Rencontre avec Noël Aebischer

APIC-INTERVIEW

L’itinéraire du premier diacre permanent (060395)

du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg

Un «bon paroissien» séduit par Jésus-Christ

Propos recueillis par Bernard Bavaud, APIC

Noël Aebischer est un diacre heureux. 65 ans, marié, père de quatre enfants

et grand-père de sept petits enfants, il ne joue pas à l’homme important.

Il n’a pas l’éloquence du tribun, ni la brillance des heureuses formules.

Mais la conviction d’un homme séduit par Jésus-Christ. Depuis 1990, il habite Vevey, où il est au service de la paroisse St-Jean. Il consacre par

ailleurs un quart temps à la Commission diocésaine du diaconat permanent.

Serein, cherchant les mots appropriés, il explique à l’agence APIC, en revenant sur son passé, les débuts d’un appel bouleversant qui a modifié sa

trajectoire professionnelle. Il sourit et rit de bon coeur sur l’homme ordinaire qu’il était et qu’il est resté, malgré la haute mission que l’Eglise lui a confiée. Il dévoile sans fausse pudeur les joies de sa vie spirituelle et pastorale. Son épouse Josiane, elle aussi, sans se donner en

exemple, aime à dire pourquoi la vocation de son mari enrichit sa vie conjugale et comment, dès le début de l’aventure, a elle pu cheminer avec lui

dans la foi.

APIC: Qui étiez-vous, Noël Aebischer, avant de répondre à cet appel du diaconat?

N.A.:Je suis un enfant de Romont. Mon père était coiffeur, décédé en 40.

Ma mère a continué quelques années l’exploitation du salon et nous sommes

venus habiter à Clarens (Vaud) en 1947. J’ai le coeur très «dzodzet» et

«très vaudois» à la fois. De formation commerciale, j’ai travaillé à Lausanne, Zurich, Vevey, Montreux et finalement à l’Ecole hôtelière de Glion

comme comptable et chef du personnel jusqu’en 1973. C’est aussi sur la Riviera que j’ai rencontré ma future épouse Josiane. Premier éblouissement!

Nous nous sommes mariés en 1956.

L’année 1973 est une année-clef parce qu’elle marque un virage à 180%.

Une question abrupte posée par un ami prêtre, Bernard Genoud, alors jeune

vicaire à Montreux, aujourd’hui responsable du séminaire diocésain, a tout

déclenché: «As-tu pensé au diaconat?». Au même moment, je vivais une expérience spirituelle forte, la rencontre avec le Christ vivant. Auparavant,

j’étais un bon croyant ne se posant pas trop de questions et aussi un «bon»

paroissien engagé, bien dans son Eglise. Ce qui s’est passé à ce moment là:

non pas un bouleversement de ma foi, mais une sorte de choc, d’éblouissement – le deuxième!- comme on l’éprouve dans une rencontre profonde.

Je me souviens de deux lectures décisives. Un article de soeur Marie,

des Petites Soeurs de Bethléem, intitulé «Rupture et Communion». Et un livre de Jacques Loew: «Comme s’il voyait l’invisible», fruit, si je puis dire, de l’expérience des prêtres ouvriers que Rome avait stoppée. A travers

ces deux réflexions, je découvrais la dimension contemplative comme essentielle à toute vie chrétienne, une vie avec l’Ami, qui impérativement nous

rend plus proches et solidaires de la vie des hommes, nos frères. Je dis

«je», mais il faut entendre «nous», parce que c’était aussi l’expérience de

notre couple.

Les encouragements de l’évêque

Les conséquences de la question de notre ami prêtre: prise de conscience

et approfondissement d’une Eglise diaconale et importance d’une nouvelle

éclosion de la vocation au diaconat en son sein. Et une lettre adressée à

notre évêque, Mgr Mamie – nous ne le connaissions pas – pour dire ce qui se

passait un peu dans notre tête et dans notre coeur. Après quelques mois

d’attente, il nous a répondu. On a eu à plusieurs reprises des échanges

avec lui. Il est venu dans notre famille à Glion.

Finalement, il a fallu se rendre à l’évidence, cette idée du diaconat

n’était pas si farfelue… Décision:envisager une formation spirituelle et

théologique à l’Ecole de la Foi à Fribourg, ce qui signifiait quitter une

région magnifique, interrompre son activité professionnelle, financer

l’opération. Sur ce point, une centaine d’amis de la région de la Riviera

ont rassemblé en trois semaines le nécessaire pour les deux ans. Impressionnant!

Il y a donc eu l’aventure de l’Ecole de la Foi. Puis une proposition

inattendue: Jacques Loew nous demande de rester, Josiane et moi, au service

de l’Ecole; et nous voilà animateurs de 1975 à 1980, puis à la direction de

80 à 91. Je suis ordonné diacre permanent en décembre 1982. C’était une

première pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

APIC: Comment avez-vous vécu l’Eglise dans ce cadre de l’Ecole de la Foi?

N.A.:Comme réalité exaltante et décapante à la fois! Imaginez 100 à 150

personnes, laïcs célibataires ou mariés, religieux(ses), prêtres, venus

d’Europe, d’Afrique, d’Amérique latine et du Nord, d’Asie aussi, tous engagés dans une démarche communautaire forte à s’accueillir au quotidien dans

leurs diversités, à se vouloir en communion au nom du Christ Jésus. Pas

évident! Et cela, seul l’acte de foi vigoureux – d’où Ecole de la Foi – le

rend possible, permet, cahin-caha, le dépassement, le pardon, la réconciliation. Mais quelle découverte combien réaliste, quelle expérience de

l’Eglise universelle, un peuple de Dieu rassemblé par la Parole libératrice, une Bonne-Nouvelle à vivre et à témoigner.

APIC: Comment s’est déroulé votre retour à la Riviera, au service de la paroisse catholique de Vevey?

N.A.:Ayant fait acte de disponibilité, je peux dire, tout simplement!

L’accueil des paroissiens a été très fraternel, chaleureux même; cela n’a

pas fait problème, encore qu’ils ne savaient pas trop ce que peut bien être

un diacre permanent. Je pense que, petit à petit, ils en découvrent la raison d’être.

Ni «mini-curé», ni «maxi-laïc»

Une question m’est souvent posée: «Comment vis-tu en paroisse ta vocation diaconale?». Parce qu’il ne s’agit pas de passer pour un «mini-curé»

ni pour un «maxi-laïc». Nous avons la grâce de vivre notre service avec une

équipe pastorale, en accord profond, soucieuse de favoriser mon insertion

là où la diaconie sera la plus signifiante. Ainsi la présence aux malmenés

de la vie m’a naturellement été confiée. Je suis donc aumônier de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, mais membre avant tout d’une équipe dévouée

qui, dans la discrétion, apporte, je peux le dire, sans paternalisme, là un

coup de pouce financier, là une écoute patiente, là encore de la chaleur

humaine et un peu de joie à des solitudes insoutenables.

Pour beaucoup de gens, «l’Eglise est une marâtre autoritaire»

«Une autre préoccupation s’est rapidement imposée. Je la vis dans la

tension, sans trouver encore de réponse satisfaisante: Aller beaucoup plus

«vers ceux qui ne fréquentent pas ou plus l’Eglise, voire la rejettent». Il

y a tout un peuple, tout un monde, en marge, qui vit ses joies et ses peines sans référence à l’Eglise. Dans mes contacts, je découvre une réalité

incontournable: pour tant de gens, «l’Eglise est une marâtre autoritaire»,

sans coeur, intolérante, et j’en passe. Et je voudrais tellement les aider

à découvrir son vrai visage, sa bienveillance, sa miséricorde qui sont celles du Christ pour qui est dans la peine, le doute, les difficultés insurmontables. Et je vois là un des aspects les plus essentiels de mon ministère au service des hommes, celui de la «caritas», de la compassion, à entendre au sens fort du terme, de la toute simple proximité.

Si je pense que l’essentiel de mon ministère doit s’exercer dans cette

direction, je n’en oublie pas pour autant ma communauté paroissiale. J’y

suis présent presque chaque jour à l’Eucharistie, j’y commente régulièrement la Parole de Dieu soucieux d’y faire passer la fibre diaconale.

Le service de la communauté passe aussi par des liturgies de funérailles

et l’accompagnement des familles en deuil, par des préparations de parents

au baptême de leur bébé que je célèbre bien sûr, par des préparations au

mariage et source particulière de joie, par le catéchuménat des adultes:

Quelques personnes découvrent que Dieu est amour, cheminer avec elles qui

sont souvent suffoquées par cette rencontre de l’Amour, partager cette joie

contagieuse des néophytes, vibrer avec elles et se laisser évangéliser,

c’est tellement beau!

Presqu’un quart de ma mission s’exerce dans le cadre de la Commission

diocésaine du diaconat permanent avec Josiane. C’est le temps des promesses, bientôt viendra celui de l’éclosion.

APIC: Comment voyez-vous la présence de Josiane et de vos enfants dans votre vocation et fonction diaconales?

N.A.:Les enfants d’abord… Si je reprends la genèse de «notre aventure»,

je dois dire que le départ de Glion n’allait pas de soi pour tous. Ils

étaient au fait de notre démarche, ils avaient rencontré notre évêque. Mais

pour deux d’entre eux surtout, quitter leur «petit paradis», des grands-parents «gâteau», des amis, c’était un véritable arrachement! Plus encore,

cette orientation insolite de leurs parents les dérangeait.

On est parti, ils se sont enracinés à Fribourg, puis disséminés en divers points du pays et au-delà, sans que jamais il y ait eu rupture entre

eux et nous à cause de notre choix. Au contraire, au cours des années leur

intérêt pour ce que nous vivons s’est accentué. Aujourd’hui, les uns sont

très proches de l’Eglise, d’autres ont pris de la distance. Des enfants

bien de leur temps, quoi!

Quant à Josiane, je crois l’avoir dit, elle est indissociable de mon

évolution, de la maturation, de ma foi et de ma vocation. Combien de fois

n’ai-je pas fredonné cette chanson de Jean Ferrat: «Que ferais-je sans

toi…?» en pensant à nous deux et à notre vie. Mais je crois que Josiane

elle-même a quelque chose à dire sur la question…

J.A.:Oui vraiment ce chemin parcouru ensemble, nous l’avons suivi, nous le

suivons en très profonde communion, c’est vraiment notre aventure conjugale! Et dans cette marche vers le diaconat de Noël, j’ai trouvé ma place

sans difficulté. Si je souhaite que bientôt l’Eglise ordonne des femmes

diacres – ce qui se faisait aux premiers siècles – je ne revendique pas

l’ordination pour moi.

Nous vivons la main dans la main le service de l’Eglise, avec ce que

nous sommes, Noël dans son ministère diaconal, et moi, heureuse de pouvoir

transmettre ce que nous avons reçu par notre formation à l’Ecole de la Foi

à Fribourg. Là-bas j’assumais la responsabilité de l’animation liturgique;

j’accompagnais aussi des équipes de vie dans leur cheminement communautaire. Ici à Vevey, je suis assistante pastorale. C’est en ayant mes activités

propres et en vivant en solidarité profonde avec son ministère que j’accompagne mon mari dans son diaconat.

Nous connaissons pas mal de diacres français – ils sont plus de 1’000 Je vois que leurs épouses vivent leur vocation différement. Elles ont, comme moi, dit «oui» à l’ordination de leur mari, mais la plupart d’entre elles ne vivent pas ce côte à côte pastoral qui est le nôtre. Donc je suis

une épouse parmi les autres, vivant sa vocation propre très proche de celle

de mon mari, mais je ne suis pas pour autant une référence pour les futures

épouses de diacres dans notre diocèse!

Des gens apprécient de rencontrer un couple

Oui, les paroisssiens de Vevey ont été accueillants. Ils apprécient le

ministère d’un couple, ne les dissociant pas de ce qui fait leur vie. C’est

précieux et pour eux et pour nous. Nous gardons naturellement la discrétion

des confidences personnelles. Sans oublier ce que Noël exprimait tout à

l’heure, sa peine de ne pouvoir mieux répondre à ce qui lui paraît être une

part essentielle de son ministère, nous trouvons notre joie, ici à Vevey

dans cet «aller vers les gens» comme aussi ces moments forts de contemplation. Quand nous animons par exemple, à tour de rôle, l’heure d’adoration

devant le Saint-Sacrement. Il est bon de confier au Christ notre apparente

impuissance devant tant de détresses physiques et morales. C’est aussi notre exigence de mendier un renouvellement de notre qualité d’écoute. C’est

bien vers «les blessés de l’existence» que nous devons de plus en plus intensifier notre présence, vers ceux qui ne viennent pas ou plus se rassembler autour de l’Eucharistie et ne trouvent pas dans la communauté paroissiale l’amitié fraternelle dont ils sont si souvent frustrés.

De belles amitiés sont nées des visites de mon mari, de ses rencontres.

Et ces nouveaux amis nous trouvent chez nous, pour parler tout simplement

avec un couple comme les autres couples.

Je répète encore ce que Noël a dit: c’est une grâce, une bénédiction, de

pouvoir vivre notre ministère en équipe apostolique soudée et solidaire.

Travailler ensemble dans la joie d’une mission partagée, quel cadeau!.

APIC: Que pensez-vous de la possibilité qu’un jour l’Eglise ordonne au sacerdoce des hommes mariés?

N.A.:Je crois vraiment que la restauration du diaconat est une grâce pour

l’Eglise. En toute humilité. Il ne s’agit pas de nos personnes. La dimension du service diaconal a été remise en valeur. La réflexion du Père Yves

Congar sur l’Eglise, «servante et pauvre», aura favorisé cette percée. Mais

une certaine ambiguïté existerait, si on ne voyait le diaconat ordonné que

comme une suppléance utile face à la pénurie actuelle de prêtres. Il me

semble que les vocations au diaconat seraient plus «pures» si l’Eglise ordonnait aussi des hommes mariés au sacerdoce. Les uns seront prêtres mariés

et les autres resteront diacres mariés. J’y suis favorable.

Il y a actuellement près de 20’000 diacres dans l’Eglise universelle.

Combien de diacres deviendraient alors prêtres? Je n’en sais rien, mais il

ne faudrait pas, comme on l’a fait trop longtemps dans l’Eglise, ne regarder le diaconat que comme un palier ou passage obligé vers le sacerdoce.

Le diaconat permet vraiment l’approfondissement spirituel d’une vocation

unique et spécifique qui souligne l’exigence du service, cette attitude du

Christ qui se penche sur son frère.

APIC: Une dernière question, diacre Noël Aebischer. En dehors du Christ,

dont on voit bien qu’il remplit votre vie, quelles sont vos références religieuses? Trois noms!

N.A.:Jean-Baptiste, à cause de son cri d’humilité: «Il faut qu’Il croisse

et que je diminue». J’ai choisi cette parole évangélique, inscrite sur mon

image d’ordination. Dans le monde du XXe siècle, Charles de Foucauld, sans

doute à cause de sa dimension contemplative, en plein milieu musulman. Et

puis aujourd’hui l’abbé Pierre, pour son action prophétique pour tous les

exclus de ce monde. Trois noms. Trois références qui me donnent envie de

vivre ma vocation de diacre…(apic/ba)

ENCADRE

Quatre diacres permanents dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg

Le Conseil presbytéral du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, dans sa

séance du 9 juin 1994, approuvait à l’unanimité une déclaration concernant

le diaconat permanent dont le point 6 était une nouveauté. Le Conseil presbytéral demandait au collège épiscopal de l’Eglise catholique-romaine de

réfléchir sérieusement à la question de l’ordination des femmes au diaconat. Le diacre pourrait dispenser d’autres sacrements par exemple

«l’onction des malades».

Le 12 octobre 1994, Mgr Pierre Mamie s’engageait, avec le Conseil épiscopal, à nommer le personnel nécessaire pour la poursuite du travail pastoral dans ce domaine et prévoyait de poser les questions théologiques à la

Conférence des évêques suisses, puis le cas échéant, auprès des dicastères

romains.

Le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg compte pour l’instant quatre

diacres permanents: Noël Aebischer, ordonné en 1982, Franz Allemann (1989),

José Manuel Fernandez (1989) et Francis Cung Binh Duyet (1994). (apic/ysba)

ENCADRE

Déjà dans l’Eglise primitive

Le diaconat permanent a été institué au temps des premières communautés

chrétiennes. «Cherchez parmi vous sept hommes de bonne réputation, remplis

d’Esprit et de sagesse et nous les chargerons de cette fonction». (Actes 6,

3). Cet office, d’après les Actes des Apôtres, c’est le service des tables;

une raison de l’institution de ces diacres, c’est que les veuves des Hellénistes se plaignaient d’être délaissées; et les Douze ne trouvaient plus

assez de temps pour annoncer la Parole de Dieu. (apic/ys/ba)

Des photos illustrant l’activité du diacre Noël Aebischer peuvent être

commandées auprès de l’agence CIRIC, Bd de Grancy 17bis, Case postale 405,

1001 Lausanne. Tél: 021/617 76 13. Fax: 021/617 76 14

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