Y a-t-il quelque chose de pourri au royaume des évêques chiliens?

L’Eglise catholique au Chili a-t-elle quelque chose à se reprocher? C’est ce que la récente convocation par le pape François à Rome des évêques du pays pourrait suggérer. Un rapport de 2’300 pages a été remis au pontife. Il concerne la dissimulation présumée d’abus sexuels au sein du clergé. En réaction, François fait état d’un « manque d’information vraie et équilibrée » de la part de l’Eglise chilienne.

« Si le pape lui-même dit qu’il n’a pas reçu des informations correctes, c’est que quelque chose a mal tourné et que nous devons faire notre mea culpa », a souligné Mgr Fernando Ramos. Le secrétaire général de la Conférence épiscopale du Chili a fait cette déclaration lors de l’assemblée plénière qui a commencé le 9 avril 2018 à Punta de Tralca, près de Valparaiso, au nord du pays.

Mgr Scicluna, un enquêteur expérimenté

Les évêques avaient reçu un jour plus tôt la lettre du pape François les convoquant à Rome. Le pontife a apparemment pris cette décision après avoir lu le rapport rédigé par Mgr Charles Scicluna sur la présumée dissimulation exercée par Mgr Barros, évêque d’Osorno, d’abus sexuels commis par le Père Fernando Karadima. Avant de devenir évêque, Juan Barros aurait eu connaissance des agissements pédophiles du prêtre, sans les dénoncer.

Le document a été remis au pape le 20 mars. Son contenu est encore inconnu. Il semble cependant suffisamment à charge pour que le pape François demande pardon pour la déclaration faite lors de sa visite apostolique au Chili, en janvier 2018. Il avait apporté son soutien à l’évêque d’Osorno en déclarant: «Le jour où ils m’apportent une preuve contre Mgr Barros, alors je parlerai. Il n’y a pas une seule preuve contre [lui]. Tout cela est de la calomnie, est-ce clair? ». Une opinion que le pontife aujourd’hui regrette, et qui aurait été causé selon lui par « un manque d’information vraie et équilibrée ».

Mgr Scicluna est un enquêteur expérimenté du Vatican. Au milieu des années 2000, il avait notamment été chargé par le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, d’enquêter sur les accusations visant le Père Marcia Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ.

Pendant huit jours, l’archevêque de La Valette a recueilli sur place 64 témoignages et préparé un dossier de 2’300 pages sur les accusations dont fait l’objet Mgr Barros.

Soupçons sur les sources d’information

Les sources d’information formelles du pape dans un pays donné sont principalement le nonce apostolique et la Conférence épiscopale. Le message du pape permet donc de penser que ces sources ont été insuffisantes concernant le cas de Mgr Barros. La lettre du pape convoque ainsi l’ensemble de l’épiscopat à Rome, « pour dialoguer sur les conclusions de la visite [de Mgr Scicluna] et de mes conclusions». Selon le quotidien chilien El Mercurio, la rencontre pourrait se dérouler la troisième semaine de mai 2018.

Le nonce sur la sellette

Lors de leur assemblée plénière, les évêques chiliens n’ont pas fait mystère des enjeux cruciaux attachés à cette convocation. « La rencontre avec le pape pourrait apporter des changements plus profonds dans l’Eglise chilienne que la destitution d’un évêque », a déclaré Mgr Ramos, selon El Mercurio du 12 avril 2018. La convocation à Rome pourrait être le signe que ces changements vont concerner plus de personnes que ce que l’on pensait au départ, commente le journal. La presse évoque en tout cas la possibilité de la démission de Mgr Barros, en rappelant que la dissimulation d’abus sexuels constitue, d’après les nouvelles mesures prises en 2015 par le pape François, un motif de destitution d’un évêque.

Selon les médias chiliens, une autre personnalité sur la sellette serait le nonce apostolique, Mgr Ivo Scapolo. La presse du pays l’avait accusé, déjà avant la visite de Mgr Scicluna, de s’immiscer dans l’enquête. Il aurait en effet demandé à ce que les trois personnes qui accusent Mgr Barros d’avoir couvert les abus sexuels par Fernando Karadima, ainsi que le mouvement des laïcs qui demande la démission de Mgr Barros, fassent d’abord parvenir par écrit et de manière synthétique ce qu’ils comptent dire à l’envoyé du pontife.

Les victimes saluent le geste du pape

Mais la missive du pape a également suscité nombre de réactions positives au Chili. « Ce message est reçu avec beaucoup d’espoir, mais aussi avec une certaine inquiétude, parce qu’il confirme beaucoup d’intuitions selon lesquelles quelque chose ne tourne pas rond ici », a affirmé sur le média chilien Radio Duna le jésuite Felipe Berrios. Le prêtre s’est montré particulièrement cinglant sur l’épiscopat du pays, utilisant même le terme de « mafia ». « J’espère qu’entre maintenant et le moment où les évêques se rendront (au Vatican), ils ne se tourneront pas vers cette machine de désinformation qui existe dans l’Eglise catholique », a-t-il déclaré. Le prêtre décrit un système de « verticalité », de « secret » et de « peur », qui doivent être « démantelés ». Une situation dont le pape Jean Paul II serait responsable. Pour le jésuite, le pontife polonais aurait ainsi « fait dérailler le processus de modernisation que l’Eglise (au Chili) était en train de vivre dans les années 1960 ».

Le pape François évoque dans sa lettre sa volonté de communiquer directement ses regrets aux victimes des abus sexuels au Chili. Trois des victimes du Père Karadima ont confirmé, dans El Mercurio, avoir reçu une invitation à se rendre à Rome. Saluant le « geste » du pape François, elles ont déclaré être en train d’évaluer leur participation à la rencontre.

Le mouvement de laïcs d’Osorno, qui est au front de la dénonciation de Mgr Barros, a déclaré apprécier la demande de pardon du pape et l’accepter. « Nous espérons que ce repentir se traduira par des actions concrètes », ont-ils toutefois ajouté. (cath.ch/ag/rz)

Evêques chiliens: le pape demande pardon

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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