homme ordinaire qu’il était et qu’il est resté, malgré la haute mission que l’Eglise lui a confiée. Il dévoile sans fausse pudeur les joies de sa vie spirituelle et pastorale. Son épouse Josiane, elle aussi, sans se donner en
exemple, aime à dire pourquoi la vocation de son mari enrichit sa vie conjugale et comment, dès le début de l’aventure, a elle pu cheminer avec lui
dans la foi.
APIC: Qui étiez-vous, Noël Aebischer, avant de répondre à cet appel du diaconat?
N.A.:Je suis un enfant de Romont. Mon père était coiffeur, décédé en 40.
Ma mère a continué quelques années l’exploitation du salon et nous sommes
venus habiter à Clarens (Vaud) en 1947. J’ai le coeur très «dzodzet» et
«très vaudois» à la fois. De formation commerciale, j’ai travaillé à Lausanne, Zurich, Vevey, Montreux et finalement à l’Ecole hôtelière de Glion
comme comptable et chef du personnel jusqu’en 1973. C’est aussi sur la Riviera que j’ai rencontré ma future épouse Josiane. Premier éblouissement!
Nous nous sommes mariés en 1956.
L’année 1973 est une année-clef parce qu’elle marque un virage à 180%.
Une question abrupte posée par un ami prêtre, Bernard Genoud, alors jeune
vicaire à Montreux, aujourd’hui responsable du séminaire diocésain, a tout
déclenché: «As-tu pensé au diaconat?». Au même moment, je vivais une expérience spirituelle forte, la rencontre avec le Christ vivant. Auparavant,
j’étais un bon croyant ne se posant pas trop de questions et aussi un «bon»
paroissien engagé, bien dans son Eglise. Ce qui s’est passé à ce moment là:
non pas un bouleversement de ma foi, mais une sorte de choc, d’éblouissement – le deuxième!- comme on l’éprouve dans une rencontre profonde.
Je me souviens de deux lectures décisives. Un article de soeur Marie,
des Petites Soeurs de Bethléem, intitulé «Rupture et Communion». Et un livre de Jacques Loew: «Comme s’il voyait l’invisible», fruit, si je puis dire, de l’expérience des prêtres ouvriers que Rome avait stoppée. A travers
ces deux réflexions, je découvrais la dimension contemplative comme essentielle à toute vie chrétienne, une vie avec l’Ami, qui impérativement nous
rend plus proches et solidaires de la vie des hommes, nos frères. Je dis
«je», mais il faut entendre «nous», parce que c’était aussi l’expérience de
notre couple.
Les encouragements de l’évêque
Les conséquences de la question de notre ami prêtre: prise de conscience
et approfondissement d’une Eglise diaconale et importance d’une nouvelle
éclosion de la vocation au diaconat en son sein. Et une lettre adressée à
notre évêque, Mgr Mamie – nous ne le connaissions pas – pour dire ce qui se
passait un peu dans notre tête et dans notre coeur. Après quelques mois
d’attente, il nous a répondu. On a eu à plusieurs reprises des échanges
avec lui. Il est venu dans notre famille à Glion.
Finalement, il a fallu se rendre à l’évidence, cette idée du diaconat
n’était pas si farfelue… Décision:envisager une formation spirituelle et
théologique à l’Ecole de la Foi à Fribourg, ce qui signifiait quitter une
région magnifique, interrompre son activité professionnelle, financer
l’opération. Sur ce point, une centaine d’amis de la région de la Riviera
ont rassemblé en trois semaines le nécessaire pour les deux ans. Impressionnant!
Il y a donc eu l’aventure de l’Ecole de la Foi. Puis une proposition
inattendue: Jacques Loew nous demande de rester, Josiane et moi, au service
de l’Ecole; et nous voilà animateurs de 1975 à 1980, puis à la direction de
80 à 91. Je suis ordonné diacre permanent en décembre 1982. C’était une
première pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.
APIC: Comment avez-vous vécu l’Eglise dans ce cadre de l’Ecole de la Foi?
N.A.:Comme réalité exaltante et décapante à la fois! Imaginez 100 à 150
personnes, laïcs célibataires ou mariés, religieux(ses), prêtres, venus
d’Europe, d’Afrique, d’Amérique latine et du Nord, d’Asie aussi, tous engagés dans une démarche communautaire forte à s’accueillir au quotidien dans
leurs diversités, à se vouloir en communion au nom du Christ Jésus. Pas
évident! Et cela, seul l’acte de foi vigoureux – d’où Ecole de la Foi – le
rend possible, permet, cahin-caha, le dépassement, le pardon, la réconciliation. Mais quelle découverte combien réaliste, quelle expérience de
l’Eglise universelle, un peuple de Dieu rassemblé par la Parole libératrice, une Bonne-Nouvelle à vivre et à témoigner.
APIC: Comment s’est déroulé votre retour à la Riviera, au service de la paroisse catholique de Vevey?
N.A.:Ayant fait acte de disponibilité, je peux dire, tout simplement!
L’accueil des paroissiens a été très fraternel, chaleureux même; cela n’a
pas fait problème, encore qu’ils ne savaient pas trop ce que peut bien être
un diacre permanent. Je pense que, petit à petit, ils en découvrent la raison d’être.
Ni «mini-curé», ni «maxi-laïc»
Une question m’est souvent posée: «Comment vis-tu en paroisse ta vocation diaconale?». Parce qu’il ne s’agit pas de passer pour un «mini-curé»
ni pour un «maxi-laïc». Nous avons la grâce de vivre notre service avec une
équipe pastorale, en accord profond, soucieuse de favoriser mon insertion
là où la diaconie sera la plus signifiante. Ainsi la présence aux malmenés
de la vie m’a naturellement été confiée. Je suis donc aumônier de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, mais membre avant tout d’une équipe dévouée
qui, dans la discrétion, apporte, je peux le dire, sans paternalisme, là un
coup de pouce financier, là une écoute patiente, là encore de la chaleur
humaine et un peu de joie à des solitudes insoutenables.
Pour beaucoup de gens, «l’Eglise est une marâtre autoritaire»
«Une autre préoccupation s’est rapidement imposée. Je la vis dans la
tension, sans trouver encore de réponse satisfaisante: Aller beaucoup plus
«vers ceux qui ne fréquentent pas ou plus l’Eglise, voire la rejettent». Il
y a tout un peuple, tout un monde, en marge, qui vit ses joies et ses peines sans référence à l’Eglise. Dans mes contacts, je découvre une réalité
incontournable: pour tant de gens, «l’Eglise est une marâtre autoritaire»,
sans coeur, intolérante, et j’en passe. Et je voudrais tellement les aider
à découvrir son vrai visage, sa bienveillance, sa miséricorde qui sont celles du Christ pour qui est dans la peine, le doute, les difficultés insurmontables. Et je vois là un des aspects les plus essentiels de mon ministère au service des hommes, celui de la «caritas», de la compassion, à entendre au sens fort du terme, de la toute simple proximité.
Si je pense que l’essentiel de mon ministère doit s’exercer dans cette
direction, je n’en oublie pas pour autant ma communauté paroissiale. J’y
suis présent presque chaque jour à l’Eucharistie, j’y commente régulièrement la Parole de Dieu soucieux d’y faire passer la fibre diaconale.
Le service de la communauté passe aussi par des liturgies de funérailles
et l’accompagnement des familles en deuil, par des préparations de parents
au baptême de leur bébé que je célèbre bien sûr, par des préparations au
mariage et source particulière de joie, par le catéchuménat des adultes:
Quelques personnes découvrent que Dieu est amour, cheminer avec elles qui
sont souvent suffoquées par cette rencontre de l’Amour, partager cette joie
contagieuse des néophytes, vibrer avec elles et se laisser évangéliser,
c’est tellement beau!
Presqu’un quart de ma mission s’exerce dans le cadre de la Commission
diocésaine du diaconat permanent avec Josiane. C’est le temps des promesses, bientôt viendra celui de l’éclosion.
APIC: Comment voyez-vous la présence de Josiane et de vos enfants dans votre vocation et fonction diaconales?
N.A.:Les enfants d’abord… Si je reprends la genèse de «notre aventure»,
je dois dire que le départ de Glion n’allait pas de soi pour tous. Ils
étaient au fait de notre démarche, ils avaient rencontré notre évêque. Mais
pour deux d’entre eux surtout, quitter leur «petit paradis», des grands-parents «gâteau», des amis, c’était un véritable arrachement! Plus encore,
cette orientation insolite de leurs parents les dérangeait.
On est parti, ils se sont enracinés à Fribourg, puis disséminés en divers points du pays et au-delà, sans que jamais il y ait eu rupture entre
eux et nous à cause de notre choix. Au contraire, au cours des années leur
intérêt pour ce que nous vivons s’est accentué. Aujourd’hui, les uns sont
très proches de l’Eglise, d’autres ont pris de la distance. Des enfants
bien de leur temps, quoi!
Quant à Josiane, je crois l’avoir dit, elle est indissociable de mon
évolution, de la maturation, de ma foi et de ma vocation. Combien de fois
n’ai-je pas fredonné cette chanson de Jean Ferrat: «Que ferais-je sans
toi…?» en pensant à nous deux et à notre vie. Mais je crois que Josiane
elle-même a quelque chose à dire sur la question…
J.A.:Oui vraiment ce chemin parcouru ensemble, nous l’avons suivi, nous le
suivons en très profonde communion, c’est vraiment notre aventure conjugale! Et dans cette marche vers le diaconat de Noël, j’ai trouvé ma place
sans difficulté. Si je souhaite que bientôt l’Eglise ordonne des femmes
diacres – ce qui se faisait aux premiers siècles – je ne revendique pas
l’ordination pour moi.
Nous vivons la main dans la main le service de l’Eglise, avec ce que
nous sommes, Noël dans son ministère diaconal, et moi, heureuse de pouvoir
transmettre ce que nous avons reçu par notre formation à l’Ecole de la Foi
à Fribourg. Là-bas j’assumais la responsabilité de l’animation liturgique;
j’accompagnais aussi des équipes de vie dans leur cheminement communautaire. Ici à Vevey, je suis assistante pastorale. C’est en ayant mes activités
propres et en vivant en solidarité profonde avec son ministère que j’accompagne mon mari dans son diaconat.
Nous connaissons pas mal de diacres français – ils sont plus de 1’000 Je vois que leurs épouses vivent leur vocation différement. Elles ont, comme moi, dit «oui» à l’ordination de leur mari, mais la plupart d’entre elles ne vivent pas ce côte à côte pastoral qui est le nôtre. Donc je suis
une épouse parmi les autres, vivant sa vocation propre très proche de celle
de mon mari, mais je ne suis pas pour autant une référence pour les futures
épouses de diacres dans notre diocèse!
Des gens apprécient de rencontrer un couple
Oui, les paroisssiens de Vevey ont été accueillants. Ils apprécient le
ministère d’un couple, ne les dissociant pas de ce qui fait leur vie. C’est
précieux et pour eux et pour nous. Nous gardons naturellement la discrétion
des confidences personnelles. Sans oublier ce que Noël exprimait tout à
l’heure, sa peine de ne pouvoir mieux répondre à ce qui lui paraît être une
part essentielle de son ministère, nous trouvons notre joie, ici à Vevey
dans cet «aller vers les gens» comme aussi ces moments forts de contemplation. Quand nous animons par exemple, à tour de rôle, l’heure d’adoration
devant le Saint-Sacrement. Il est bon de confier au Christ notre apparente
impuissance devant tant de détresses physiques et morales. C’est aussi notre exigence de mendier un renouvellement de notre qualité d’écoute. C’est
bien vers «les blessés de l’existence» que nous devons de plus en plus intensifier notre présence, vers ceux qui ne viennent pas ou plus se rassembler autour de l’Eucharistie et ne trouvent pas dans la communauté paroissiale l’amitié fraternelle dont ils sont si souvent frustrés.
De belles amitiés sont nées des visites de mon mari, de ses rencontres.
Et ces nouveaux amis nous trouvent chez nous, pour parler tout simplement
avec un couple comme les autres couples.
Je répète encore ce que Noël a dit: c’est une grâce, une bénédiction, de
pouvoir vivre notre ministère en équipe apostolique soudée et solidaire.
Travailler ensemble dans la joie d’une mission partagée, quel cadeau!.
APIC: Que pensez-vous de la possibilité qu’un jour l’Eglise ordonne au sacerdoce des hommes mariés?
N.A.:Je crois vraiment que la restauration du diaconat est une grâce pour
l’Eglise. En toute humilité. Il ne s’agit pas de nos personnes. La dimension du service diaconal a été remise en valeur. La réflexion du Père Yves
Congar sur l’Eglise, «servante et pauvre», aura favorisé cette percée. Mais
une certaine ambiguïté existerait, si on ne voyait le diaconat ordonné que
comme une suppléance utile face à la pénurie actuelle de prêtres. Il me
semble que les vocations au diaconat seraient plus «pures» si l’Eglise ordonnait aussi des hommes mariés au sacerdoce. Les uns seront prêtres mariés
et les autres resteront diacres mariés. J’y suis favorable.
Il y a actuellement près de 20’000 diacres dans l’Eglise universelle.
Combien de diacres deviendraient alors prêtres? Je n’en sais rien, mais il
ne faudrait pas, comme on l’a fait trop longtemps dans l’Eglise, ne regarder le diaconat que comme un palier ou passage obligé vers le sacerdoce.
Le diaconat permet vraiment l’approfondissement spirituel d’une vocation
unique et spécifique qui souligne l’exigence du service, cette attitude du
Christ qui se penche sur son frère.
APIC: Une dernière question, diacre Noël Aebischer. En dehors du Christ,
dont on voit bien qu’il remplit votre vie, quelles sont vos références religieuses? Trois noms!
N.A.:Jean-Baptiste, à cause de son cri d’humilité: «Il faut qu’Il croisse
et que je diminue». J’ai choisi cette parole évangélique, inscrite sur mon
image d’ordination. Dans le monde du XXe siècle, Charles de Foucauld, sans
doute à cause de sa dimension contemplative, en plein milieu musulman. Et
puis aujourd’hui l’abbé Pierre, pour son action prophétique pour tous les
exclus de ce monde. Trois noms. Trois références qui me donnent envie de
vivre ma vocation de diacre…(apic/ba)
ENCADRE
Quatre diacres permanents dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg
Le Conseil presbytéral du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, dans sa
séance du 9 juin 1994, approuvait à l’unanimité une déclaration concernant
le diaconat permanent dont le point 6 était une nouveauté. Le Conseil presbytéral demandait au collège épiscopal de l’Eglise catholique-romaine de
réfléchir sérieusement à la question de l’ordination des femmes au diaconat. Le diacre pourrait dispenser d’autres sacrements par exemple
«l’onction des malades».
Le 12 octobre 1994, Mgr Pierre Mamie s’engageait, avec le Conseil épiscopal, à nommer le personnel nécessaire pour la poursuite du travail pastoral dans ce domaine et prévoyait de poser les questions théologiques à la
Conférence des évêques suisses, puis le cas échéant, auprès des dicastères
romains.
Le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg compte pour l’instant quatre
diacres permanents: Noël Aebischer, ordonné en 1982, Franz Allemann (1989),
José Manuel Fernandez (1989) et Francis Cung Binh Duyet (1994). (apic/ysba)
ENCADRE
Déjà dans l’Eglise primitive
Le diaconat permanent a été institué au temps des premières communautés
chrétiennes. «Cherchez parmi vous sept hommes de bonne réputation, remplis
d’Esprit et de sagesse et nous les chargerons de cette fonction». (Actes 6,
3). Cet office, d’après les Actes des Apôtres, c’est le service des tables;
une raison de l’institution de ces diacres, c’est que les veuves des Hellénistes se plaignaient d’être délaissées; et les Douze ne trouvaient plus
assez de temps pour annoncer la Parole de Dieu. (apic/ys/ba)
Des photos illustrant l’activité du diacre Noël Aebischer peuvent être
commandées auprès de l’agence CIRIC, Bd de Grancy 17bis, Case postale 405,
1001 Lausanne. Tél: 021/617 76 13. Fax: 021/617 76 14
Et si quelque chose de nouveau nous venait d’Afrique ?
APIC – Interview
L’africaniste René Luneau et les enjeux du prochain Synode sur l’Afrique
A première vue, ce Synode ne semble pas très médiatique…
En général, l’Afrique n’est pas très médiatique, sauf pour y dire les malheurs qui s’y produisent. D’ordinaire, on parle peu de l’Afrique. Deuxièmement, ce synode vient de loin. Dès les années soixante, dans le cadre du
Concile Vatican II, certains pensaient déjà à un Concile africain alors que
l’Eglise d’Afrique à cette date ne représentait pas grand chose, dix ou
quinze millions de baptisés. Pendant presque trente ans, on retrouve des
points de relais faisant que la question reparaissait. Effectivement, elle
a été posée à nouveau à partir de 1977, et on ne l’a plus oublié.
Sur les enjeux du Synode
On est allé d’un Concile vers un Synode, et à travers cette trajectoire, on
devine déjà ce qu’on peut attendre d’un Synode et ce que l’on ne peut pas
en attendre. C’est-à-dire d’une instance dont les Eglises d’Afrique
auraient été les initiatrices, leur accordant une certaine capacité de
décision, toujours bien sûr en communion avec Rome. Mais où elles-mêmes
auraient été invitantes, délibérantes et prenant un certain nombre de
décisions en fonction de situations qui sont les leurs. Or pendant une
douzaine d’années, on s’est interrogé sur l’opportunité d’un Concile, des
Eglises comme celles du Cameroun ou du Zaïre ayant été acquises dès le
premier moment, d’autres comme celles du Sénégal ou de la Côte d’Ivoire s’y
sont toujours refusés. On a vu pendant dix ans une sorte de lutte
d’influence entre Eglises favorables et
défavorables, des Eglises anglophones traînant les pieds dès le départ
parce qu’elles se trouvaient embarquées dans un dynamique conciliaire pour
laquelle personne ne les avait prévenues et consultées. De telle sorte que
c’est en fait en 1987 qu’à Lagos, on s’est aperçu qu’il n’y avait pas de
majorité pour un Concile. D’un côté des gens comme le cardinal zaïrois
Malula avaient fait l’impossible pour que se tienne un Concile africain
qu’il l’appelait de ses voeux.
De l’autre une majorité d’Eglises pensait que c’était inopportun et trop
tôt. Et sur les 34 Eglises consultées, 12 n’avaient pas pris la peine de
répondre. De telle sorte que l’on avait toutes raisons de croire qu’en
juillet 1987 que le Concile était enterré. Moi je porte au crédit du pape
Jean Paul II, conscient des problèmes posés dans les Eglises, conscient
aussi de leur extraordinaire croissance et donc de la nécessité de savoir
vers où l’on allait, de mettre sur pied ce Synode africain. Mais venant
cette fois-ci prendre place dans un cadre préformé, un modèle que l’on
connaît fort bien, ayant déjà servi depuis 25 ans.
Du même coup, c’est Rome qui convoque, et celui qui en a été le maître
d’oeuvre, ce n’a pas été tel ou tel évêque africain. Cela a été essentiellement Mgr Schotte, secrétaire général du Synode, auquel s’est joint un
conseil de préparation, en général représenté entre 17 et 19 évêques et
cardinaux. Mais c’esrt à Rome qu’ont été prises toutes les décisions importantes, ce qui fait que pour un certain nombre de gens, il s’agit d’un Synode romain tenu à Rome concernant les Eglises d’Afrique. Mais on peut
quand même aller un peu plus loin. Ce qui est vrai, c’est que dès le
départ, que ce soit de la part de Jean Paul II ou de Mgr Schotte, les
communautés ont été constamment invitées à s’impliquer dans la démarche
synodale.
Quelles communautés ? On reproche précisément que dans toute la démarche
aussi bien les laïcs que le clergé n’ont pas été suffisamment consultés.
Du temps de la préparation, dans les tout premiers textes parus dès janvier
et mars 1989, il a été dit que toutes les Eglises doivent être associées,
et que cela aille depuis Universités catholiques jusqu’aux communautés de
base. Le pape au cours de ses voyages en Afrique est souvent revenu sur
cette affaire. D’autre part, il y a eu dans les fameux «lineamenta» en
juillet 1990 la publication de 81 questions. Il n’y avait pas seulement des
questions destinées aux évêques, et il était clair que ce questionnaire devait être diffusé le plus largement possible. On avait quinze mois pour y
répondre. Des Eglises ont fait l’effort de diffuser le texte. On a certes
oublié des choses que l’on s’est rappelé dans le document de travail, on a
mentionné des choses que l’on a volontairement oublié dans le document de
travail.
Au total, même si certaines Eglises ont dormi sur leur copie, des milliers
de pages sont revenues à Rome. On a été surpris par le nombre et par la
qualité des réponses. On ne s’attendait pas à cela. On voit que dans le document de travail, on a essayé malgré tout d’en tenir compte. Ce qui est
vrai, c’est que les lineamenta ont oublié des choses extrêmement importantes, comme les communautés de base. Il n’en est pas fait mention, pas
grand’chose sur la pastorale du mariage. La manière dont est abordé le problème de l’inculturation est proprement aberrant. Le document de travail
parle de l’Eglise-famille, (?), des communautés de base. Le document sur
l’inculturation a été sensiblement amélioré. Mais on a écarté la question
concernant le problème de l’autosuffisance des communautés, leurs capacités
de ressources, de se financer elles-mêmes. La pastorale du mariage n’a pas
beaucoup avancé.
Dans cette manière-là, on a déjà très largement délimité le champ. D’autre
aprt, compte-tenu du temps que l’on s’est accordé, à savoir quatre semaines, il ne faut pas rêver: il y a un ordre du jour qui est démentiel. Le
seul problème du dialogue interreligieux aurait largement suffi à épuiser
quatre semaines de session. S’il fallait parler de dialogue oecuménique au
sens strict, du dialogue avec l’islam, du dialogue avec les Eglises afrochrétiennes, le problème des religieux traditionnelles qui est aussi
présent qu’il y a vingt ans. Cela suffirait amplement à remplir quatre
semaines de travail sans chômer. Mais en plus l’inculturation, les
problèmes de la première évangélisation, de justice et de paix. Tout cela
en quatre semaines. Qu’est-ce que l’on peut espérer. J’espère que l’on aura
un document amélioré.
Le voeu que j’émets, à propos du sida, quand sur un document de 120 pages
on a le culot de dire que le sida pose un problème médical et social dans
quelques régions. Là on se sent devenir homicide. Quand on sait qu’il y a 7
millions de séropositifs…. Alors qu’il y a le feu et que cela va être
évidemment le problème majeur pour le continent africain pour les vingt ou
trente ans qui viennent. Il y a hélas la prévision tout à fait concrète de
millions et de millions de morts. C’est déjà une réalité: en Zambie chaque
année, il y a 60’000 orphelins supplémentaires. Un discours responsable. Je
souhaite que la versions finale du document de travail laissera ouverte la
possibilité d’autres rencontres….
On reproche finalement aux différents épiscopats africains d’être
souvent plus romains que les Romains et d’être souvent très éloignés des
réalités que vivent quotidiennement les laïcs, voire le clergé. Il semble
qu’il y a un fossé entre l’épiscopat et les laïcs qui vivent une réalité
toute autre ?
C’est vrai que nombre de gens qui ont été désignés comme évêques en raison
des sécurités qu’ils offraient. Il est vrai aussi que les évêques africains
ont un réel contact avec leur peuple. Il suffit de les voir évoluer parmi
leurs communautés. Et certaines personnalités iront à Rome sans craintes.
«Nous allons au Synode en gagneurs, pas en hommes résignés, ou en enfants
de choeur prêts à dire amen à tout», déclarait récemment encore Mgr Agré,
évêque de Yamoussoukro. «Nous voulons nous faire comprendre, cela peut faire trembler certains, mais nous devons remuer les vieux meubles, faire la
toilette de la maison. Jean XXIII l’a bien fait avec le Concile Vatican II,
il fallait chasser les cafards pour retrouver une Eglise de printemps. Nous
n’allons pas à Rome pour faire le procès de l’Europe ou des missionnaires,
chercher une tribune pour faire sortir nos frustrations, mais pour discuter
des vrais problèmes.



