Bolivie: Avec les gosses de la rue, un rédemptoriste suisse fait face à la police corrompue
APIC Reportage
Cauchemar de nuits d’enfer pour des centaines d’enfants
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Battus, parfois à mort, obligés de voler par des flics corrompus, souvent violés par ces derniers, les gosses de la rue de Santa Cruz, en Bolivie, vivent le cauchemar au quotidien. Nichée au pied de la cordillère orientale des Andes, Santa Cruz se targue d’être la ville la plus riche de Bolivie, grâce à l’argent que génère la drogue et l’élevage… et peut être même aussi le trafic d’organes d’enfants. Missionnaire rédemptoriste de Zurich engagé aux côtés des gosses de la rue, le Père Jorge Töppel, 54 ans, sait de quoi il parle. Lui qui se bat pour leur assurer le minimum. Et même plus, avec les quatre Centres qu’il a créés. L’APIC l’a suivi dans son travail. Reportage.
Entre janvier 1996 et juillet 1997, quelque 600 à 800 gosses ont disparu des rues de Santa Cruz. Ce qu’ils sont devenus? Le Père Jorge assène de terribles suspicions: «Trafic d’organes dans le pire des cas; violés, battus et emmenés dans le plus grand secret dans des lieux de détention dans le ’meilleur des cas’, victimes d’une terrible répression. Ou encore plus simplement battus à mort».
L’allure d’un boxeur converti en agneau, la taille imposante et les épaules larges, le teint hâlé et la chevelure blanche ondulante, léger blouson de baroudeur, le Père Jorge parle en connaissance de cause. En témoin d’une réalité qu’il vit depuis son arrivée en Bolivie, en 1975. En 1993, quatre mois après l’ouverture de l’un des quatre Centres fondés par le missionnaire pour les gosses de la rue de Santa Cruz, plusieurs enquêtes menées par un ex-policier et des gens impliqués dans le travail social ont abouti à la découverte de centres de détentions clandestins pour jeunes délinquants. Ces établissements ne figuraient sur aucun registre officiel. Légalement, ils n’existaient pas!
«Ma conviction? Les mêmes infrastructures qui servent au trafic de drogue, avionnettes etc, servent à ce commerce d’organes d’enfants». Il y a une dizaine d’années, une étude montrait que 45% des habitants – la ville abrite aujourd’hui près d’un million de personnes – vivaient directement ou indirectement du marché de la coca.
Pas de cadavre pas de preuve
«Nous n’avons jamais pu prouver le trafic d’organes, parce que nous n’avons jamais découvert l’ultime preuve: les cadavres. Même Amnesty International a mené sa propre enquête». A cause du bruit fait autour de l’affaire, des menaces et de la pression des autorités, le Père Jorge et un confrère rédemptoriste français s’étaient alors vus contraints de rentrer quelque temps en Suisse.
«Je pense que ce que nous avons découvert est vrai. Et je reste persuadé que ce trafic se poursuit aujourd’hui», martèle le missionnaire, toute colère ravalée. Un sentiment qui fait vite place à une grosse tendresse à l’évocation des 400 ou 500 gamins et gamines qui zonent dans les rues de Santa Cruz. Des enfants avec lesquels lui et son équipe travaillent ou tentent d’établir des ponts. «Ces mômes sont de véritables petits héros pour arriver à traverser ce qu’ils ont à subir et à supporter dans cette ville».
Voler pour être relâchés
Dans la moderne et opulente Santa Cruz – la ville a accueilli en 1996 le Sommet des chefs d’Etats du continent américain -, la misère et le combat des gosses de la rue ne passent pas mieux sous prétexte qu’ils se vivent au soleil. A une portée de colère des palais des politiciens, des palaces, des grandes banques et des buildings modernes, des parcs verts et des meilleurs restaurants. Cela grâce à l’argent que génère l’élevage, la canne à sucre, le coton, le pétrole mais surtout le trafic de drogue…
«Les flics battent les gosses dans la rue, dans les commissariats, abusent sexuellement des fillettes. Et nous ne pouvons rien faire. L’enfant emmené par la police dans le panier à salade est comme l’agneau qu’on mène à l’abattoir. Malgré les douleurs et les peurs, ils savent, ces mômes, que tout peut se terminer par un arrangement économique». En d’autres termes, relâchés à la condition de céder à l’ultimatum: revenir dans les 12 heures avec 50, 100 ou 200 bolivars (5, 10 ou 20 dollars) selon les cas et l’âge. De l’argent que ces enfants sont obligés de voler dans les sacoches des dames, les magasins ou ailleurs. C’est d’autant plus facile pour les ripoux que ces gosses ne figurent sur aucun registre. Pas d’entrée, pas de trace de passage de l’enfant dans la prison… Et le «Padre» Jorge d’affirmer: «Si un gamin est surpris en flagrant délit de vol, non seulement le policier gardera pour lui l’objet du larcin, mais encore l’obligera-t-il à voler». Même si la douceur du ton de sa voix le dément, le «Padre» ne peut s’empêcher de lancer: «Il y a des jours où je remercie le Bon Dieu de ne pas avoir de mitraillette».
Battus à mort
Le nombre de fois où le missionnaire lui-même – ou l’un de ses collaborateurs – s’est fait arrêter par les policiers ne se compte plus. Son boulot ne lui attire pas que des sympathies. La curiosité du missionnaire dérange juges et policiers ripoux comme un grain de sable dans la machine administrative du riche maire de Santa Cruz et de sa police municipale. «La plus terrible avec les gosses».
A la question de savoir ce que sont devenus les 600 à 800 gosses disparus en 18 mois, aux accusations de maltraitances, de viols et de d’incitations au vol, les bouches des juges et des policiers se ferment. Au contraire de leurs yeux ou s’incrustent bien davantage que l’expression «Allez vous faire voir ailleurs».
«Tout ici fonctionne au chantage. La seule chose que je puisse faire, assure le missionnaire, est d’aller de temps à autre dans les cellules de la police pour contrôler s’il n’y a pas de mineurs. Par craintes des représailles, tous sont cependant prêts à me jurer qu’ils ont 20 ans…alors que, visiblement, ils en ont 13 ou 14. Impossible de les sortir de là. Si j’insiste, les policiers risquent de battre l’enfant encore davantage. L’important est que la police sache que j’ai enregistré la présence d’un ou de plusieurs mômes dans le lieu». Toute l’expérience du missionnaire, pour que ne se répète plus ce qu’il avait découvert il y a deux ou trois ans: 60 à 70 enfants croupissaient dans les prisons. Parmi eux figuraient des malades mentaux, des handicapés physiques, des sourds et muets…, des enfants en bas âge, complètement perdus.
Pour encore pouvoir rêver
Dans le premier des quatre Centres créés à Santa Cruz en 1993 par le Padre Jorge, quelque 25 gosses entre 13 et 16 ans suivent ce matin les cours dispensés par des enseignants payés par la Fondation Callecruz. Cette Association socio-éducative mise sur pied par le missionnaire a pour but d’accompagner l’enfant de la rue dans un projet de vie. «Tous ont été condamnés à un ou deux ans de prison. Nous avons obtenu de les accueillir ici la journée. Avec l’aide d’une psycho-pédagogue et d’une spécialiste en pédagogie curative, nous tentons de les mettre à niveau dans leur formation scolaire», explique Maika, une jeune prof de maths et de sciences. A ses côtés, Alfredo témoigne. Il a 14 ans. Ses traits et son expression lui en donnent 10 de plus. «Les gosses de mon âge sont systématiquement battus dans les commissariats. Les coups de matraque et de poings pleuvent. Les flics nous enfoncent nos propres doigts dans le nez pour nous faire saigner».
Pour mériter ce traitement, Alfredo a volé un chauffeur de taxi. Quelques bolivars, l’équivalent de 4 ou 5 dollars. Aujourd’hui, il vit son dernier jour dans le Centre. Son rêve? Poursuivre des études. «Nous le suivrons, comme nous suivons les autres enfants qui sortent du Centre, pour qu’il puisse le vivre, son rêve».
L’école de la survie
Au volant de son 4×4, le Père Jorge sillonne la ville. 24 heures sur 24, l’une ou l’autre de ses équipes visite les lieux névralgiques où gamins et gamines exercent leurs petits boulots de subsistance: cireurs de souliers ou vendeurs de caramels… Dans le meilleur des cas. Jour et nuit il s’agit d’aller à leur rencontre dans les parcs, à la gare routière, dans des endroits comme le marché ou près de la cathédrale, là où les gosses de la rue aiment à se rassembler entre eux. «Ces groupes sont organisés comme une famille. Celui ou celle qui y fait son entrée se voit immédiatement assigner un ’papa’ et une ’maman’, choisis parmi les plus âgés. Les plus grands volent…. Et montrent aux plus jeunes comment le faire». L’école débrouille, de la survie dans la rue.
Ils ne sont pas nombreux aujourd’hui, remarque le rédemptoriste. Sans doute à cause du terrible orage qui a rapidement inondé les rues des anneaux périphériques de la ville. Dans un parc pourtant, assis sur un banc, quatre ou cinq gosses dissertent sur la non- qualification de la Bolivie pour le Mondial. Le missionnaire les connaît tous, de prénoms en prénoms, les saluant d’une affectueuse tape sur l’épaule ou d’une chaleureuse accolade. La méfiance que notre intrusion suscite s’estompe vite lorsqu’ils reconnaissent le Padre.
Pratiquement tous les gosses de la rue de Santa Cruz sont ainsi jour et nuit méticuleusement répertoriés par l’équipe de Callecruz. «Si un gosse vient les 23 premiers jours du mois toujours à la même place, et que le lendemain et les jours suivants il ne paraît plus, c’est que quelque chose lui est arrivé. Les gosses parlent entre eux. Et si aucun ne sait rien à son sujet…» Une moue, une expression sur son visage: rien de très rassurant pour qui les interprète. «Il faut du temps, beaucoup de temps pour qu’une véritable relation de confiance s’instaure entre notre équipe et les gosses. Six mois, un an parfois. Plus ils sont âgés, et plus difficile est le contact, rapport aux plis déjà pris. Aux rancoeurs emmagasinées. C’est encore plus compliqué avec les filles. Elles ont souvent trop souffert dans leur propre chair des viols répétés. Pour une première approche, ne serait-ce que pour soigner leurs blessures physiques, il faut souvent plus de trois mois».
Blessures physiques, blessures de coeur
Des blessures physiques, et surtout de cœur, Manuella en a subies plus que sa dose. Dans la rue à l’âge de 8 ans, exploitée sexuellement, violée lors de séjours en prison par des «gardiens de la loi», la fillette a survécu d’expédients pendant près de 4 ans, avant de choisir librement d’entrer au Centre Patuju. Librement? «Notre boulot est efficace dès lors que les gamins décident d’y venir eux-mêmes et donc de laisser la rue», assure Julio, un éducateur. Le Centre abrite aujourd’hui 45 filles et garçons, au bénéfice d’un suivi total. Ils y mangent, jouent, dorment en dortoirs et cultivent les loisirs en dehors des heures d’école. Une école que Manuella pensait encore inaccessible il y a quelques mois seulement.
Les 45 enfants, sans parler des nombreux gosses qui fréquentent par intermittence le Centre, parce que pas encore convaincus de la nécessité de quitter la rue, suivent en outre des ateliers de peinture, de céramique ou autres travaux créatifs. Une thérapie d’occupation à travers laquelle ils découvrent leurs propres valeurs.
Le parcours de Manuella? Comparable à celui des autres filles pensionnaires du Centre, presque identique à celui de Luisa, 11 ans, même si les blessures du cœur ne sont jamais les mêmes. Ses grands yeux noirs se referment à l’évocation de son passé, de ses fuites dans la rue après un larcin – «je courais le plus vite possible»-, à sa famille aujourd’hui disloquée, disparue, rayée pour cause de misère sociale.
Les masques de terre cuite que Luisa crée sous la direction d’un artiste bolivien témoignent dans l’expression son vécu douloureux. Souriants comme la famille pouvait encore sourire, à une époque que Luisa se rappelle confusément… Puis tristes, et encore plus tristes. Jusqu’à la laideur. «Nous avons dû la soigner pour une maladie vénérienne», glisse comme pour s’excuser la responsable de l’infirmerie du Centre. «Les maladies vénériennes sont parmi les plus nombreuses à soigner chez ces fillettes de 10-15 ans. Parce qu’elles ont été violées. Ou à cause de la prostitution…» (apic/pr)
Egypte: Les coptes protestants en liberté surveillée
APIC – Reportage
Minoritaires au sein de la minorité chrétienne
Jacques Berset, Agence APIC
Le Caire, 28avril(APIC) Implantée au pays des Pharaons au siècle passé
par des missionnaires américains, la communauté protestante d’Egypte se
sent, à l’instar des autres dénominations chrétiennes, en liberté surveillée. Minorité active au sein de la minorité chrétienne – l’Eglise copte orthodoxe rassemble à elle seule plus de 90% des quelque 8 à 10 millions de
chrétiens égyptiens – les coptes évangéliques refusent cependant de parler
de persécution religieuse. Même s’ils sont aussi la cible des islamistes.
«Nous avons nos écoles, nos hôpitaux, nos églises: notre situation est
relativement privilégiée. Je considère que nous sommes plus libres que les
chrétiens vivant dans n’importe quel autre pays musulman». A Faggala, en
plein centre du Caire, le pasteur Soliman Sadek escalade d’un pas décidé
les gravats qui jonchent le chantier de son église. Il se veut rassurant.
Certes, reconnaît-il, les 500’000 protestants égyptiens doivent affronter
un certain nombre de problèmes, mais l’on ne peut parler de persécution:
«Le gouvernement autorise nos activités et nos lieux de culte».
Grâce au tremblement de terre…
D’une certaine façon le tremblement de terre d’octobre 1992 a été pour
nous une bénédiction, ironise le Révérend Soliman Sadek, pasteur de la paroisse évangélique presbytérienne de Faggala, qui appartient au Synode du
Nil. En effet, son église, qui date de 1905, a subi des dommages qu’il fallait absolument réparer. Le pasteur en a profité pour faire davantage que
le simple entretien du bâtiment. «Autrement, il est quasiment impossible de
toucher et de transformer une église: il faut aller jusqu’à la présidence
de la République pour obtenir une autorisation, même pour installer des
toilettes. Cela peut durer de trois à cinq ans, quand on a de la chance.
Alors que les mosquées construites souvent sans autorisation, pullulent, et
bénéficient de privilèges fiscaux…»
Aujourd’hui, les ouvriers s’affairent dans cette bâtisse au style occidental austère, située dans un quartier où la présence chrétienne est bien
visible: de l’autre côté de la rue se trouve le collège jésuite de la Sainte-Famille, et à quelques pas l’église gréco-catholique. On refait à la hâte le pavement de l’église, qui était en bois. Mais pas question de parler
trop fort, car des curés ont déjà été emprisonnés pour avoir entrepris des
travaux d’entretien même minimes sans autorisation préalable. La loi de base réglant la construction des lieux de culte non musulmans est un décret
ottoman de 1856, le «Hatti Hommayoun», sur lequel s’est greffé un décret du
Ministère de l’Intérieur de 1934. Une loi discriminatoire.
Les musulmans sont privilégiés
Légalement, il n’est pas possible de construire une église à moins de
500 m d’une mosquée. On se heurte à chaque pas à une mosquée, il est donc
quasiment impossible d’avoir un emplacement répondant à cette exigence. La
réciproque n’existe pas. Si par hasard les coptes arrivent finalement à
construire, les musulmans s’empressent alors de bâtir une mosquée tout à
côté. En cas de protestation, ils répondent: «Nous nous aimons, la mosquée
et l’église sont l’une à côté de l’autre». Avec une certaine ironie, les
chrétiens répondent alors «bienvenue!». Il arrive que des musulmans construisent une mosquée dans le périmètre d’une future église bénéficiant
d’une autorisation, ce qui interdit alors la poursuite des travaux. Toute
demande de construction ou de réfection est soit freinée, soit virée à la
section religieuse de la Sûreté de l’Etat, qui souvent enterre le dossier.
Au-delà du discours diplomatique obligé, le pasteur Sadek reconnaît que
la vie des chrétiens égyptiens n’est pas une sinécure. Dans la Constitution, chrétiens et musulmans sont égaux; en théorie, ils ont les mêmes
chances. En réalité, «ils réservent les meilleures places pour les musulmans». Sauf si un entrepreneur musulman cherche un comptable. Il prendra
souvent un chrétien, les coptes ayant la réputation d’être honnêtes. «Beaucoup d’officiers chrétiens sont diplômés de l’Académie militaire et nombreux sont ceux qui étaient au front durant la guerre d’octobre 1973, mais
ceux qui en on tiré la gloire, c’étaient les musulmans».
Persécution contre les apostats
Soumis à de fortes pressions économiques et sociales, pour trouver une
place de travail, un logement ou en raison d’un mariage, et aussi grâce à
l’encouragement de l’Etat et des associations islamiques, quelque 10 à
15’000 coptes passent chaque année à l’islam. Mais le contraire est strictement interdit: la loi islamique, source de la législation égyptienne, punit de mort l’apostasie. Même si les milieux intégristes, qui voulaient du
temps de Sadate inscrire formellement cette disposition islamique dans la
législation égyptienne, ont échoué, l’abandon de l’islam n’est pas toléré.
«Si l’un de mes fidèles devient musulman ou si une protestante marie un
musulman, pas de problème, mais le contraire est impossible. Très très peu
de musulmans deviennent chrétiens, et si l’un d’entre eux se convertissait,
il subirait une persécution sévère. Il perdrait tout: ses biens, son travail, la garde de ses enfants». Le pasteur Sadek cite le cas de musulmans
convertis au contact d’un ingénieur chrétien: ils ont tous fini en prison.
L’ingénieur protestant, après six mois de détention, a dû émigrer.
Depuis le temps-là, souligne le pasteur presbytérien, «nous sommes conscients que nous ne pouvons pas prêcher à l’extérieur de notre église. C’est
à travers nos activités que nous donnons notre témoignage chrétien: il faut
aimer les gens, les aider sans distinction et sans faire de prosélytisme».
Ainsi, la population du quartier à grande majorité musulmane, respecte
l’engagement social de l’Eglise presbytérienne et ne fait aucun problème.
Au milieu du brouhaha et de la sarabande joyeuse d’un groupe de jeunes
orphelines en uniforme, le pasteur Sadek nous fait découvrir ses réalisations sociales qui profitent sans distinction à tous les pauvres du voisinage, musulmans ou chrétiens. A la Fawler House, du nom de l’Américain qui
fonda en 1870 l’orphelinat pour jeunes filles que nous sommes en train de
visiter, nous apprenons que cette institution est réservé aux chrétiens:
«Le gouvernement ne permet pas que nous accueillions des petites musulmanes, de peur qu’on les convertisse».
Mais dans les ateliers où l’on dispense une formation en matière de couture et de tissage d’une durée de deux ans, couronnée d’un certificat, les
jeunes filles musulmanes portant le voile ne sont pas rares. Grâce à l’aide
de diverses oeuvres d’entraide comme Patmos en Finlande ou l’organisation
protestante allemande «Brot für die Welt», le pasteur Soliman Sadek a déjà
pu réaliser de nombreux projets: atelier de menuiserie, foyer pour pasteurs
à la retraite, foyer d’accueil pour une quarantaine de jeunes filles qui
viennent de l’extérieur pour étudier au Caire, centre de conférence pour
rencontres oecuméniques, etc. Il bénéficie également de l’aide de la Mission chrétienne pour les aveugles pour sa clinique pour aveugles.
«Dans ce quartier tout à fait musulman, les gens disent que nous sommes
des gens de bien, car nous les aidons et ils envoient les membres de leurs
familles pour recevoir des soins». Sur 13’000 patients qui fréquentent annuellement la clinique protestante, plus des 3/4 sont musulmans. 35 docteurs chrétiens y travaillent, qu’ils soient catholiques, protestants ou
orthodoxes. «Le fait que nous ayons des femmes médecins est particulièrement apprécié, note le pasteur Sadek, parce que les musulmans ne permettent
que d’autres hommes puissent voir leurs épouses déshabillées».
Difficiles relations oecuméniques
En matière oecuménique, le bilan est cependant loin d’être satisfaisant.
Son Eglise, l’Eglise presbytérienne évangélique, originaire des Etats-Unis,
est venue en Egypte au XIXe siècle. Elle fait partie des 17 dénominations
protestantes, regroupées en quatre branches. Elle est la plus importante,
rassemblant près de la moitié des protestants égyptiens. Le contentieux
avec les orthodoxes date des origines: il y a 150 ans, les Américains sont
venus recruter des fidèles au sein de l’Eglise copte, qui s’estime victime
du prosélytisme protestant. Aujourd’hui, les protestants ont quelque 300
communautés, disposant de 250 pasteurs.
En matière de relations oecuméniques, «devant les étrangers, nous disons
que nous sommes amis et que nous travaillons ensemble. Mais en fait, les
orthodoxes ne nous aiment pas», déplore Soliman Sadek. Avec les catholiques, les relations sont meilleures. «Ici, à Faggala, par exemple, les jésuites nous prêtent leur église parce que nous ne pouvons pas utiliser la
nôtre pendant les réparations. Mais quand nous demandons aux orthodoxes,
c’est exclu, bien que je sois personnellement ami avec Amba Serapion,
l’évêque du patriarcat copte orthodoxe chargé des questions oecuméniques».
En effet, les coptes orthodoxes se considèrent comme la première Eglise,
«l’Eglise mère», que les protestants ont abandonnée. «Regardez vos grandsparents, ils sont tous orthodoxes», nous lance-t-on à la figure. Et les
protestants de répondre qu’à travers les écoles et les églises évangéliques, ils sont entretemps devenus membres d’une autre Eglise. «Les orthodoxes ne reconnaissent pas nos baptêmes et considèrent nos mariages comme illégaux. Quand un de nos membres veut se marier avec une fille orthodoxe,
ils le baptisent à nouveau, alors que protestants et catholiques reconnaissent mutuellement leur baptême et reconnaissent le baptême orthodoxe!».
A Faggala, les catholiques autorisent le pasteur Sadek à prêcher dans
leur église, tandis que les coptes orthodoxes ne lui permettent même pas de
participer lors d’un mariage ou d’un enterrement. «Ils ne nous considèrent
pas comme des pasteurs, mais comme des laïcs. Quand nous parlons avec eux,
ils disent que nous n’avons pas une église, mais qu’il s’agit d’un lieu de
rencontre quelconque». Une attitude difficilement compréhensible quand on
connaît le programme des islamistes: dans leur lutte sanglante pour la prise de pouvoir et l’établissement d’une république islamique en Egypte, les
«Gamaat Islamiya» ont fait de la minorité copte une cible toute désignée,
d’autant plus vulnérable qu’elle est divisée. (apic/be)
Encadré
Des centaines de victimes du terrorisme ces deux dernières années
En deux ans, la vague de terrorisme islamique en Egypte aurait fait officiellement quelque 300 morts, dont une bonne centaine de policiers et plusieurs touristes étrangers. En réalité, les victimes sont beaucoup plus
nombreuses, mais les autorités tentent de masquer l’ampleur du phénomène,
pour éviter notamment d’encourager une contagion islamiste qui démontre la
faiblesse de l’Etat. Sans oublier que les pertes dans le domaine du tourisme ont atteint en un an le milliard de dollars.
Certaines actions montrent que les groupes extrémistes, disposant de matériel sophistiqué, sont bien entraînés et déterminés. La preuve: la série
d’attentats l’an dernier contre un proche du président Moubarak, Safouat El
Chérif, ministre de l’information, contre le ministre de l’Intérieur Hassan
El-Alfi et contre le premier ministre Atef Sedki.
L’assassinat d’officiers de haut rang – dont des généraux, comme le numéro deux de la lutte antiterroriste, le général Raouf Khayrat, abattu début avril dans le quartier des Pyramides au Caire, ou le général de bridage
Chérine Fahmy, commandant des forces de sécurité de la région d’Assiout,
tué le 20 avril – fait penser que les terroristes des «Gamaat Islamiya»
sont infiltrés au plus niveau de l’Etat et des forces de sécurité.
La filière «afghane»
Grâce au procès devant la Haute Cour militaire contre les islamistes qui
ont tenté de tuer le premier ministre Atef Sedki, on commence à mieux connaître les filières terroristes. «Ce sont des faits établis: ceux qu’on appelle les «Afghanis» – qu’ils soient Egyptiens, Libanais ou autres – ont
été aidés par les services secrets américains, la CIA, et entraînés pour
lutter contre le communisme en Afghanistan. Ils ont une technique militaire
dont les Egyptiens n’ont pas l’habitude. Certains d’entre eux ont été arrêtés», a déclaré à l’APIC le ministre du tourisme Mamdouh El-Beltagui.
Des moudjahidines égyptiens ont en effet avoué avoir été entraînés dans
des camps à Peshawar, au Pakistan. Après avoir reçu un «lavage de cerveau»
qui les a rendus fanatiques, ils ont appris le maniement d’armes sophistiquées, comme des systèmes de bombes télécommandées.
Même si la solidarité familiale, en particulier en Haute-Egypte, fait
que l’on ne «donne» pas le nom d’un membre du clan recherché par la police,
le gouvernement marque depuis quelques mois des points dans sa guerre totale aux terroristes. Ils ont perdu récemment plusieurs de leurs cadres importants au cours d’accrochages avec les forces de sécurité, qui mènent une
«action préventive systématique et très énergique». Le 25 avril, le chef
des «Gamaat Islamiya», Talaat Yassine Hamman, a d’ailleurs été tué au Caire
lors d’un accrochage avec la police.
Outre l’opinion publique «très montée contre les terroristes», les partis politiques de toutes tendances – du Parti National Démocratique (PND),
du président Moubarak, hégémonique sur la scène politique, aux douze partis
de l’opposition légale – sont unanimes pour condamner le terrorisme et lutter pour l’éradiquer politiquement aussi, dans des meetings, des rassemblements de masse. Il s’agit en fait pour le gouvernement de battre le terrorisme non seulement sur le plan militaire, mais surtout sur le plan politique – notamment en luttant contre la corruption – et économique, par des
programmes de développement socio-économique et culturel qui battent en
brèche la mobilisation islamiste dans les milieux défavorisés. (apic/be)
Encadré
Un terrorisme quotidien
Outre les traditionnelles «vendettas» entre les familles, qui est un phénomène historique en Haute-Egypte, il y a depuis un certain nombre d’années
une sorte de terrorisme quotidien que les militants islamistes imposent aux
familles chrétiennes. D’abord ils les poussent à vendre leur maison et
leurs terres, leur faisant comprendre qu’il vaut mieux les céder à bas prix
que d’être tué et tout perdre. Après les menaces verbales on passe aux lettres anonymes, puis aux attentats. Des magasins, des pharmacies et des
églises sont pris pour cibles et plusieurs ont été incendiés. Les militants
armés entrent dans les maisons, pillent, tuent le bétail.
Des centaines de chrétiens ont été victimes de groupes terroristes ces
dernières années. Les grands chefs, qui tirent les ficelles mais ne se salissent pas les mains, sont connus. L’argument religieux est souvent invoqué pour camoufler des revendications de caractère socio-économique. Les
islamistes exploitent à fond la frustration sociale des masses deshéritées,
aiguisée par la richesse ostentatoire de ceux qui s’en sont mis plein les
poches depuis qu’a été lancée la politique d’»infitah», l’ouverture économique tant vantée par Sadate, et qui a aggravé les inégalités sociales.
«Si tu tues un chrétien, tu vas au ciel!»
Une sorte de «mafia islamique» planifie aussi la terreur pour son propre
profit. Elle se sent protégée par des magistrats et des policiers de mèche.
Les auteurs des attentats ne sont souvent que des adolescents qui ont subi
un «lavage de cerveau». On leur dit: «Si tu tues un chrétien, tu iras au
ciel!», signale Emed Nabil, collaborateur de l’Eglise copte orthodoxe. Aider les gens à résister à cette pression est l’une des tâches de l’Eglise,
souligne dans un anglais parfait ce militant qui a étudié le développement
communautaire en Angleterre. Elle cherche à dissuader les chrétiens de
partir gonfler le flot des déracinés qui aboutissent finalement au Caire,
où l’Eglise doit leur trouver gîte et travail.
En investissant dans des projets qui génèrent des revenus – dans le domaine artisanal, agricole – en développant les infrastructures scolaires et
sanitaires et en formant des «leaders» locaux, l’Eglise copte incite les
chrétiens à s’accrocher à leur village. Tâche difficile: «Car si le gouvernement n’est pas capable de se protéger lui-même contre les attentats, comment les gens ordinaires peuvent-ils se sentir en sécurité?», lance Emed
Nabil.
Des membres de l’élite chrétienne – professeurs, pharmaciens, médecins,
bijoutiers, avocats -, ont décidé de quitter la région d’Assiout en raison
des attentats. Les «fellahs», les paysans si vitalement attachés à leur
terre, n’ont plus personne pour les défendre et parler pour eux. Ils cèdent
finalement à l’intimidation, arguant qu’ils n’ont en fait plus rien à protéger, sinon leur vie. (apic/be)



