APIC – Interview
un objectif réalisable
Konrad Raiser, secrétaire général (210493)
du Conseil oecuménique des Eglises
Evelyne Graf, Agence APIC
Genève, 21avril(APIC) L’unité visible des Eglises est un objectif réalisable. Konrad Raiser, nouveau secrétaire général du Conseil Oecuménique des
Eglises (C0E), y croit, malgré les difficultés qui s’accumulent sur le chemin de l’oecuménisme. A l’occasion de ses 100 premiers jours à la tête du
COE à Genève, organisation qui rassemble plus de 300 Eglises membres – mais
pas l’Eglise catholique – le pasteur Raiser fait le point sur cette construction de longue haleine.
Rendre visible l’unité des Eglises, tel est l’une des tâches principales
dont s’occupe le COE depuis sa fondation en 1948. Les initiateurs et responsables de ce grand rassemblement d’Eglises protestantes, anglicanes et
orthodoxes n’ont jamais douté de l’importance de cet objectif, même si le
chemin de l’oecuménisme est parsemé d’obstacles. Pour le nouveau secrétaire
du COE, la pleine unité des Eglises, même si elle n’est pas pour demain,
est cependant réalisable.
APIC:Konrad Raiser, comment pensez-vous que les Eglises peuvent avancer
sur le chemin de l’unité visible ?
K.Raiser:La façon dont l’unité des Eglises peut être réalisée concrètement fait toujours l’objet de dialogues oecuméniques très sérieux, également avec l’Eglise catholique. Je pense qu’aujourd’hui toutes les Eglises
sont d’accord pour dire qu’il faut réaliser un certain nombre de conditions
fondamentales pour rendre possible l’unité visible. Il s’agit notamment de
la confession de foi commune, de la célébration commune, en particulier de
l’eucharistie, ainsi que la reconnaissance réciproque des formes de ministères qui existent dans les différentes Eglises.
Au COE, ces conditions ont été exposées dans des études détaillées, comme le « Document de Lima » (BEM) sur le Baptême, l’Eucharistie et le Ministère, ou sur la confession de foi commune. La question de l’unité visible des
Eglises sera au centre de la Conférence mondiale de « Foi et Constitution »,
qui se tiendra en août prochain à St-Jacques de Compostelle. J’espère beaucoup que cette Conférence mondiale donnera de nouvelles impulsions pour
l’unité des Eglises, pour que nous puissions poursuivre notre chemin commun. Un chemin dont la direction nous est donnée dans la grande prière de
Jésus que l’on trouve dans l’Evangile de Jean, une direction qui ne dépend
finalement pas de nos décisions, puisque l’on est conduit sur ce chemin par
l’Esprit Saint.
APIC:Comment vous représentez-vous l’unité visible des Eglises ?
K.Raiser:Pour moi, cela reste la description qu’en a faite l’Assemblée
générale du COE en 1975 à Nairobi, c’est-à-dire que l’unité des Eglises se
conçoit comme une « communauté conciliaire » d’Eglises locales unies entre
elles. C’est un point de départ très important. Les situations et les formes de vie dans lesquelles les Eglises particulières témoignent de leur foi
sont si différenciées que l’on ne peut plus se représenter l’unité des
Eglises – a-t-elle d’ailleurs jamais existé – comme une donnée unitaire.
Dans les faits, on ne peut se la représenter que comme une communauté vivante, pleine de diversités, comme cela se doit dans une communauté.
APIC:Quel rôle joue la Commission « Foi et Constitution » au sein du COE ?
K.Raiser: La Commission « Foi et Constitution » occupe une place irremplaçable au sein du COE. C’est l’unique commission du COE où des représentants
de l’Eglise catholique romaine sont membres officiels. « Foi et Constitution » est également l’instrument de travail qui permet au COE de mener un
dialogue continu avec les partenaires catholiques compétents. C’est d’autant plus important que l’Eglise catholique n’est pas membre du COE. Nos
partenaires catholiques ont toujours souligné combien était importante pour
eux la possiblité d’une collaboration continue au sein de la Commission Foi
et Constitution. En aucun cas le COE ne souhaite y changer quelque chose.
APIC: Avez-vous l’impression que les progrès obtenus au sein de la Commission Foi et Constitution concernant l’ecclésiologie ont trouvé un écho dans
les déclarations de l’Eglise catholique, par exemple dans le nouveau Catéchisme?
K. Raiser: Je dois avouer que je n’ai pas encore étudié le nouveau Catéchisme en détail à ce sujet. C’est une oeuvre très riche et il faut un certain temps pour l’étudier d’un bout à l’autre. Je découvre beaucoup de choses qui sont analogues aux résultats du travail et aux positions discutées
au sein du COE. Il existe un large domaine de consensus sur ce que l’on appelle de façon abrégée l’ »ecclésiologie de communion »; la déclaration de
l’assemblée générale du COE à Camberra, qui parle de l’unité de l’Eglise
comme « Koinonia » (communauté, communion), est un exemple dans ce sens.
D’un autre côté, les récentes déclarations de l’Eglise catholique et en
particulier la lettre du cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour
la doctrine de la foi, donnent un accent très différent sur l’Eglise comprise comme communion et nécessitent des éclaicissements supplémentaires.
Nous continuons à travailler sur ces points avec nos partenaires catholiques dans le cadre de Foi et Constitution. La lettre du cardinal Ratzinger
n’est pas restée sans opposition au sein même de l’Eglise catholique. Le
transfert de l’accent des églises locales à l’Eglise universelle, – là où
précisément le Concile Vatican II ouvrait des perspectives importantes – la
signification centrale du rôle et du primat du pape et leur reconnaissance
comme condition indispensable pour l’unité visible, ne peuvent pas être acceptés sous cette forme par les Eglises membres du COE.
APIC: Qu’espérez-vous de la cinquième Conférence mondiale de la Commission
Foi et Constitution?
K. Raiser: J’espère naturellement que cette conférence mettra en valeur les
grands efforts accomplis depuis 20 ans par la Commission. J’espère
également que dans les domaines de la compréhension et de la pratique commune du baptême, de l’Eucharistie et du ministère, on formule des voies,
comme on l’a fait pour la déclaration de Lima. Les Eglises ont fourni des
expertises détaillées. Un premier processus d’évaluation a eu lieu. Je pense que cette Conférence doit maintenant formuler des recommandations pour
poursuivre ce processus. Troisièmement, j’espère que la conférence développera des perspectives qui fixeront les principaux points du travail de la
Commission pour les prochaines décennies fixés. Car les Conférences mondiales ont lieu après de très longs intervalles.
J’espère, par exemple, que la Conférence mondiale stimule le travail de
la Commision pour réflechir à nouveau de quelle unité et de quel accord
propre et explicite nous avons besoin. Existe-t-il un point déterminé à
partir duquel on puisse dire: ’c’est assez’? La Confession d’Augsbourg, le
texte de reconnaissance de la tradition luthériennne, prévoit dans son article sept que la proclamation sincère de l’Evangile et l’administration
des sacrements selon l’Evangile suffisent à l’unité de l’Eglise. C’est
peut-être trop minimaliste. Mais je pense que lorsqu’on engage la discussion sur ce sujet ou par exemple sur la proposition de « hiérarchie des valeurs » contenue dans le décret de Vatican II sur l’oecuménisme, il doit
être possible de dépasser les problèmes qui surgissent à chaque nouveaux
dialogues. Problèmes qui rendent les discussions interminables.
A terme, cela ne peut pas être le sens de notre recherche de l’unité.
Moralement, il doit y avoir une possibilité légitime de dire: ’maintenant
c’est assez’. Nous devons être conscients que nous vivons dans une communauté avec l’Evangile et malgré les différences persistantes nous devons
l’exprimer dans un témoignage joyeux. Pour utiliser un terme technique, on
peut dire que c’est une des tâches de l’herméneutique de l’unité. Je souhaite que la Commission Foi et Constitution engage la discussion sur la recherche fructueuse de l’herméneutique des années 60 et 70 par rapport à la
situation actuelle.
APIC: Comment abordez-vous les tensions qui ont surgi au COE à propos de
l’ordination des femmes?
K. Raiser: Les tensions qui ont surgi après la décision de l’ordination des
femmes dans l’Eglise anglicane d’Angleterre ne sont pas nouvelles dans le
dialogue oecuménique. Toutes les Eglises qui, jusqu’à présent ont pris cette décision, se trouvent confrontées à des tensions. Dans aucune Eglise
cette décision n’a été prise facilement. La communauté oecuménique dans laquelle les Eglises se trouvent exige que les Eglises respectent les décisions prises sérieusement et après un examen approfondi sur les conséquences théologiques, pastorales et oecuméniques. Le même respect vaut aussi
pour les Eglises qui refusent l’ordination des femmes parce que contraire à
leur tradition et à leur interprétation du Nouveau Testament. Je viens moimême d’une Eglise qui depuis 20 ans ordonne des femmes à la prêtrise et je
peux témoigner que cette voie a enrichi la vie et le témoignage de notre
Eglise. J’espère que les Eglises qui refusent l’ordination des femmes puissent trouver des voies pour exprimer de façon plus forte le témoignage des
femmes dans la vie de l’Eglise. Le COE s’efforce de transformer ces tensions en une chance pour l’enseignement oecuménique.
APIC: Ces dernières années, le COE a été critiqué pour ses déclarations politiques que certains estiment unilatérales. Je pense en particulier à la
politique en Europe de l’Est. Comment voyez-vous les futurs engagements du
COE?
K.Raiser: La prise au sérieux d’une responsabilité politique commune dans
le cadre de la justice et de la paix est depuis le début un des engagements
centraux du mouvement oecuménique. Il a ses racines dans les déclarations
de la première conférence mondiale des Eglises en 1925 à Stockholm qui
disait que l’Evangile touche tous les domaines de la vie humaine, qu’ils
soient personnel et public, spiritituel et politique. Dans les Eglises membres, il existe cependant des traditions diverses à propos de la perception
de la responsabilité politique. On observe des formes différentes d’engagement politique. Il est question ici de l’appréciation de situations politiques dans lesquelles des jugements et des décisions sont nécessaires, sous
des conditions qui ne sont pas partagées par toutes les Eglises membres. Le
COE s’efforce de faire des consultations et de rechercher un accord, mais à
l’avenir, s’il veut rester fidèle à sa tâche, il faudra aussi prendre le
risque d’inititatives et de prises de positions qui suscitent la critique.
Il faut rappeler en outre que le COE, dans ses déclarations publiques et
également pour les questions politiques, n’a pas d’autre autorité que la
force du témoignage.
APIC: Vous êtes aujourd’hui depuis 100 jours secrétaire général du COE.
Quelles expériences vous ont-elles particulièrement marqué?
K. Raiser: J’ai été frappé à travers un nombre incalculable de messages, de
lettres, de dialogues de constater combien la vision oecuménique est vivante dans le coeur de beaucoup de personnes. Il est encourageant de voir combien les gens sont prêts de tous les côtés à soutenir le travail du COE.
L’expérience unique de la tâche de secrétaire général ne peut être appréciée qu’en ayant conscience de ce réseau d’intercession et de solidarité
quotidienne. Je suis également impressionné par la richesse des expériences
et des compétences des collaborateurs que j’ai trouvés au sein du COE. Je
peux seulement espérer que les Eglises membres renforceront le COE qui est
un instrument précieux pour la vie et le témoignage des Eglises dans le
monde actuel.
Encadré
Konrad Raiser, qui a été nommé en août 1992 secrétaire général du Conseil
oecuménique des Eglises (COE) à Genève, est né en 1938 en Allemagne. Il est
marié et père de quatre fils. En tant que pasteur de l’Eglise évangélique
luthérienne d’Allemagne, Konrad Raiser a étudié la théologie à Tübingen,
Béthel, Heidelberg et Zurich, ainsi que la sociologie et la psychologie à
l’Université d’Harvard. En 1970 il a été promu docteur en théologie à
l’Université de Tübingen. De 1963 à 1965, il est vicaire de l’Eglise évangélique du Wurtemberg et travaille comme aumônier d’industrie à Berlin et à
Stuttgart. Il a poursuit ensuite ses études aux Etats Unis. Entre 1967 et
69, il est assistant à l’Université de Tübingen. Il est ensuite appelé à
Genève pour être pendant quatre ans secrétaire de la Commission Foi et
Constitution du COE. Il accomplit ensuite d’autres tâches au sein du COE.
En 1983, il devient directeur de l’Institut oecuménique de la Faculté de
théologie de l’Université de Bochum. Konrad Raiser est l’auteur de nombreuses publications dont « Identität und Sozialität » (1970) et « Ökumene im
Übergang » (1989). Il a pris sa tâche de secrétaire général en janvier de
cette année. (apic/com/eg/mp)
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