APIC – interview
«Tuer pour ne pas être tué», l’engrenage de la violence au Burundi
Maurice Page, Agence APIC
Fribourg, 25janvier(APIC) Depuis plus de deux ans le Burundi s’enfonce
inexorablement dans la guerre civile. A l’instar du Rwanda voisin, les rivalités ethniques et la lutte pour le pouvoir ont fait au moins 500’000
morts. Six religieuses suisses ont vécu au jour le jour cette évolution
tragique dans leur hôpital de Bubanza. Aujourd’hui semble régner une seule
règle: «Si je ne tue, pas je serai tué».
Après 25 ans de présence au Burundi les soeurs d’Ingenbohl ont été contraintes de quitter précipitamment ce pays d’Afrique de l’Est. De retour à
Fribourg dans leur maison provinciale du Schoenberg, depuis une semaine,
Soeur Elisabeth Ducrest et Soeur Gertrude Telfser, responsables de l’hôpital de Bubanza, à 40 km de Bujumbura, racontent la dégradation du pays et
de la société. «La situation est presque plus perverse qu’au Rwanda», constate Soeur Gertrude
«Nous avions décidé en 1991 de quitter l’hôpital en 1996 pour en laisser
la responsabilité aux Soeurs indigènes de la Congrégation des ’Bene Tereziya’. Face à l’évolution de la situation, nous avons anticipé notre départ
de quelques mois», explique Soeur Elisabeth, directrice de l’hôpital depuis
sa création en 1977.
Au cours de l’année 1995 la situation s’est dégradée de plus en plus
dans la province de Bubanza. En octobre, après deux ans de harcèlement, 32
des employés hutus de l’hôpital hommes et femmes habitant le secteur ont dû
fuir au Zaire et en Tanzanie. Le 23 septembre toutes les collines avoisinantes ont été «nettoyées», les habitants chassés, les maisons brûlées, les
infrastructures détruites, témoigne Soeur Elisabeth.
Dès 1993 l’hôpital, qui avait accueilli des fugitifs, a lui aussi été
menacé. En automne 93 le commandant de la province avait demandé aux religieuses d’accueillir un des ses conseillers pour le protéger. La rumeur
lancée par les milices tutsi des «Sans échec» à la solde de l’ancien président Jean-Baptiste Bagaza a dit qu’il y avait des «assaillants» à l’hôpital. Le personnel et les malades ont commencé à avoir peur. A plusieurs reprises craignant le pire, tout le monde s’est rassemblé dans une seule salle.
«Un jour le frère d’une de nos employées a été poursuivi par les miliciens jusque sur la terrasse de la maternité. Là il a été capturé. Il y a
eu de tels cris que nous avons appelé l’armée dans le camp tout proche. Les
soldats sont intervenus pour chasser les assaillants.» C’est dire la tension et l’angoisse grandissantes.
«Si je ne tue, pas je serai tué»
L’hôpital, le seul pour cette province de 160’000 habitants, a reçu régulièrement des blessés à l’arme blanche, par balles, mais aussi par des
grenades et des mines antipersonnel. «Dans presque toutes les écoles secondaires, il y a eu des bagarres ethniques violentes et nous recevions les
blessés. L’endoctrinement est si fort que chacun croit bien faire de tuer
l’autre en se disant: «Si je ne tue pas, c’est moi qui suis tué». Les ’Sans
échec’ et les ’Sans défaite’, protégés par l’armée, recrutent dans les
collèges. Des jeunes quittent les cours pour s’engager et gagner ainsi de
l’argent», explique Soeur Gertrude.
Après le départ de la moitié du personnel, l’hôpital est resté presque
vide durant quelques semaines. Jusqu’au moment où le gouverneur a installé
à proximité un camp de déplacés hutus. «Ces gens étaient dans un état lamentable, malaria, dysenteries, sous-alimentation, nombreuses blessures.»
L’hôpital a donc de nouveau été fortement sollicité. «Nous avons fait
beaucoup d’amputations.» Dans le même temps la situation des déplacés tutsis de 1993 s’est elle aussi aggravée et le nombre de malades a augmenté.
Il a fallu alors retrouver du personnel.
«Comme nous avions décidé de partir en 1996, nous avons préféré que les
’Bene Tereziya’ engagent elles-mêmes ces personnes en toute liberté selon
leurs propres critères. C’est la raison pour laquelle nous sommes parties
plus vite», relèvent les religieuses.
Plus une seule maison debout entre Bubanza et Bujumbura
Depuis deux ans, les entraves dans la vie de l’hôpital s’étaient multipliées: coupure d’eau, d’électricité, impossibilité de s’approvisionner,
danger sur la route. Pendant plusieurs semaines, lors de la saison sèche,
l’approvisionnement en eau a été assuré par les camions-citernes du CICR,
dont les chauffeurs devaient éviter les tirs et les mines.
Pour aller en voiture à Bujumbura, il n’est plus possible aujourd’hui
d’emprunter la route principale asphaltée. Les tirs y sont trop fréquents.
«Je les ai entendus à plusieurs reprises et j’ai vu des véhicules attaqués», raconte Soeur Elisabeth. Il faut prendre la piste mal entretenue et
endommagée par les pluies. Pas question non plus d’emmener avec soi un employé africain, ni hutu, ni tutsi. L’un ou l’autre risque de se faire enlever par l’armée ou les miliciens.
Le long des 40 kilomètres de route de Bubanza à Bujumbura, il n’y a plus
une seule maison debout, toutes ont été détruites, la campagne est entièrement déserte.
L’opération «ville morte» à Bujumbura pour demander la destitution du
président a été elle aussi très destructrice. «Les militaires ou les milices dressent des barrages partout et empêchent les gens d’aller travailler.
Ceux qui insistent voient leur maison détruite. Tous les commerces et les
bureaux sont fermés, il n’y a plus de marché, plus rien.»
En plus des groupes politisés, des bandits terrorisent la région. Une
soeur de Schönstatt qui se rendait à l’aéroport a été entièrement détroussée. Les bandits ne lui ont laissé que son passeport, son billet d’avion et
de l’argent suisse, ignorant probablement ce que c’était. Un responsable de
l’UE à Bujumbura a été braqué devant son bureau par deux types armés de kalachnikovs qui sont partis avec sa voiture.
«Comme nous devions partir en mai, nous avons aussi préféré anticiper
notre départ avant qu’il n’arrive quelque chose de grave. Nous aurions bien
sûr aimé pouvoir laisser les soeurs africaines dans une situation meilleure. Mais elles-mêmes ont été en quelque sorte soulagées de nous voir partir
car elles avaient très peur qu’il nous arrive quelque chose par le fait de
leurs compatriotes.»
L’hôpital poursuivra sa tâche… si on le laisse faire
L’hôpital poursuivra sa tâche si on laisse les gens travailler, s’il
n’est pas attaqué ou pillé. «Nous avions deux médecins. Le premier, qui a
aussi un contrat avec l’UE, est bloqué à Bujumbura, le second, un Ouzbek,
est resté. Les soeurs ’Bene Tereziya’ devront probablement réduire une partie des services et demanderont de l’aide à d’autres congrégations. «Nous
continuons notre soutien depuis la Suisse, car la plupart des déplacés
n’ont absolument rien pour payer l’hôpital. Sur 300 malades en ambulatoire,
150 payent la consultation.»
A Masango où nous étions auparavant, il n’y a plus rien. Le prêtre et
les cathéchistes ont été tués, les maisons brûlées, les voitures détruites.
Il en est de même dans des dizaines d’autres lieux. C’est d’autant plus
tragique et déprimant que des efforts importants avaient été fait pour améliorer le niveau de vie de la population.
Soeur Gertrude ne voit aujourd’hui guère de persepective de réconciliation: comme au Rwanda, il y a des listes de personnes à éliminer, essentiellement des hutus formés. «C’est presque plus pervers, car les crimes
sont camouflés ou au moins minimisés.»
«Jusqu’à ce ce que les divers clans s’assoient et négocient, cela peut
durer encore des années car on n’a pas retenu les leçons de l’histoire.
Chacun se croit menacé. Je pense qu’il faudra compter une vingtaine d’années.»
Une situation d’autant plus tragique que hutus et tutsis partageaient
tout: le même habitat, la même langue, le même mode de vie, la même culture
et très souvent la même religion. «Quand nous sommes arrivées dans le pays,
nous n’osions jamais dire tutsi ou hutu, maintenant c’est devenu le seul
critère.» «Les Barundis ont perdu leur culture, leur politesse et leur finesse traditionnelle. Dans les premiers temps de la guerre, les journalistes, pourtant très partisans, déploraient qu’on abandonne les morts sur
place, aujourd’hui c’est devenu pratique courante», renchérit Soeur Elisabeth.
«Nous pourrions être accusées d’avoir été pro-hutus. Mais nous avons
réagi face aux événements. Quand on brûle les collines, on ne peut que se
révolter», conclut Soeur Gertrude. (apic/mp)
Encadré
Les religieuses d’Ingenbohl au Burundi
C’est en 1970 que l’appel du Burundi a été lancé par un missionnaire
fribourgeois, le Père Robert Comte, et par l’évêque de Bujumbura, Mgr
Michel Ntuyahaga, appel relayé aussi par le consul de Suisse au Burundi.
Après une visite sur place, les soeurs de la Sainte Croix d’Ingenbohl ont
accepté de reprendre un dispensaire à Masango. Le premier voyage des religieuses au Burundi date du 17 janvier 1971, 25 ans jour pour jour avant
leur départ le 17 janvier 1996. Le dispensaire a été ouvert avec l’aide de
Caritas Suisse en 1972.
En 1975-76 le gouverneur de Bubanza, appuyé par le même évêque a demandé
de prendre en charge un hôpital et un dispensaire à Bubanza. Après un sondage parmi toutes les soeurs de la province, la Congrégation a accepté, à
condition qu’une communauté africaine collabore avec elle. La première
pierre de l’hôpital a été posée en 1977.
L’hôpital de Bubanza est un établissement général avec des sections de
médecine, de chirurgie, de pédiatrie et maternité et surtout un dispensaire
pour les malades ambulatoires. Il compte 140 lits, plus 20 lits dans la
section des maladies tuberculeuses. Au plus gros du travail l’hôpital occupait 90 personnes y compris les religieuses suisses et burundaises et quatre infirmières du gouvernement. Tout le personnel médical et administratif
a été formé par les religieuses suisses. Il reste aujourdhui le seul hôpital pour toute la province de Bubanza qui compte 160’000 habitants. (apicmp)
Des photos illustrant cette interview sont disponibles auprès de l’agence
APIC, tél 037 / 86 48 11 fax 037/ 86 48 00
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse