Egypte: Les coptes protestants en liberté surveillée

APIC – Reportage

Minoritaires au sein de la minorité chrétienne

Jacques Berset, Agence APIC

Le Caire, 28avril(APIC) Implantée au pays des Pharaons au siècle passé

par des missionnaires américains, la communauté protestante d’Egypte se

sent, à l’instar des autres dénominations chrétiennes, en liberté surveillée. Minorité active au sein de la minorité chrétienne – l’Eglise copte orthodoxe rassemble à elle seule plus de 90% des quelque 8 à 10 millions de

chrétiens égyptiens – les coptes évangéliques refusent cependant de parler

de persécution religieuse. Même s’ils sont aussi la cible des islamistes.

« Nous avons nos écoles, nos hôpitaux, nos églises: notre situation est

relativement privilégiée. Je considère que nous sommes plus libres que les

chrétiens vivant dans n’importe quel autre pays musulman ». A Faggala, en

plein centre du Caire, le pasteur Soliman Sadek escalade d’un pas décidé

les gravats qui jonchent le chantier de son église. Il se veut rassurant.

Certes, reconnaît-il, les 500’000 protestants égyptiens doivent affronter

un certain nombre de problèmes, mais l’on ne peut parler de persécution:

« Le gouvernement autorise nos activités et nos lieux de culte ».

Grâce au tremblement de terre…

D’une certaine façon le tremblement de terre d’octobre 1992 a été pour

nous une bénédiction, ironise le Révérend Soliman Sadek, pasteur de la paroisse évangélique presbytérienne de Faggala, qui appartient au Synode du

Nil. En effet, son église, qui date de 1905, a subi des dommages qu’il fallait absolument réparer. Le pasteur en a profité pour faire davantage que

le simple entretien du bâtiment. « Autrement, il est quasiment impossible de

toucher et de transformer une église: il faut aller jusqu’à la présidence

de la République pour obtenir une autorisation, même pour installer des

toilettes. Cela peut durer de trois à cinq ans, quand on a de la chance.

Alors que les mosquées construites souvent sans autorisation, pullulent, et

bénéficient de privilèges fiscaux… »

Aujourd’hui, les ouvriers s’affairent dans cette bâtisse au style occidental austère, située dans un quartier où la présence chrétienne est bien

visible: de l’autre côté de la rue se trouve le collège jésuite de la Sainte-Famille, et à quelques pas l’église gréco-catholique. On refait à la hâte le pavement de l’église, qui était en bois. Mais pas question de parler

trop fort, car des curés ont déjà été emprisonnés pour avoir entrepris des

travaux d’entretien même minimes sans autorisation préalable. La loi de base réglant la construction des lieux de culte non musulmans est un décret

ottoman de 1856, le « Hatti Hommayoun », sur lequel s’est greffé un décret du

Ministère de l’Intérieur de 1934. Une loi discriminatoire.

Les musulmans sont privilégiés

Légalement, il n’est pas possible de construire une église à moins de

500 m d’une mosquée. On se heurte à chaque pas à une mosquée, il est donc

quasiment impossible d’avoir un emplacement répondant à cette exigence. La

réciproque n’existe pas. Si par hasard les coptes arrivent finalement à

construire, les musulmans s’empressent alors de bâtir une mosquée tout à

côté. En cas de protestation, ils répondent: « Nous nous aimons, la mosquée

et l’église sont l’une à côté de l’autre ». Avec une certaine ironie, les

chrétiens répondent alors « bienvenue! ». Il arrive que des musulmans construisent une mosquée dans le périmètre d’une future église bénéficiant

d’une autorisation, ce qui interdit alors la poursuite des travaux. Toute

demande de construction ou de réfection est soit freinée, soit virée à la

section religieuse de la Sûreté de l’Etat, qui souvent enterre le dossier.

Au-delà du discours diplomatique obligé, le pasteur Sadek reconnaît que

la vie des chrétiens égyptiens n’est pas une sinécure. Dans la Constitution, chrétiens et musulmans sont égaux; en théorie, ils ont les mêmes

chances. En réalité, « ils réservent les meilleures places pour les musulmans ». Sauf si un entrepreneur musulman cherche un comptable. Il prendra

souvent un chrétien, les coptes ayant la réputation d’être honnêtes. « Beaucoup d’officiers chrétiens sont diplômés de l’Académie militaire et nombreux sont ceux qui étaient au front durant la guerre d’octobre 1973, mais

ceux qui en on tiré la gloire, c’étaient les musulmans ».

Persécution contre les apostats

Soumis à de fortes pressions économiques et sociales, pour trouver une

place de travail, un logement ou en raison d’un mariage, et aussi grâce à

l’encouragement de l’Etat et des associations islamiques, quelque 10 à

15’000 coptes passent chaque année à l’islam. Mais le contraire est strictement interdit: la loi islamique, source de la législation égyptienne, punit de mort l’apostasie. Même si les milieux intégristes, qui voulaient du

temps de Sadate inscrire formellement cette disposition islamique dans la

législation égyptienne, ont échoué, l’abandon de l’islam n’est pas toléré.

« Si l’un de mes fidèles devient musulman ou si une protestante marie un

musulman, pas de problème, mais le contraire est impossible. Très très peu

de musulmans deviennent chrétiens, et si l’un d’entre eux se convertissait,

il subirait une persécution sévère. Il perdrait tout: ses biens, son travail, la garde de ses enfants ». Le pasteur Sadek cite le cas de musulmans

convertis au contact d’un ingénieur chrétien: ils ont tous fini en prison.

L’ingénieur protestant, après six mois de détention, a dû émigrer.

Depuis le temps-là, souligne le pasteur presbytérien, « nous sommes conscients que nous ne pouvons pas prêcher à l’extérieur de notre église. C’est

à travers nos activités que nous donnons notre témoignage chrétien: il faut

aimer les gens, les aider sans distinction et sans faire de prosélytisme ».

Ainsi, la population du quartier à grande majorité musulmane, respecte

l’engagement social de l’Eglise presbytérienne et ne fait aucun problème.

Au milieu du brouhaha et de la sarabande joyeuse d’un groupe de jeunes

orphelines en uniforme, le pasteur Sadek nous fait découvrir ses réalisations sociales qui profitent sans distinction à tous les pauvres du voisinage, musulmans ou chrétiens. A la Fawler House, du nom de l’Américain qui

fonda en 1870 l’orphelinat pour jeunes filles que nous sommes en train de

visiter, nous apprenons que cette institution est réservé aux chrétiens:

« Le gouvernement ne permet pas que nous accueillions des petites musulmanes, de peur qu’on les convertisse ».

Mais dans les ateliers où l’on dispense une formation en matière de couture et de tissage d’une durée de deux ans, couronnée d’un certificat, les

jeunes filles musulmanes portant le voile ne sont pas rares. Grâce à l’aide

de diverses oeuvres d’entraide comme Patmos en Finlande ou l’organisation

protestante allemande « Brot für die Welt », le pasteur Soliman Sadek a déjà

pu réaliser de nombreux projets: atelier de menuiserie, foyer pour pasteurs

à la retraite, foyer d’accueil pour une quarantaine de jeunes filles qui

viennent de l’extérieur pour étudier au Caire, centre de conférence pour

rencontres oecuméniques, etc. Il bénéficie également de l’aide de la Mission chrétienne pour les aveugles pour sa clinique pour aveugles.

« Dans ce quartier tout à fait musulman, les gens disent que nous sommes

des gens de bien, car nous les aidons et ils envoient les membres de leurs

familles pour recevoir des soins ». Sur 13’000 patients qui fréquentent annuellement la clinique protestante, plus des 3/4 sont musulmans. 35 docteurs chrétiens y travaillent, qu’ils soient catholiques, protestants ou

orthodoxes. « Le fait que nous ayons des femmes médecins est particulièrement apprécié, note le pasteur Sadek, parce que les musulmans ne permettent

que d’autres hommes puissent voir leurs épouses déshabillées ».

Difficiles relations oecuméniques

En matière oecuménique, le bilan est cependant loin d’être satisfaisant.

Son Eglise, l’Eglise presbytérienne évangélique, originaire des Etats-Unis,

est venue en Egypte au XIXe siècle. Elle fait partie des 17 dénominations

protestantes, regroupées en quatre branches. Elle est la plus importante,

rassemblant près de la moitié des protestants égyptiens. Le contentieux

avec les orthodoxes date des origines: il y a 150 ans, les Américains sont

venus recruter des fidèles au sein de l’Eglise copte, qui s’estime victime

du prosélytisme protestant. Aujourd’hui, les protestants ont quelque 300

communautés, disposant de 250 pasteurs.

En matière de relations oecuméniques, « devant les étrangers, nous disons

que nous sommes amis et que nous travaillons ensemble. Mais en fait, les

orthodoxes ne nous aiment pas », déplore Soliman Sadek. Avec les catholiques, les relations sont meilleures. « Ici, à Faggala, par exemple, les jésuites nous prêtent leur église parce que nous ne pouvons pas utiliser la

nôtre pendant les réparations. Mais quand nous demandons aux orthodoxes,

c’est exclu, bien que je sois personnellement ami avec Amba Serapion,

l’évêque du patriarcat copte orthodoxe chargé des questions oecuméniques ».

En effet, les coptes orthodoxes se considèrent comme la première Eglise,

« l’Eglise mère », que les protestants ont abandonnée. « Regardez vos grandsparents, ils sont tous orthodoxes », nous lance-t-on à la figure. Et les

protestants de répondre qu’à travers les écoles et les églises évangéliques, ils sont entretemps devenus membres d’une autre Eglise. « Les orthodoxes ne reconnaissent pas nos baptêmes et considèrent nos mariages comme illégaux. Quand un de nos membres veut se marier avec une fille orthodoxe,

ils le baptisent à nouveau, alors que protestants et catholiques reconnaissent mutuellement leur baptême et reconnaissent le baptême orthodoxe! ».

A Faggala, les catholiques autorisent le pasteur Sadek à prêcher dans

leur église, tandis que les coptes orthodoxes ne lui permettent même pas de

participer lors d’un mariage ou d’un enterrement. « Ils ne nous considèrent

pas comme des pasteurs, mais comme des laïcs. Quand nous parlons avec eux,

ils disent que nous n’avons pas une église, mais qu’il s’agit d’un lieu de

rencontre quelconque ». Une attitude difficilement compréhensible quand on

connaît le programme des islamistes: dans leur lutte sanglante pour la prise de pouvoir et l’établissement d’une république islamique en Egypte, les

« Gamaat Islamiya » ont fait de la minorité copte une cible toute désignée,

d’autant plus vulnérable qu’elle est divisée. (apic/be)

Encadré

Des centaines de victimes du terrorisme ces deux dernières années

En deux ans, la vague de terrorisme islamique en Egypte aurait fait officiellement quelque 300 morts, dont une bonne centaine de policiers et plusieurs touristes étrangers. En réalité, les victimes sont beaucoup plus

nombreuses, mais les autorités tentent de masquer l’ampleur du phénomène,

pour éviter notamment d’encourager une contagion islamiste qui démontre la

faiblesse de l’Etat. Sans oublier que les pertes dans le domaine du tourisme ont atteint en un an le milliard de dollars.

Certaines actions montrent que les groupes extrémistes, disposant de matériel sophistiqué, sont bien entraînés et déterminés. La preuve: la série

d’attentats l’an dernier contre un proche du président Moubarak, Safouat El

Chérif, ministre de l’information, contre le ministre de l’Intérieur Hassan

El-Alfi et contre le premier ministre Atef Sedki.

L’assassinat d’officiers de haut rang – dont des généraux, comme le numéro deux de la lutte antiterroriste, le général Raouf Khayrat, abattu début avril dans le quartier des Pyramides au Caire, ou le général de bridage

Chérine Fahmy, commandant des forces de sécurité de la région d’Assiout,

tué le 20 avril – fait penser que les terroristes des « Gamaat Islamiya »

sont infiltrés au plus niveau de l’Etat et des forces de sécurité.

La filière « afghane »

Grâce au procès devant la Haute Cour militaire contre les islamistes qui

ont tenté de tuer le premier ministre Atef Sedki, on commence à mieux connaître les filières terroristes. « Ce sont des faits établis: ceux qu’on appelle les « Afghanis » – qu’ils soient Egyptiens, Libanais ou autres – ont

été aidés par les services secrets américains, la CIA, et entraînés pour

lutter contre le communisme en Afghanistan. Ils ont une technique militaire

dont les Egyptiens n’ont pas l’habitude. Certains d’entre eux ont été arrêtés », a déclaré à l’APIC le ministre du tourisme Mamdouh El-Beltagui.

Des moudjahidines égyptiens ont en effet avoué avoir été entraînés dans

des camps à Peshawar, au Pakistan. Après avoir reçu un « lavage de cerveau »

qui les a rendus fanatiques, ils ont appris le maniement d’armes sophistiquées, comme des systèmes de bombes télécommandées.

Même si la solidarité familiale, en particulier en Haute-Egypte, fait

que l’on ne « donne » pas le nom d’un membre du clan recherché par la police,

le gouvernement marque depuis quelques mois des points dans sa guerre totale aux terroristes. Ils ont perdu récemment plusieurs de leurs cadres importants au cours d’accrochages avec les forces de sécurité, qui mènent une

« action préventive systématique et très énergique ». Le 25 avril, le chef

des « Gamaat Islamiya », Talaat Yassine Hamman, a d’ailleurs été tué au Caire

lors d’un accrochage avec la police.

Outre l’opinion publique « très montée contre les terroristes », les partis politiques de toutes tendances – du Parti National Démocratique (PND),

du président Moubarak, hégémonique sur la scène politique, aux douze partis

de l’opposition légale – sont unanimes pour condamner le terrorisme et lutter pour l’éradiquer politiquement aussi, dans des meetings, des rassemblements de masse. Il s’agit en fait pour le gouvernement de battre le terrorisme non seulement sur le plan militaire, mais surtout sur le plan politique – notamment en luttant contre la corruption – et économique, par des

programmes de développement socio-économique et culturel qui battent en

brèche la mobilisation islamiste dans les milieux défavorisés. (apic/be)

Encadré

Un terrorisme quotidien

Outre les traditionnelles « vendettas » entre les familles, qui est un phénomène historique en Haute-Egypte, il y a depuis un certain nombre d’années

une sorte de terrorisme quotidien que les militants islamistes imposent aux

familles chrétiennes. D’abord ils les poussent à vendre leur maison et

leurs terres, leur faisant comprendre qu’il vaut mieux les céder à bas prix

que d’être tué et tout perdre. Après les menaces verbales on passe aux lettres anonymes, puis aux attentats. Des magasins, des pharmacies et des

églises sont pris pour cibles et plusieurs ont été incendiés. Les militants

armés entrent dans les maisons, pillent, tuent le bétail.

Des centaines de chrétiens ont été victimes de groupes terroristes ces

dernières années. Les grands chefs, qui tirent les ficelles mais ne se salissent pas les mains, sont connus. L’argument religieux est souvent invoqué pour camoufler des revendications de caractère socio-économique. Les

islamistes exploitent à fond la frustration sociale des masses deshéritées,

aiguisée par la richesse ostentatoire de ceux qui s’en sont mis plein les

poches depuis qu’a été lancée la politique d’ »infitah », l’ouverture économique tant vantée par Sadate, et qui a aggravé les inégalités sociales.

« Si tu tues un chrétien, tu vas au ciel! »

Une sorte de « mafia islamique » planifie aussi la terreur pour son propre

profit. Elle se sent protégée par des magistrats et des policiers de mèche.

Les auteurs des attentats ne sont souvent que des adolescents qui ont subi

un « lavage de cerveau ». On leur dit: « Si tu tues un chrétien, tu iras au

ciel! », signale Emed Nabil, collaborateur de l’Eglise copte orthodoxe. Aider les gens à résister à cette pression est l’une des tâches de l’Eglise,

souligne dans un anglais parfait ce militant qui a étudié le développement

communautaire en Angleterre. Elle cherche à dissuader les chrétiens de

partir gonfler le flot des déracinés qui aboutissent finalement au Caire,

où l’Eglise doit leur trouver gîte et travail.

En investissant dans des projets qui génèrent des revenus – dans le domaine artisanal, agricole – en développant les infrastructures scolaires et

sanitaires et en formant des « leaders » locaux, l’Eglise copte incite les

chrétiens à s’accrocher à leur village. Tâche difficile: « Car si le gouvernement n’est pas capable de se protéger lui-même contre les attentats, comment les gens ordinaires peuvent-ils se sentir en sécurité? », lance Emed

Nabil.

Des membres de l’élite chrétienne – professeurs, pharmaciens, médecins,

bijoutiers, avocats -, ont décidé de quitter la région d’Assiout en raison

des attentats. Les « fellahs », les paysans si vitalement attachés à leur

terre, n’ont plus personne pour les défendre et parler pour eux. Ils cèdent

finalement à l’intimidation, arguant qu’ils n’ont en fait plus rien à protéger, sinon leur vie. (apic/be)

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