APIC – Interview
je ne désespère pas de l’Homme
Rencontre avec le cardinal Roger Etchegaray,
président du Conseil pontifical «Justice et Paix»
Jacques Berset, Agence APIC
Depuis une décennie, envoyé en mission par Jean Paul II dans tous les
points chauds du globe, il parcourt les chemins du monde, «là où il n’y a
ni justice ni paix», à l’écoute des angoisses des hommes, de la Bosnie au
Vietnam, du Cambodge à Cuba, du Liban au Soudan… Nul lieu où souffre
l’humanité que n’ait visité le cardinal Roger Etchegaray. Et pourtant, ni
amertume ni cynisme chez ce Basque de 70 ans à l’accent du Midi, simple et
chaleureux… Mais une espérance chevillée au corps.
«Avec toutes ces misères côtoyées à travers le monde, je pourrais avoir une
impression de décadence, mais même dans les tréfonds des enfers, on ne peut
désespérer de l’Homme, on peut avoir confiance en lui», lance le cardinal
Roger Etchegaray. Président du Conseil pontifical «Justice et Paix» et de
«Cor unum» – organisme du Vatican qui coordonne les initiatives d’Eglise
pour les victimes de catastrophes et l’aide au développement -, il était
l’hôte d’honneur du Colloque sur les exigences chrétiennes en économie qui
a rassemblé la semaine dernière à l’Université de Fribourg quelque 200 spécialistes de la pensée sociale chrétienne.
APIC:Malgré tout le mal qu’ils sont capables de faire à leurs semblables,
vous ne doutez donc jamais des hommes ?
CardinalEtchegaray:Je trouve toujours de l’espoir. Des fois, c’est un
tout petit côté qui se trouve exposé au soleil de Dieu. C’est comme en montagne, il faut savoir trouver la face qui n’est pas gelée, que l’on peut
escalader. J’ai été moi-même varappeur dans les Pyrénées, dans les Alpes.
Ainsi, de même pour l’Homme: dans tout homme on trouve un côté où il est,
si j’ose dire, vulnérable à l’amour et à la tendresse de Dieu.
C’est ce qui fait que l’on ne peut pas désespérer, parce que Dieu est
présent en tout homme. Même si sa présence peut paraître réduite, presque
effacée, Il est toujours là. C’est le propre de Dieu d’être à l’affût de
l’Homme: Dieu sait que l’Homme, qui sort de ses mains, reviendra à Lui.
APIC:Vous rencontrez sur tous les continents des femmes et des enfants
pris au piège de la famine ou de la guerre, entassés dans des camps de réfugiés, sans avenir, et vous parlez d’espérance…
CardinalEtchegaray:De toute mon expérience sur le terrain dans le cadre
de mon travail à «Justice et Paix» et à «Cor unum», je retiens cette conviction: la miséricorde de Dieu dépasse tout. Si j’ai cette espérance, ce
n’est pas seulement d’une façon sentimentale, ni simplement par pure conviction, mais par expérience. J’ai bien vu qu’il y a eu cette dernière décennie une grande dégradation dans beaucoup de pays, et certains se complaisent à la décrire; mais il n’y a pas que cela. Je souhaiterais que l’on
décrive avec encore plus de force les merveilles que Dieu fait dans l’Homme, même parfois chez l’Homme le plus éloigné de Lui.
A partir de ce que j’ai vu et entendu, on pourait écrire des «fioretti»,
pas simplement d’une façon romantique, mais d’une façon réelle: comment,
dans les coins les plus reculés et les plus désolés du point de vue humain,
j’ai pu découvrir des femmes et des hommes qui nous donnent des leçons au
milieu de leurs détresses.
Je l’ai dit plusieurs fois au pape: je suis le premier bénéficiaire de
ces missions par lesquelles vous m’envoyez auprès des deshérités. Je dois
rendre grâce à Dieu que je peux voir que l’amour est plus fort que la haine. Mais c’est difficile de faire partager cette réalité, car les gens, curieusement, sont davantage prêts à croire les mauvaises nouvelles que les
bonnes. Or, la Bonne Nouvelle de l’Evangile, c’est cela d’abord qui mérite
d’être accueilli. La misère, le péché, existent bel et bien, mais tout cela
est balayé par la miséricorde de Dieu, présent partout.
APIC:Vous avez connu les régimes communistes en Europe de l’Est, que représente pour vous leur effondrement ?
CardinalEtchegaray:En tant que président du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (dans les années 70), j’ai été très souvent dans les pays
de l’Est. Même dans les moments les plus obscurs, j’ai toujours trouvé des
gens qui espéraient, coûte que coûte. Mais aujourd’hui, à voir les nationalismes, dans bien des domaines, cela ne va pas mieux qu’hier: il n’y a jamais de solutions idéales pour l’Homme et encore moins pour le chrétien. La
liberté, c’est une conquête pénible, de chaque jour.
L’Occident n’a pas à triompher de la chute du communisme. Il a certes
ses propres valeurs à faire connaître, mais avec beaucoup de modestie et
d’humilité. Dans les pays occidentaux, aussi, on rencontre de la misère et
de la pauvreté, tant matérielle que spirituelle. Je pense souvent à la parabole de l’Evangile où le Seigneur lui-même dit que l’ivraie et le bon
grain poussent ensemble. Ce n’est pas à nous de faire le partage. C’est
Dieu qui le fera, au moment où Il le voudra. Nous, nous vivons au milieu du
bon et du moins bon, sans toujours savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais.
Avec la chute du communisme, il est vrai que l’on semble assister au
triomphe du libéralisme. Mais il y a une certaine forme de néo-libéralisme
qui ne peut être meilleure que les anciennes formes de collectivisme
marxiste.
APIC:La pensée sociale chrétienne peut-elle offrir une alternative au néolibéralisme, dans un monde qui manque de repères ?
CardinalEtchegaray:Je n’emploierais pas le mot «alternative», parce que
le pape lui-même l’a dit dans ses deux dernières encycliques sociales: la
doctrine sociale de l’Eglise n’est pas une voie intermédiaire qui renverrait dos les capitalistes et les collectivistes. Ce que l’Eglise offre, par
sa pensée sociale, à partir bien entendu de références évangéliques, ce
sont des éléments qui doivent permettre au chrétien de bâtir une société
plus juste et plus pacifique.
Mais sans proposer une maquette idéale; il n’y a pas de prototype: ce
n’est pas une «troisième voie», et le pape le dit expressément. C’est aux
hommes et aux chrétiens en particulier de trouver une manière – certainement des manières diverses – de vivre sur cette terre avec un peu plus de
justice et un peu plus de paix. La pensée sociale chrétienne peut inspirer
plusieurs modèles, selon les cultures.
Quand on parcourt le monde, l’on s’aperçoit bien qu’il n’y a pas une politique tirée de l’Evangile à imposer à toutes les sociétés. Chaque société
a son génie propre, sa culture, qu’il faut respecter. Et peut-être que
nous, Occidentaux, ne veillons pas assez à découvrir et à respecter, sans
les idéaliser sans doute, les cultures traditionnelles d’Afrique ou d’Asie,
par exemple.
APIC:Vous êtes allé récemment au Vietnam et à Cuba; y a-t-il des signes
d’ouverture dans ces pays ?
CardinalEtchegaray:On connaît les régimes qui inspirent encore un peu ces
sociétés. Il faut souhaiter que ces régimes s’ouvrent pour que ces peuples
puissent trouver tout l’espace nécessaire pour vivre légitimement leur foi,
mais aussi leur liberté d’Homme. Ce sont des sociétés qui ont encore un
long chemin à faire, mais ces peuples ont des potentialités extraordinaires. Je pense en particulier au Vietnam, avec sa vieille et riche civilisation, dont aucun régime politique ne peut faire fi.
A Cuba, il y a aussi une chrétienté vivante, même si son espace d’expression est limité. On rencontre une Eglise et des chrétiens – dont de
nombreux jeunes – qui vivent l’Evangile avec beaucoup d’abnégation mais
aussi beaucoup de vitalité. Mon expérience me montre que l’on ne peut jamais mésestimer les capacités humaines et religieuses d’un peuple. Quand je
vais dans ces pays, même si je suis pris dans des circuits officiels, je
veille à avoir des contacts sur le terrain, qui peuvent m’aider à comprendre la situation actuelle, avec ses aspects négatifs et aussi positifs.
J’écoute beaucoup, j’essaye de comprendre et de partager leurs aspirations.
APIC:Avez-vous un message pour notre société occidentale bien installée ?
CardinalEtchegaray:Vous avez employé le mot «installé». Je souhaiterais
que personne ne se considère comme installé ni dans son confort matériel ni
spirituel. Que chacun prenne, si l’on peut dire, la spiritualité d’Abraham:
qu’il sorte de chez lui et qu’il aille là où Dieu l’envoie. On peut aller
parfois à l’extrémité du monde sans sortir de chez soi. Il y a des voyages
intérieurs qui sont plus enrichissants que de partir à l’aventure en avion
ou en bateau. Je pense aux moines, certes, mais tout homme peut et doit retrouver en lui-même un peu le monde entier. (apic/be)
Biographie
Président du Conseil pontifical «Cor Unum» et du Conseil pontifical «Justice et Paix» depuis 1984, créé cardinal par le pape Jean Paul II le 30 juin
1979, Mgr Roger Etchegaray est né le 25 septembre 1922 à Espelette, au pays
basque français, dans la famille de Jean-Baptiste Etchegaray, mécanicien
agricole, et de son épouse, née Aurélie Dufau. Il a fait ses études au Petit séminaire d’Ustariz, au Grand séminaire de Bayonne, au Séminaire français de Rome avant de fréquenter l’Université grégorienne de Rome. Docteur
en droit canonique, Mgr Etchegaray a été ordonné prêtre le 13 juillet 1947
et évêque le 27 mai 1969.
Evêque auxiliaire de Paris, Mgr Etchegaray a été ensuite archevêque de
Marseille de 1970 à 1984, et président de la Conférence épiscopale française de 1975 à 1981. Il est actuellement membre de la Congrégation pour
l’évangélisation des peuples et pour la propagation de la foi, membre de la
Congrégation pour l’éducation catholique, de la Congrégation pour les Eglises orientales, du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des
chrétiens, du Conseil pontifical pour les laïcs, du Conseil pontifical
communications sociales et du Tribunal Suprême de la Signature Apostolique.
(apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse