Comment placer son argent

APIC – Interview

« chrétiennement »?

15e anniversaire de l’Association romande de soutien à la SCOD

La SCOD, la banque oecuménique qui prône le « prêt solidaire »

Bernard Bavaud, Agence APIC

Neuchâtel, 5mai(APIC) Depuis les révélations sur le blanchissage d’argent

sale provenant du trafic d’armes ou de la drogue, de plus en plus d’épargnants souhaitent connaître l’usage que la banque fait de leurs économies.

Mieux, des banques nouvelles ont vu le jour, où les déposants attachent

plus d’importance aux types de projets financés qu’aux taux d’intérêt ou

aux dividendes escomptés. Depuis 15 ans, en Suisse romande, une Association

popularise l’idée du « prêt solidaire » dans le cadre de la SCOD, une banque

coopérative oecuménique de développement.

On commence à connaître la Banque alternative suisse (BAS) qui pour le

moment se développe en Suisse alémanique surtout. Plus ancienne et connue

en particulier dans les milieux chrétiens, la Société Coopérative Oecuménique de Développement (SCOD) a été fondée en 1975 à Amersfoort, aux PaysBas, à la demande du Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Genève. Grâce

à l’argent récolté dans les pays du Nord, la SCOD investit dans des projets

de développement au Sud.

Dans notre région, c’est l’Association suisse romande de soutien à la

SCOD – qui fête cette année ses 15 ans d’existence – qui collecte et achemine les contributions individuelles et des institutions vers cette banque

d’un genre nouveau. L’APIC a rencontré Marie-Claire Roulin, de Neuchâtel,

l’actuelle présidente de l’Association. Elle souligne que les fonds récoltés sont en légère augmentation, malgré la crise.

APIC:La crise économique qui frappe en particulier la Suisse romande n’at-elle pas affecté la SCOD ?

M.-C.Roulin:Certes, si l’on regarde les comptes de l’année dernière, on

s’aperçoit que des « prêteurs » ont retiré leur capital investi à la SCOD.

Les retraits sont plus nombreux probablement à cause de la situation économique actuelle, parce que ces personnes ont maintenant besoin de cet argent

ou parce que les enfants étant plus grands, ils participent aux frais de

leurs études. C’est normal. Cela montre bien que la SCOD est une banque et

non pas une « bonne oeuvre » financière à fonds perdus. Malgré cette tendance, nous constatons un accroissement du capital-actions d’environ 80’000

francs en 1993.

Ils sont 365 à faire confiance à la SCOD en Suisse romande, un nombre

qui augmente très légèrement chaque année, bien que nous soyons cependant

dans une phase de stagnation. Nous faisons évidemment partie des petites

Associations de soutien à la SCOD, si l’on compare par exemple avec l’Allemagne. L’association de soutien suisse-alémanique, bien qu’étant entrée à

la SCOD après nous, progresse plus vite. Il faut cependant rappeler que la

situation financière des Eglises cantonales en Suisse alémanique est bien

meilleure qu’en Suisse Romande, spécialement à Genève et à Neuchâtel.

APIC: Parmi les bons clients de la SCOD, peut-on compter les paroisses protestantes et catholiques ?

M.-C.Roulin:Hélasnon! Les fondateurs de la SCOD avaient pensé que les

Eglises locales et les paroisses allaient naturellement investir dans cette

nouvelle banque, comprendre facilement le pourquoi évangélique d’un placement répondant à des critères éthiques. Il a fallu déchanter. Finalement,

dans les paroisses, trop de responsables financiers sont de « bons gestionnaires » qui veulent absolument que « leur » argent rapporte le plus possible

d’intérêts. Le capital-actions de la SCOD provient majoritairement des associations de soutien qui recueillent les prêts individuels des chrétiens.

Au fond, les paroisses n’ont pas approfondi la différence entre don et

prêt. La SCOD verse depuis quelques années un dividende de 2%. Avec ce

taux, il est clair que la SCOD n’est pas attractive par rapport à ce qu’offraient les autres banques il y a quelques années, soit du 6 à 7%, voire

plus. Les financiers des paroisses ont en outre un peu peur que cette banque oecuménique, certes bien intentionnée, ne soit pas très solide financièrement. « Mieux vaut faire un don; pourra-t-on vraiment me rendre cet argent en cas de besoin? », se demandent toujours les caissiers prudents…

Les prêteurs individuels et quelques organisations tiers-mondistes et

ecclésiales ont cependant compris le sens évangélique de la SCOD. Pour la

Suisse entière, le capital-actions en 1993, se monte à 8 millions de francs

suisses. Ce n’est pas énorme, mais ce n’est pas insignifiant.

APIC: Quelle ressemblance avec la Banque alternative suisse (BAS)?

M.-C.Roulin:La SCOD est assez différente de la Banque alternative. Cette

dernière fonctionne uniquement avec des clients suisses et soutient des

mouvements écologiques, culturels, communautaires et à caractère social

dans notre pays tandis que la SCOD s’occupe de projets de développement

dans le tiers monde et, depuis quelques années, d’investissements dans certains pays de l’Est européen. Dans leur conception éthique cependant, la

BAS et la SCOD sont proches. Les gens qui investissent à la SCOD et à la

Banque alternative, ce sont des personnes qui acceptent, par idéal religieux ou politique – souvent les deux à la fois – de prêter de l’argent en recevant des intérêts ou dividendes inférieurs à ceux des autres banques. La

Banque alternative, à mes yeux, prend moins de risques financiers que la

SCOD. A cause de la situation financière des Suisses d’abord. Ensuite la

BAS n’a pas pas de problèmes de variation du cours des changes, enfin les

projets élaborés dans le tiers monde sont parfois moins bien organisés.

Malgré ces risques, peu de projets ne remboursent pas leur prêt. Cela

peut arriver, par exemple, lors d’un typhon, d’une guerre locale ou d’un

changement politique dans le pays. Ce n’est pas nécessairement parce que

ces projets étaient mal préparés. La SCOD engage du personnel pour aider

les personnes sur place – petites entreprises communautaires, coopératives

d’artisans ou de pêcheurs… – à faire des investissements corrects.

APIC: Comment en êtes-vous arrivée à prendre des responsabilités au comité

de la SCOD?

M.-C.Roulin:J’ai connu la SCOD grâce à ma mère, très âgée, dont je m’occupais. Il y a quelques années, elle me dit à brûle-pourpoint: « Tu sais, il

y a une banque oecuménique qui prête autrement ». Je me suis renseignée auprès du Conseil oecuménique des Eglises (COE). Nous avons réfléchi ensemble. Ma mère, mon mari et moi sommes alors devenus membres de la SCOD. Le

COE nous a aidés à voir clair sur l’Afrique du Sud en demandant de retirer

notre argent des grandes banques suisses soutenant le régime d’apartheid.

Ce boycott a permis de mieux comprendre notre propre responsabilité face

à l’argent que nous plaçons dans les banques. De plus, pour une fois, les

Eglises ne demandaient pas un don mais un prêt, une manière nouvelle d’aider le tiers monde, moins paternaliste. En effet, le don peut quelquefois

humilier, car il appelle la reconnaissance, implique une relation de dépendance du plus pauvre envers le plus riche.

Les paroisses, à mon avis, n’ont pas bien analysé cette manière de faire. Elles préfèrent le don que l’on ne fait qu’une fois chaque année à un

prêt qui se base sur une certaine relation d’égalité. Les quêtes pour les

missions chrétiennes en Afrique ou ailleurs – implantées, ne l’oublions

pas, au moment de la colonisation – n’ont-elles pas influencé durablement

nos mentalités avec cette notion du don pour ces « pauvres gens »?

Dans mon enfance les Eglises nous inculquaient un puissant paternalisme

envers les « indigènes » dont nous parlaient les missionnaires de passage. La

statue du « petit nègre disant merci avec sa tête » quand nous lui mettions

quelques sous en était la vivante image. La SCOD, c’est une autre conception de la charité chrétienne. C’est pourquoi, un jour, sachant que le comité de l’Association romande cherchait de nouvelles forces, je me suis annoncée.

APIC: Comment qualifierez-vous la SCOD ?

M.-C.Roulin:D’abord d’ »oecuménique ». Avant même que Pain pour le Prochain

et l’Action de Carême se mettent ensemble, au moins pour le thème et la

réalisation de la campagne de carême, la SCOD avait ce caractère oecuménique. Il est urgent que les Eglises travaillent ensemble pour améliorer,

dans la dignité, la situation catastrophique des pays du Sud. Deuxièmement,

la SCOD me paraît une action évangélique de partage original.

Pour 1993, le montant du capital-actions de la SCOD était de 120 millions de florins, soit à peu près 90 millions de francs suisses. Face aux

milliards de francs de bénéfices de nos grandes banques, ce n’est certes

pas grand chose. Mais c’est un signe tout de même que des chrétiens commencent à changer leur regard sur leur manière de gérer leur argent. Une petite graine qui pourrait devenir un jour un grand arbre! (apic/ba)

Encadré

L’Association suisse romande de soutien à la SCOD existe depuis 1979 avec

le parrainage du Département Missionnaire Romand, de l’Eglise catholique

chrétienne de Genève et de Caritas-Genève. Elle reçoit des placements à

partir de 100 florins (environ 75 francs suisses). Elle transmet ensuite à

la SCOD les fonds qu’on lui confie en établissant un compte (fiducie). Elle

contrôle l’activité de la SCOD et rembourse sur demande les fonds des fiduciants, conformément aux statuts. Elle verse aux fiduciants la part du dividende qui leur revient.

Le but principal de la SCOD est de promouvoir l’intérêt de ses membres

pour la coopération à la justice sociale, à la croissance économique et à

l’autonomie des régions pauvres du monde, en accord avec les principes moraux et sociaux du COE. La société favorise ce processus par des prêts à

des conditions favorables, des investissements directs, des dons et des garanties de prêts. Ces opérations sont conforme aux normes d’une gestion financière saine. Pour réaliser son but, la Société suscite un double effort.

Dans les pays du Sud: dépasser la mentalité d’assistés pour apprendre à gérer son capital – si modeste soit-il – de manière à aboutir le plus rapidement possible à l’autonomie financière et à l’indépendance économique. Dans

les pays industrialisés: apprendre la solidarité avec des pauvres non seulement par des dons, mais encore par des prêts, des investissements comportant des risques parce que leur but prioritaire n’est pas la rentabilité

mais le développement solidaire. (apic/ba)

L’association suisse romande de soutien à la SCOD fêtera ses 15 ans

d’existence le samedi 28 mai à la paroisse protestante de la Sallaz à Lausanne, lors de son Assemblée générale. Des fondateurs de l’association évoqueront les premiers pas de cet engagement de chrétiens pour une banque

« pas comme les autres ».

Des photos de la SCOD peuvent être obtenues auprès de l’agence APIC.

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