Terre Sainte: Mgr Jean-Louis Tauran, secrétaire du Vatican pour les relations avec les Etats
APIC Interview
Briser le cycle infernal de la haine: respect du droit international !
Antoine Soubrier, pour l’APIC
Rome, 11 avril 2002 (APIC) La coexistence de deux Etats, l’application du droit international, l’évacuation des territoires occupés et un statut internationalement garanti pour les parties les plus sacrées de Jérusalem font partie des conditions indispensables pour arriver à un début de pacification et pour briser le cycle infernal de la haine et de la vengeance entre Israéliens et Palestiniens, estime Mgr Jean-Louis Tauran, «ministre des Affaires étrangères» du Saint-Siège.
Au premier rang de la diplomatie du Saint-Siège à la secrétairerie d’Etat du Vatican, Mgr Jean-Louis Tauran est chargé de faire part chaque jour de la situation en Terre Sainte au pape depuis la dégradation de la situation au Moyen-Orient. En lien direct avec Mgr Pietro Sambi, nonce apostolique en Israël et délégué pour les territoires palestiniens, Mgr Tauran fait le point de la situation pour l’APIC.
APIC: Au dixième jour du siège de la basilique de la nativité à Bethléem, où en est la situation ?
Mgr J.-L. Tauran: Le problème de la basilique est un problème grave, surtout du point de vue humanitaire, car près de 250 personnes, dont une majorité de Palestiniens armés, une trentaine de franciscains, quatre religieuses franciscaines, 5 moines grecs orthodoxes et 9 moines arméniens orthodoxes, sont enfermées dans le couvent des franciscains. Le nonce apostolique en Israël s’occupe de cette situation. On a parlé de plan du Saint-Siège pour sortir de la crise, je parlerais plutôt d’actions humanitaires ponctuelles.
APIC: Quelle solution proposez-vous à la situation de Bethléem ?
Mgr J.-L. Tauran: Le Saint-Siège n’a pas à proposer de solutions techniques, mais il peut partager des idées! Par exemple, on pourrait penser à la constitution d’une commission mixte composée de représentants israéliens et palestiniens dont le but serait de négocier le retrait des personnes qui sont à l’intérieur de la basilique.
Eventuellement, si les deux parties le demandaient, le Saint-Siège pourrait apporter son aide dans la mesure où il jouit d’une certaine crédibilité. C’est notamment ce qui fait la force de l’autorité morale de Jean Paul II.
APIC: Les franciscains semblent avoir pris position en faveur des Palestiniens, en restant dans leur couvent dès l’arrivée des militaires palestiniens, de peur que l’armée israélienne ne tue ces hommes armés. Quelle est la position du Saint-Siège ?
Mgr J.-L. Tauran: Les franciscains insistent pour dire qu’ils ne sont pas otages et restent dans leur couvent parce qu’ils veulent être fidèles à leur vocation: depuis des siècles, les papes leur ont confié la garde des lieux saints. D’ailleurs, de manière générale, tous les lieux saints des trois religions monothéistes doivent être inviolables mais évidemment pour les sanctuaires catholiques, à la tradition s’ajoutent des engagements précis, couverts par le droit international, puisque Israéliens et Palestiniens ont conclu des accords bilatéraux qui prévoient de maintenir et respecter le statu quo des lieux saints chrétiens et les droits relatifs des communautés chrétiennes.
La gravité de la situation s’explique en outre par le fait que l’occupation des lieux saints par des hommes armés est une brèche dans la longue histoire du statut de ces lieux, puisque depuis l’époque ottomane jusqu’à aujourd’hui, jamais ils n’avaient été occupés aussi longtemps par des hommes armés.
APIC: On est arrivé, ces derniers jours, à une situation dramatique où chacune des parties continue à prétendre avoir raison.
Mgr J.-L. Tauran: Il est effectivement devenu urgent de trouver une solution. Certes, on comprend bien que l’Etat d’Israël doive se défendre du terrorisme. Personne ne peut justifier le terrorisme quel qu’il soit. Le problème, c’est la réponse. Trop souvent, c’est le peuple qui fait les frais de l’opération. Il faut que la réponse légitime soit faite avec mesure. Il s’agit de faire preuve de proportionnalité entre le mal à combattre et les moyens que l’on utilise.
La communauté internationale a répété à de nombreuses reprises sa volonté de voir deux Etats coexister. C’est sans doute le seul aboutissement imaginable à ce conflit. Il n’y a pas d’autre solution qui puisse assurer la paix entre ces deux peuples et la paix dans la région.
APIC: Peut-on imaginer l’envoi, sur place, d’une force d’interposition ?
Mgr J.-L. Tauran: De plus en plus, il apparaît nécessaire qu’une tierce partie sur le terrain puisse aider les uns et les autres à abandonner le langage des armes, à se regarder, à retrouver une confiance mutuelle et à s’asseoir autour d’une table. Concernant le statut et la forme de cette éventuelle structure, il faudrait les confier à des juristes, car le prêt-à- porter juridique est bien difficile dans cette région! Ce qui serait important, c’est une présence impartiale et amicale. J’ai l’impression que de plus en plus, beaucoup sont convaincus de cette suggestion mise en avant par le Saint-Siège depuis déjà novembre 2000.
APIC: Comment réagit Jean-Paul II face à cette situation ?
Mgr J.-L. Tauran: La nonciature apostolique en Israël et la secrétairerie d’Etat tiennent le pape informé jour après jour sur le terrain. Les problèmes dont nous venons de parler sont l’objet de sa prière constante. Il a eu l’occasion plusieurs fois d’illustrer de manière autorisée sa position: respect de l’autre et de ses légitimes aspirations, application du droit international, évacuation des territoires occupés et statut internationalement garanti pour les parties les plus sacrées de Jérusalem.
Ce sont les conditions indispensables pour arriver à un début de pacification et pour briser le cycle infernal de la haine et de la vengeance. Lui-même disait très justement au corps diplomatique, au début de l’année, «les uns contre les autres, les Israéliens et les Palestiniens ne gagneront pas la guerre, les uns avec les autres ils peuvent gagner la paix».
Il est par ailleurs important de rappeler que pour le Saint-Siège, la diplomatie n’est pas une fin en soi, mais un moyen dont il se sert pour faire prévaloir le droit et les valeurs spirituelles dans la vie internationale. A cela s’ajoute bien sûr pour nous chrétiens, le devoir de prier pour tous afin que ne manquent jamais le respect de la vie et le sens de l’homme.
APIC: Les chrétiens, sur place, se retrouvent entre deux feux et ils se retrouvent face à la tentation de quitter leur pays.
Mgr J.-L. Tauran: Je crois qu’il faut être réaliste. Quand vous vivez dans une situation en guerre, vous ne pouvez pas demander à tout un peuple de vivre en héros. Il est donc évident qu’il y a une grande tentation de partir, du moins pour ceux qui le peuvent. Mais c’est le rôle des évêques et des prêtres de dire à ces chrétiens que leur vocation, c’est de rester. Je pense que ce serait terrible d’avoir une Terre Sainte dépeuplée de chrétiens qui sont là depuis des siècles.
Pour éviter cela, il faut créer sur place des conditions de vie qui leur redonnent confiance en l’avenir: paix durable, conditions de logement et de travail acceptables, etc. J’ajouterais aussi la nécessité de toujours vivifier la communion ecclésiale, car une communauté chrétienne unie autour du pape et des évêques est le meilleur antidote au désespoir. (apic/imedia/be)
Aux tréfonds des enfers,
APIC – Interview
je ne désespère pas de l’Homme
Rencontre avec le cardinal Roger Etchegaray,
président du Conseil pontifical «Justice et Paix»
Jacques Berset, Agence APIC
Depuis une décennie, envoyé en mission par Jean Paul II dans tous les
points chauds du globe, il parcourt les chemins du monde, «là où il n’y a
ni justice ni paix», à l’écoute des angoisses des hommes, de la Bosnie au
Vietnam, du Cambodge à Cuba, du Liban au Soudan… Nul lieu où souffre
l’humanité que n’ait visité le cardinal Roger Etchegaray. Et pourtant, ni
amertume ni cynisme chez ce Basque de 70 ans à l’accent du Midi, simple et
chaleureux… Mais une espérance chevillée au corps.
«Avec toutes ces misères côtoyées à travers le monde, je pourrais avoir une
impression de décadence, mais même dans les tréfonds des enfers, on ne peut
désespérer de l’Homme, on peut avoir confiance en lui», lance le cardinal
Roger Etchegaray. Président du Conseil pontifical «Justice et Paix» et de
«Cor unum» – organisme du Vatican qui coordonne les initiatives d’Eglise
pour les victimes de catastrophes et l’aide au développement -, il était
l’hôte d’honneur du Colloque sur les exigences chrétiennes en économie qui
a rassemblé la semaine dernière à l’Université de Fribourg quelque 200 spécialistes de la pensée sociale chrétienne.
APIC:Malgré tout le mal qu’ils sont capables de faire à leurs semblables,
vous ne doutez donc jamais des hommes ?
CardinalEtchegaray:Je trouve toujours de l’espoir. Des fois, c’est un
tout petit côté qui se trouve exposé au soleil de Dieu. C’est comme en montagne, il faut savoir trouver la face qui n’est pas gelée, que l’on peut
escalader. J’ai été moi-même varappeur dans les Pyrénées, dans les Alpes.
Ainsi, de même pour l’Homme: dans tout homme on trouve un côté où il est,
si j’ose dire, vulnérable à l’amour et à la tendresse de Dieu.
C’est ce qui fait que l’on ne peut pas désespérer, parce que Dieu est
présent en tout homme. Même si sa présence peut paraître réduite, presque
effacée, Il est toujours là. C’est le propre de Dieu d’être à l’affût de
l’Homme: Dieu sait que l’Homme, qui sort de ses mains, reviendra à Lui.
APIC:Vous rencontrez sur tous les continents des femmes et des enfants
pris au piège de la famine ou de la guerre, entassés dans des camps de réfugiés, sans avenir, et vous parlez d’espérance…
CardinalEtchegaray:De toute mon expérience sur le terrain dans le cadre
de mon travail à «Justice et Paix» et à «Cor unum», je retiens cette conviction: la miséricorde de Dieu dépasse tout. Si j’ai cette espérance, ce
n’est pas seulement d’une façon sentimentale, ni simplement par pure conviction, mais par expérience. J’ai bien vu qu’il y a eu cette dernière décennie une grande dégradation dans beaucoup de pays, et certains se complaisent à la décrire; mais il n’y a pas que cela. Je souhaiterais que l’on
décrive avec encore plus de force les merveilles que Dieu fait dans l’Homme, même parfois chez l’Homme le plus éloigné de Lui.
A partir de ce que j’ai vu et entendu, on pourait écrire des «fioretti»,
pas simplement d’une façon romantique, mais d’une façon réelle: comment,
dans les coins les plus reculés et les plus désolés du point de vue humain,
j’ai pu découvrir des femmes et des hommes qui nous donnent des leçons au
milieu de leurs détresses.
Je l’ai dit plusieurs fois au pape: je suis le premier bénéficiaire de
ces missions par lesquelles vous m’envoyez auprès des deshérités. Je dois
rendre grâce à Dieu que je peux voir que l’amour est plus fort que la haine. Mais c’est difficile de faire partager cette réalité, car les gens, curieusement, sont davantage prêts à croire les mauvaises nouvelles que les
bonnes. Or, la Bonne Nouvelle de l’Evangile, c’est cela d’abord qui mérite
d’être accueilli. La misère, le péché, existent bel et bien, mais tout cela
est balayé par la miséricorde de Dieu, présent partout.
APIC:Vous avez connu les régimes communistes en Europe de l’Est, que représente pour vous leur effondrement ?
CardinalEtchegaray:En tant que président du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (dans les années 70), j’ai été très souvent dans les pays
de l’Est. Même dans les moments les plus obscurs, j’ai toujours trouvé des
gens qui espéraient, coûte que coûte. Mais aujourd’hui, à voir les nationalismes, dans bien des domaines, cela ne va pas mieux qu’hier: il n’y a jamais de solutions idéales pour l’Homme et encore moins pour le chrétien. La
liberté, c’est une conquête pénible, de chaque jour.
L’Occident n’a pas à triompher de la chute du communisme. Il a certes
ses propres valeurs à faire connaître, mais avec beaucoup de modestie et
d’humilité. Dans les pays occidentaux, aussi, on rencontre de la misère et
de la pauvreté, tant matérielle que spirituelle. Je pense souvent à la parabole de l’Evangile où le Seigneur lui-même dit que l’ivraie et le bon
grain poussent ensemble. Ce n’est pas à nous de faire le partage. C’est
Dieu qui le fera, au moment où Il le voudra. Nous, nous vivons au milieu du
bon et du moins bon, sans toujours savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais.
Avec la chute du communisme, il est vrai que l’on semble assister au
triomphe du libéralisme. Mais il y a une certaine forme de néo-libéralisme
qui ne peut être meilleure que les anciennes formes de collectivisme
marxiste.
APIC:La pensée sociale chrétienne peut-elle offrir une alternative au néolibéralisme, dans un monde qui manque de repères ?
CardinalEtchegaray:Je n’emploierais pas le mot «alternative», parce que
le pape lui-même l’a dit dans ses deux dernières encycliques sociales: la
doctrine sociale de l’Eglise n’est pas une voie intermédiaire qui renverrait dos les capitalistes et les collectivistes. Ce que l’Eglise offre, par
sa pensée sociale, à partir bien entendu de références évangéliques, ce
sont des éléments qui doivent permettre au chrétien de bâtir une société
plus juste et plus pacifique.
Mais sans proposer une maquette idéale; il n’y a pas de prototype: ce
n’est pas une «troisième voie», et le pape le dit expressément. C’est aux
hommes et aux chrétiens en particulier de trouver une manière – certainement des manières diverses – de vivre sur cette terre avec un peu plus de
justice et un peu plus de paix. La pensée sociale chrétienne peut inspirer
plusieurs modèles, selon les cultures.
Quand on parcourt le monde, l’on s’aperçoit bien qu’il n’y a pas une politique tirée de l’Evangile à imposer à toutes les sociétés. Chaque société
a son génie propre, sa culture, qu’il faut respecter. Et peut-être que
nous, Occidentaux, ne veillons pas assez à découvrir et à respecter, sans
les idéaliser sans doute, les cultures traditionnelles d’Afrique ou d’Asie,
par exemple.
APIC:Vous êtes allé récemment au Vietnam et à Cuba; y a-t-il des signes
d’ouverture dans ces pays ?
CardinalEtchegaray:On connaît les régimes qui inspirent encore un peu ces
sociétés. Il faut souhaiter que ces régimes s’ouvrent pour que ces peuples
puissent trouver tout l’espace nécessaire pour vivre légitimement leur foi,
mais aussi leur liberté d’Homme. Ce sont des sociétés qui ont encore un
long chemin à faire, mais ces peuples ont des potentialités extraordinaires. Je pense en particulier au Vietnam, avec sa vieille et riche civilisation, dont aucun régime politique ne peut faire fi.
A Cuba, il y a aussi une chrétienté vivante, même si son espace d’expression est limité. On rencontre une Eglise et des chrétiens – dont de
nombreux jeunes – qui vivent l’Evangile avec beaucoup d’abnégation mais
aussi beaucoup de vitalité. Mon expérience me montre que l’on ne peut jamais mésestimer les capacités humaines et religieuses d’un peuple. Quand je
vais dans ces pays, même si je suis pris dans des circuits officiels, je
veille à avoir des contacts sur le terrain, qui peuvent m’aider à comprendre la situation actuelle, avec ses aspects négatifs et aussi positifs.
J’écoute beaucoup, j’essaye de comprendre et de partager leurs aspirations.
APIC:Avez-vous un message pour notre société occidentale bien installée ?
CardinalEtchegaray:Vous avez employé le mot «installé». Je souhaiterais
que personne ne se considère comme installé ni dans son confort matériel ni
spirituel. Que chacun prenne, si l’on peut dire, la spiritualité d’Abraham:
qu’il sorte de chez lui et qu’il aille là où Dieu l’envoie. On peut aller
parfois à l’extrémité du monde sans sortir de chez soi. Il y a des voyages
intérieurs qui sont plus enrichissants que de partir à l’aventure en avion
ou en bateau. Je pense aux moines, certes, mais tout homme peut et doit retrouver en lui-même un peu le monde entier. (apic/be)
Biographie
Président du Conseil pontifical «Cor Unum» et du Conseil pontifical «Justice et Paix» depuis 1984, créé cardinal par le pape Jean Paul II le 30 juin
1979, Mgr Roger Etchegaray est né le 25 septembre 1922 à Espelette, au pays
basque français, dans la famille de Jean-Baptiste Etchegaray, mécanicien
agricole, et de son épouse, née Aurélie Dufau. Il a fait ses études au Petit séminaire d’Ustariz, au Grand séminaire de Bayonne, au Séminaire français de Rome avant de fréquenter l’Université grégorienne de Rome. Docteur
en droit canonique, Mgr Etchegaray a été ordonné prêtre le 13 juillet 1947
et évêque le 27 mai 1969.
Evêque auxiliaire de Paris, Mgr Etchegaray a été ensuite archevêque de
Marseille de 1970 à 1984, et président de la Conférence épiscopale française de 1975 à 1981. Il est actuellement membre de la Congrégation pour
l’évangélisation des peuples et pour la propagation de la foi, membre de la
Congrégation pour l’éducation catholique, de la Congrégation pour les Eglises orientales, du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des
chrétiens, du Conseil pontifical pour les laïcs, du Conseil pontifical
communications sociales et du Tribunal Suprême de la Signature Apostolique.
(apic/be)



