APIC – Dossier
Une journée d’étude sur «le service de l’autorité doctrinale»
Bruxelles, 9mars(APIC/CIP) L’actualité ecclésiale a relancé le débat parmi les catholiques: comment penser «une articulation correcte entre la
communauté croyante, les théologiens et le magistère» ? La section francophone belge de l’Association Européenne de Théologie Catholique (AETC) a
organisé récemment une journée d’étude à Louvain-la-Neuve sur ce thème,
avec pour titre «Le service de l’autorité doctrinale».
Le sujet de la journée n’était pas l’autorité dans l’Eglise en général,
mais l’autorité doctrinale: une fonction jugée «importante et salutaire»,
mais dont les modalités d’exercice, le statut, les procédures, les domaines
appellent un travail de réflexion des théologiens. Cette réflexion a été
relancée notamment par l’encyclique de Jean-Paul II «Veritatis Splendor»,
par la lettre du pape «Ordinatio Sacerdotalis» sur l’ordination sacerdotale
interdite aux femmes, et récemment par la révocation de Mgr Jacques Gaillot
comme évêque d’Evreux.
L’autorité doctrinale selon Vatican II
Selon quels critères cette autorité peut-elle s’exercer au service de
l’Eglise? Selon la Constitution dogmatique de Vatican II sur la «Révélation» (»Dei Verbum»), l’Eglise compte sur tous les fidèles pour transmettre
ce qu’elle croit, vit et célèbre, c’est-à-dire pour assurer la vitalité de
sa propre «tradition» ecclésiale.
Or, comme le rappelle le Père belge Ignace Berten, vicaire provincial
des dominicains de Belgique Sud, ce document majeur de Vatican II fut aussi
le plus débattu. Le texte initial, conçu comme préface à l’ensemble des
textes du Concile, fut rejeté par la majorité des évêques dès la première
session, en novembre 1962. Le texte définitif ne fut adopté que trois ans
plus tard, à la fin du Concile, après de profonds remaniements et sur la
base d’une cinquième rédaction. «Si le texte initial avait été voté,
c’était l’arrêt de l’exégèse et même de la théologie actuelles», a écrit à
ce propos Mgr Jean-Julien Weber, ancien archevêque de Strasbourg.
La première mouture avalisait une interprétation rigide des Conciles de
Trente (1545-1563) et de Vatican I (1869-1870). En réaction à la Réforme
protestante et à la mise en valeur par Luther de la «seule Ecriture» comme
source de la Révélation, Trente avait redit l’importance des «traditions
non écrites». Quant à Vatican I, à côté des vérités démontrables, seules
admises par le courant rationaliste, il réaffirmait les vérités surnaturelles de la Révélation, «contenues dans les livres écrits et dans les traditions non écrites» de l’Eglise. Les théologiens officiels du Vatican en
vinrent alors à présenter la Révélation comme une somme de «vérités» assez
figées, contenues dans deux sources plutôt disjointes, l’Ecriture et la
Tradition, placées sous l’autorité suprême du Magistère.
Le Concile s’est gardé d’isoler le rôle du pape parmi les évêques
Le texte définitif consigné dans «Dei Verbum» a finalement revu les
perspectives. Il situe la Révélation comme action de Dieu au coeur d’une
Tradition vivante qui «vient des Apôtres» et «se poursuit dans l’Eglise
sous l’assistance du Saint-Esprit». La Tradition et l’Ecriture sont intimement reliées, tandis que le langage qui faisait du magistère l’autorité suprême et y subordonnait le rôle des fidèles a été abandonné, note I. Berten. Selon «Dei Verbum», la tradition progresse et s’approfondit dans
l’Eglise selon trois pôles: «la contemplation et l’étude des croyants»,
notamment des théologiens; «l’intelligence intérieure» ou l’expérience spirituelle et morale de la communauté croyante; «la prédication de ceux qui,
avec la succession épiscopale, reçurent un charisme qui certifie la vérité», le Concile se gardant d’isoler le rôle du pape parmi les évêques.
Vatican II articule donc étroitement le rôle des théologiens, le sens de
la foi porté par la communauté croyante et la fonction des évêques.
Distincts par leurs missions, les théologiens et les évêques restent
membres de la communauté croyante. Les rôles des uns et des autres sont
impensables sans les liens réciproques qui tissent la communion ecclésiale.
Un équilibre à retrouver
Mais n’y a-t-il pas aujourd’hui désarticulation de ces liens ? En fait,
observe Ignace Berten, depuis trente ans, plusieurs questions sensibles ont
été soustraites par Rome aux débats du Concile et des Synodes. Des théologiens et des évêques ont reproché aussi au Vatican une écoute sélective de
certains épiscopats et une pression sur des assemblées d’évêques par la manière d’organiser les travaux.
Aux yeux de certains théologiens, les évêques ne prennent pas toujours
leurs responsabilités, préférant taire des désaccords et se montrant plus
attentifs au «désarroi» des fidèles qu’aux «opinions» émanant du peuple
chrétien. Le document du Vatican sur «La vocation ecclésiale du théologien»
tend enfin, aux yeux des théologiens, à réduire leur rôle à celui de commentateur du magistère, sans valoriser le «sens de la foi» porté par l’ensemble du peuple chrétien.
Dissentiment=hérésie?
Pour Ignace Berten, à force de se présenter en autorité autonome, le magistère pousse la communauté à une prise de distance, par réflexe de survie: elle est alors privée du vis-à-vis crédible et de la vigilance de
l’autorité. L’»autonomisation» du magistère prive aussi les théologiens de
leur parole propre: tout dissentiment risque d’être glissement dans l’hérésie. Enfin, à s’ériger en instance suprême entre la Parole de Dieu et
l’Eglise, le magistère ne tend-il pas à se couper de l’Eglise et, par défaut de communion, d’être menacé d’erreur? Bref, faire dépendre le «sens
de la foi» du seul magistère ne peut «qu’ébranler l’équilibre ecclésial».
L’autorité «fait grandir»
Invité à proposer des pistes pour un «service idéal de l’autorité doctrinale dans l’Eglise», l’abbé Philippe Weber, professeur à la Faculté de
Théologie de l’Université catholique de Louvain (UCL), remarque d’emblée
qu’en dehors de Dieu, «seule autorité infaillible», la doctrine sur l’autorité doctrinale dans l’Eglise reflète elle-même des théologies plurielles.
Faut-il opter pour une conception «libérale», laissant les individus se déterminer d’après les opinions en concurrence ? Pour une conception «intransigeante», associant la vérité à l’unanimité et traquant les déviances ?
Pour une conception «dialectique», visant la lumière à travers le choc des
idées ? A ces trois options, l’option «dialogale» semble préférable : oui à
la pluralité, pourvu que celle-ci soit dynamique, ouverte aux apports réciproques; oui à une fidélité créatrice, qui se nourrit des apports de la
tradition vivante.
En contexte chrétien, «l’autorité doctrinale» est une «aptitude à partager des convictions théoriques jugées structurantes pour l’Eglise et pour
le monde». Ce n’est pas le seul type d’autorité. Elle s’articule normalement à une «autorité pastorale», à un «art de rassembler et de guider une
communauté sur le juste chemin». La marche commune implique l’échange et
l’action concertée, autrement dit la «communion», qui ne se confond ni avec
le conformisme ni avec la sujétion au pouvoir en place. Quant à l’»autorité
spirituelle», elle tire son crédit de la «recherche de la sainteté», où se
conjuguent la quête de Dieu et la rencontre des frères.
Enfin, aucune collectivité ne peut se dispenser d’une «autorité disciplinaire» pour réguler la pensée et les activités. Doctrine, pastorale,
spiritualité et discipline se fondent toujours sur une théologie particulière: mieux vaut le reconnaître. Un problème plus délicat est lié au cumul
des responsabilités : la concentration des charges d’autorité est-elle saine ?
Un service idéal ?
Conçue comme «service» pour la croissance de la communauté ecclésiale,
l’autorité est appelée à un double décentrement, souligne Ph. Weber: par
rapport à la «Vérité» qui échappe à la saisie totale et par rapport à la
«communauté». L’autorité se doit d’interroger la tradition porteuse de la
«Révélation» et capter ce que le peuple chrétien attend comme nourriture.
Les théologiens ont un rôle à jouer pour aider à penser, non pas «l’idéal»,
mais le «souhaitable», en interrogeant la doctrine et la pratique.
L’autorité doctrinale dans l’Eglise ne se limite pas au magistère
épiscopal, mais intègre aussi l’apport des théologiens comme conseillers,
enseignants, écrivains. Une pluralité est possible et même souhaitable,
quoique difficilement envisageable pour l’autorité centrale. Enfin, insiste
Ph. Weber, «toute autorité doctrinale doit s’enraciner dans le sens de la
foi» de la communauté et se vivre en «solidarité critique» avec elle.
De la part des évêques, l’autorité doctrinale inclut le rappel de l’essentiel de l’Evangile, des indications sur son actualisation et des pistes
pour vivre l’Evangile en regard des défis concrets. Comment exercer cette
autorité au mieux ? Ph. Weber suggère trois pistes. D’abord, une présence
au peuple chrétien: une proximité faite de capacité d’écoute, de dialogue
et d’observation participante.
Ensuite, un style approprié, à commencer par un langage adapté et un
respect des destinataires: «montrer qu’on a perçu les vraies questions»,
«argumenter», au passage user avec «prudence de la loi dite naturelle» et
«ne pas manipuler l’Ecriture». Enfin, l’humilité : «ne pas trop parler, ni
se répéter», «pondérer les affirmations en distinguant l’essentiel et l’accessoire», «reconnaître les incertitudes», «oser évoluer, et même reconnaître que l’on a pu errer sur l’un ou l’autre point», «traquer la tentation
intégraliste ou la prétention sacrilège à dire tout sur le mystère», «savoir travailler en collégialité»…
Dans la mesure où ils sont amenés à proposer des critères et des repères
doctrinaux, les théologiens participent à l’autorité doctrinale dans
l’Eglise. Comment ne pas leur suggérer les mêmes pistes qu’aux évêques
(sauf en ce qui concerne l’autorité disciplinaire) ? Ph. Weber y ajoute «la
nécessité d’un discernement quant à la diffusion de la pensée : toute vérité n’est pas bonne à dire n’importe quand, à n’importe qui».
Entre «magistère» et «théologie», la distinction reste suggestive, mais
inadéquate. Les autorités respectives du magistère et des théologiens sont
certes distinctes, mais appelées à travailler de concert, au service du même peuple de Dieu. Ph. Weber note cependant que leur collaboration est
«moins simple qu’on ne l’imagine», vu les tensions possibles, les rapports
de force. Le chemin de la collaboration passe nécessairement par le dialogue, autrement dit: «par une rencontre entre des personnes, puis par un effort patient pour une explication franche et complète sur ses propres positions en tenant compte de la réception de l’autre, ensuite par un débat sur
les arguments respectifs, enfin par les conclusions de l’échange». Un bon
dialogue peut ne pas aboutir à un accord, mais aussi à un compromis, ou encore au maintien des positions respectives.
La parole, le peuple et l’Esprit
Des riches débats en carrefours puis en assemblée, on retiendra entre
autres le souci de ne pas séparer le magistère et les théologiens du peuple
chrétien et du sens de la foi dont il est porteur; le plaidoyer pour une
meilleure théologie de l’Esprit-Saint et pour une écoute valorisante de «ce
que l’Esprit dit à l’Eglise aujourd’hui»; une attention renouvelée aux paroles de type «prophétique»; la volonté de favoriser une circulation de la
parole dans l’Eglise, pour éviter une «hypertrophie de la parole autorisée
ou magistérielle». (apic/cip/be)
Le prochain rendez-vous européen de l’AETC (dont le secrétariat est à
Liège) sera le congrès de Freising, près de Munich, organisé fin août sur
le thème : «Dieu, un étranger dans notre maison».
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