APIC – Reportage I
Déportées au « couvent de concentration » de Slovenska Lubca (140494)
Georges Scherrer, Agence APIC
Bratislava, 14avril(APIC) Un jour de 1958, lors d’une opération planifiée
de longue date par les autorités communistes de Prague et rondement menée « de nuit, afin que personne ne s’en aperçoive », les religieuses de Tchécoslovaquie furent brutalement arrêtées et emmenées au « couvent de concentration » de Slovenska Lubca, en Slovaquie. Soeur Fidelia , entrée dans la Congrégation des filles de Saint François d’Assise en 1947, a passé onze ans
dans cette prison spéciale, où les religieuses étaient destinées à mourir à
petit feu. Aujourd’hui, Soeur Fidelia a pardonné et songe à l’avenir.
Soeur Fidelia a passé son enfance en Moravie, ce qui explique sa bonne
maîtrise de l’allemand. Ses parents ont fui la guerre en 1942 pour trouver
refuge en Slovaquie, considérée alors comme plus sûre. C’est en Moravie aujourd’hui partie de la République tchèque – que la route de la jeune femme croisa celle des franciscaines. A l’époque, ces soeurs devaient encore,
conformément à leur ancienne règle, demander l’aumône pour assurer leur
existence. Et les religieuses en habit noir vinrent ainsi frapper un jour à
la porte de ses parents.
C’est alors que jaillit subitement en elle la décision de rejoindre les
franciscaines. Sur le moment, elle n’avait pas imaginé le fardeau de
souffrances que lui vaudrait cette décision. Son visage, encadré d’un voile
blanc, n’a pas d’âge.
En 1947, ayant terminé l’école, elle entra au noviciat de la Congrégation. Les communistes avaient entre-temps pris le pouvoir dans le pays. Au
début tout se passa pas trop mal. Encore que les agents des Services secrets STB – la « Stasi », souligne-t-elle avec une voix qui ne trompe pas apparurent de plus en plus fréquemment à l’hôpital rattaché au couvent des
franciscaines de Bratislava-Prievoz. Puis un jour, le 14 avril 1950, tous
les ordres religieux masculins furent dissous en Tchécoslovaquie. Les soeurs en habits noirs purent cependant poursuivre leur travail à l’hôpital,
car il n’y avait personne pour les remplacer au chevet des malades et des
mourants.
« Une catastrophe pour l’Eglise »
Cependant, une sinistre nuit de 1958, la police débarqua et emmena les
religieuses: destination Slovenska Lubca, en Slovaquie centrale, près de
Banska Bystrica. Cette forteresse médiévale, située quelque 200 mètres audessus de la vallée, a été baptisée de divers noms: prison, camp de concentration et finalement « couvent de concentration ». Soeur Fidelia y fut
internée en compagnie de 250 autres soeurs, appartenant à 8 congrégations
différentes. La religieuse se souvient: « Nous étions alors encore jeunes,
et pour nous, c’était supportable. Mais pour l’Eglise, ce fut tout
simplement une catastrophe. Ils lui avaient tout pris. »
Elle se consola à l’idée que dans ce château fort de Slovenska Lubca,
les soeurs étaient autorisées à garder leur habit religieux. Leur première
tâche consista à nettoyer le château, un bâtiment de cinq étages, et
installer leurs lits dans les salles. La torture psychologique consistait à
fermer un nouveau couvent en Tchécoslovaquie chaque fois qu’une autre salle
était aménagée et à interner les soeurs dans ce camp.
Mourir à petit feu
Un frère franciscain et un frère rédemptoriste, également détenus, devaient aller chercher la nourriture des soeurs au village. Ce que l’on
voulait, en définitive, ce n’était pas les faire simplement mourir de faim,
mais les laisser mourir à petit feu à l’abri des regards de l’opinion
publique mondiale. Quelques soeurs solides durent travailler dans les entreprises agricoles socialistes.
Le STB utilisait aussi d’autres méthodes pour harasser les religieuses,
comme l’exigence faite aux soeurs de payer leur nourriture. « Avec quoi sommes-nous censées payer? », demandaient les supérieures, « Nous n’avons pas
d’argent », racconte Soeur Fidelia. Finalement les soeurs furent envoyées
dans des établissements pour assistés sociaux qui venaient d’être ouverts
en Tchécoslovaquie ainsi que dans des hospices pour personnes âgées. C’est
ainsi que les premières soeurs purent quitter Slovenska Lubca. En 1970, Soeur Fidelia rejoint à son tour Bratislava. Seules les soeurs âgées et malades purent rester au « château ».
« La réalité était bien plus terrible encore »
« La réalité était bien plus terrible encore », me souffle alors mon accompagnateur et interprète, un médecin slovaque, qui avait été amené à
soigner les religieuses dans leur « couvent de concentration ». « La soeur minimise la réalité. Ce qui se passait là-bas était en-dessous de toute dignité humaine. Les conditions de vie étaient abominables. Vingt à vingt-cinq
soeurs vivaient dans la même pièce et il n’y avait que deux toilettes au
sous-sol pour les 250 religieuses. Pour s’y rendre, elles avaient à parcourir un dédale d’escaliers escarpés et étroits. Mais les vieilles soeurs
âgées, clouées au lit, n’étaient plus en mesure de fournir un tel effort.
Le STB, en plus, les pressait d’abjurer leur foi. Les soeurs ont résisté et
se sont serré les coudes ».
Soeur Fidelia et le docteur commencent alors une discussion animée en
slovaque. Un nom ressort plusieurs fois de la discussion, celui du Père
Horny. Mon accompagnateur traduit: « Ce prêtre était autorisé à célébrer la
messe pour les soeurs au château ». Il faisait froid au château, poursuitil, le charbon et le bois ne pouvaient être hissés à l’étage que par un
seul escalier. « Nous avons tout fait pour nos vieilles compagnes », raconte
Soeur Fidelia, du moins aussi longtemps que les jeunes soeurs ont pu rester
au château…
Retour à la « normalité »
Finalement, sur l’insistance des supérieures, il fut possible de construire un foyer pour les soeurs les plus âgées dans un endroit isolé, à
l’extérieur du château. Les jeunes soeurs travaillaient dans des hôpitaux,
au milieu des mourants, pour réunir de l’argent pour ce foyer. Mais la
congrégation n’était pas au bout de ses peines. Il n’y avait plus de novices pour assurer la relève. « C’était le plus dur de tout. Pendant toute
cette période d’emprisonnement, nous n’avions pas le droit de nous occuper
des vocations », relève Soeur Fidelia.
Après le printemps de Prague, en 1968, un nouveau chapitre commence
alors aussi pour Soeur Fidelia. En 1970, elle fut ramenée, en compagnie de
25 autres soeurs, dans leur propre hôpital franciscain de Bratislava. Après
1968, nombre d’infirmières laïques, qui avaient travaillé dans cet établissement, étaient soit parties pour l’étranger, soit avaient refusé de continuer. Les mourants, qui avaient été envoyés ici par les hôpitaux de la ville, étaient livrés à eux-mêmes pour y passer les derniers jours de leur
vie. Les seules personnes disposées à se consacrer à eux étaient les religieuses, c’est pourquoi on avait été les chercher. A partir de ce jour jusqu’à la « Révolution de velours » de 1989, les soeurs vivaient à l’étage de
leur couvent. La rez-de-chaussée abritait l’hôpital et la chapelle.
Depuis 1992, les soeurs s’activent à la restauration de leur couvent que
l’Etat leur a restitué entre-temps. L’oeuvre d’entraide catholique « Aide à
l’Eglise en Détresse » (AED) leur a déjà fait parvenir quelque 30’000 francs
pour les travaux de chauffage, de plomberie, pour l’eau potable et l’évacuation des eaux usées. En octobre dernier, les portes de l’entrée principale, dépourvues de gonds, étaient le dernier stigmate de l’état d’abandon
dans lequel l’édifice s’était trouvé par le passé.
Solidarité au nom de Dieu
« Je pense que saint François priait pour nous », dit la soeur en se remémorant les souffrances qu’elle et les autres religieuses de toutes les
congrégations de Tchécoslovaquie ont endurées sous le régime communiste.
« Nous voyons en saint François notre modèle du sacrifice de soi-même et de
l’amour. » Le fait que les soeurs, tout au long de leur captivité, ont pu
suivre la messe et recevoir la communion leur a été une aide inestimable.
Elle ne précise pas combien de ses compagnes ont perdu la vie à Slovenska
Lubca. Elle est trop indulgente pour cela. D’ailleurs, parmi les membres du
STB, il y en a eu aussi qui soulagèrent les peines des soeurs, fait-elle
remarquer avec un grand sourire. « Notre force secrète venait du fait que
tous les croyants étaient solidaires au nom de Dieu Tout-Puissant ». (apicgs/fs)
Encadré
Aide à l’Eglise en Détresse
(APIC) L’Oeuvre d’entraide catholique « Aide à l’Eglise en Détresse » (AED)
soutient les Eglises en difficulté dans le monde entier. Des églises, des
couvents, des séminaires, des centres catéchétiques sont construits ou rénovés avec le concoure de l’Oeuvre que le père Werenfried van Staaten, plus
connu sous le nom de « Père au lard », a fondée. L’AED aide à la formation de
prêtres et de religieux et à la publication de littérature religieuse. Sa
Bible pour enfants, par exemple, a déjà été distribuée à plus de 25 millions d’exemplaires en plus de 70 langues.
L’AED, pendant les années de la répression communiste, s’est efforcée,
tant bien que mal, de soutenir les religieuses en Europe de l’Est. Elle apporte une aide à la reconstruction et à la formation – comme aujourd’hui
chez les « Filles de St François d’Assise » à Bratislava – dans presque tous
les pays de l’ancien bloc communiste.
Pour l’Oeuvre, les religieuses dans le tiers monde ne doivent pas non
plus être oubliées. Sans elles, la proclamation de l’Evangile et la prise
en charge pastorale et sociale des populations ne seraient pas possibles
dans bien des régions du monde. (apic/gs/be/fs)
Des photos de ce reportage sont disponibles à l’Agence APIC. La deuxième
partie sera publiée dans le service APIC de dimanche prochain.
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse