L’unité des Eglises,

APIC – Interview

un objectif réalisable

Konrad Raiser, secrétaire général (060493)

du Conseil oecuménique des Eglises

Evelyne Graf, Agence APIC

Genève, 6avril(APIC) L’unité visible des Eglises est un objectif réalisable, et Konrad Raiser, nouveau secrétaire du Conseil Oecuménique des Eglises (C0E), y croit, malgré les difficultés qui s’accumulent sur le chemin

de l’oecuménisme. A l’occasion de ses 100 premiers jours à la tête du COE à

Genève, une organisation qui rassemble plus de 300 Eglises membres – mais

pas l’Eglise catholique – le pasteur Raiser fait le point sur cette construction de longue haleine.

Rendre visible l’unité des Eglises, tel est l’une des tâches principales

dont s’occupe le COE depuis sa fondation en 1948. Les initiateurs et

responsables de ce grand rassemblement d’Eglises protestantes, anglicanes

et orthodoxes n’ont jamais douté de l’importance de cet objectif, même si

le chemin de l’oecuménisme est pavé d’obstacles. Mais pour le nouveau

secrétaire du COE, la pleine unité des Eglises, mais si elle n’est pas pour

demain, est cependant réalisable.

APIC:Konrad Raiser, comment pensez-vous que les Eglises peuvent avancer

sur le chemin de l’unité visible ?

K.Raiser:La façon dont l’unité des Eglises peut être réalisée concrètement fait toujours à nouveau l’objet de dialogues oecuméniques très sérieux, également avec l’Eglise catholique. Je pense qu’aujourd’hui toutes les

Eglises sont d’accord pour dire qu’il faut réaliser un certain nombre de

conditions fondamentales pour rendre possible l’unité visible. Il s’agit

notamment de la confession de foi commune, de la célébration commune, en

particulier de l’eucharistie, ainsi que la reconnaissance réciproque des

formes de ministères qui existent dans les différentes Eglises.

Au COE, ces conditions ont été exposées dans des études détaillées, comme le « Document de Lima » (BEM) sur le Baptême, l’Eucharistie et le Ministère, ou sur la confession de foi commune. La question de l’unité visible des

Eglises sera au centre de la Conférence mondiale de « Foi et Constitution »,

qui se tiendra en août prochain à St-Jacques de Compostelle. J’espère

beaucoup que cette conférence mondiale donnera de nouvelles impulsions pour

l’unité des Eglises, pour que nous puissions poursuivre notre chemin

commun. C’est un chemin dont la direction nous est donnée dans la grande

prière de Jésus que l’on trouve dans l’Evangile de Jean, une direction qui

ne dépend finalement pas de nos décisions, puisque l’on est conduit sur ce

chemin par l’Esprit Saint.

APIC:Comment vous représentez-vous l’unité visible des Eglises ?

K.Raiser:Pour moi, cela reste la description qu’en a faite l’Assemblée

générale du COE en 1975 à Nairobi, c’est-à-dire que l’unité des Eglises se

conçoit comme une « communauté conciliaire » d’Eglises locales unies entre

elles. C’est un point de départ très important. Je pense que l’on ne peut

pas ne pas voir que les situations et les formes de vie dans lesquelles les

Eglises particulières témoignent de leur foi sont si différenciées que l’on

ne peut plus se représenter l’unité des Eglises – a-t-elle d’ailleurs jamais existé – comme une donnée unitaire. Dans les faits, on ne peut se la

représenter que comme une communauté vivante, pleine de diversités, comme

cela se doit dans une communauté vivante.

APIC:Quel rôle joue la Commission « Foi et Constitution » au sein du COE ?

K.Raiser:La Commission « Foi et Constitution » occupe une place irremplaçable au sein du COE. Cela est souligné notamment par le fait que c’est l’unique commission du COE où des représentants de l’Eglise catholique romaine

sont membres officiels. « Foi et Constitution » est également l’instrument de

travail qui permet au COE de mener un dialogue continu avec les partenaires

catholiques compétents. C’est d’autant plus remarquable que l’Eglise catholique n’est pas membre du COE. Nos partenaires catholiques ont toujours

souligné combien était importante pour eux la possiblité d’une

collaboration continue au sein de la Commission Foi et Constitution. Le COE

en aucun cas ne souhaite changer quelque chose.

APIC: Avez-vous l’impression que les progrès obtenus au sein de la Commission Foi et Constitution concernant l’ecclésiologie ont trouvé un écho dans

la déclarations de l’Eglise catholique, par exemple dans le nouveau Catéchisme?

K. Raiser: Je dois avouer que je n’ai pas encore étudié le nouveau Catéchisme en détail à ce sujet. C’est une oeuvre très riche et il faut un certain temps pour l’étudier d’un bout à l’autre. Je découvre beaucoup de choses qui sont analogues aux résultats du travail et aux positions discutées

au sein du COE. Il existe une large part de la communauté dans laquelle on

a une « ecclésiologie de communion »; la déclaration de l’assemblée générale

du COE à Camberra qui parle de l’unité de l’Eglise comme « Koinonia » (communauté, communion) est un exemple dans ce sens.

D’un autre côté, il y a les récentes déclarations de l’Eglise catholique

et en particulier la lettre du cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la docrtine de la foi, qui donnent un accent très différent sur

l’Eglise comprise comme communion et qui nécessitent des éclaicissements

supplémentaires. Mais il faut constater que nous continuons à travailler

sur ces points avec nos partenaires catholiques dans le cadre de Foi et

Constitution. Nous devons voir ce que vont donner ces éclaircissements, car

la lettre du cardinal Ratzinger n’est pas restée sans opposition au sein

même de l’Eglise catholique. Le transfert de l’accent des églises locales à

l’Eglise universelle, là où précisemment le Concile Vatican II ouvrait des

perspectives importantes; la signification centrale du rôle et du primat du

pape et leur reconnaissance comme condition indispensable pour l’unité visible, ne peuvent pas être acceptés sous cette forme par les Eglises membres du COE.

APIC: Qu’espérez-vous de la cinquième assemblée générale de la Commission

Foi et Constitution?

K. Raiser: J’espère naturellement que cette conférence mettra en valeur les

grands efforts accomplis depuis 20 ans par la Commission en vue de

l’éclaircissement des conditions de base données auparavant. Deuxièmement

j’espère que dans les domaines de la compréhension et de la pratique commune du baptême, de l’Eucharistie et du ministère, on formule des voies, comme on l’a fait pour la déclaration de Lima. Les Eglises ont réagi dans des

expertises détaillées. Ce premier processus a eu des répercussions. Je pense que cette conférence doit maintenant formuler des recommandations pour

poursuivre ce processus au delà de l’état actuel. Troisièmement, j’espère

que la conférence développera des perspectives dans lesquelles les principaux points du travail de la Commission dans les années prochaines seront

fixés. Les conférences mondiales ont lieu maintenant après de très longs

intervalles.

J’espère par exemple que la Conférence mondiale stimule la Commision à

réflechir à nouveau de quelle unité et de quel accord propre et explicite

nous avons besoin. Je me pose la question s’il existe un point déterminé à

partir duquel on peut dire: ’c’est assez’. La Confession d’Augsbourg, le

texte de reconnaissance de la tradition luthériennne, prévoit dans son article sept que cela suffit à l’unité de l’Eglise si l’Evangile est proclamé

clairement et si les sacrements sont administrés selon l’Evangile. Cela parait trop minimaliste par rapport à la définition de chaque point. Mais je

pense que lorsqu’on engage la discussion à ce sujet ou par exemple sur la

propostiion de « hiérarchie des valeurs » contenue dans le décret de Vatican

II sur l’oecuménisme, il doit être possible de dépasser un état dans lequel

lors de chaque dialogue de nouveaux problèmes sont définis et demandent un

éclaircissement, si bien que l’affaire devient interminable. Cela ne peut

pas à terme être le sens de notre recherche de l’unité. Il doit y avoir une

possibilité légitime moralement de dire: ’maintenant c’est assez’. Nous devons être conscients que nous vivons dans une communauté avec l’Evangile et

malgré les différences pesristantes cela doit être exprimé dans un témoignage joyeux. Si on veut utiliser un terme technique, on peut dire que c’est

une des tâches de l’herméneutique de l’unité. Je souhaite que la Commission

Foi et Constitution engage la discussion sur la recherche fructueuse de

l’herméneutique des années 60 et 70 par rapport à la situation actuelle.

APIC: Comment abordez-vous les tensions qui ont surgi au COE à propos de

l’ordination des femmes?

K. Raiser: Les tensions qui ont surgi après la décision de l’ordination des

femmes dans l’Eglise anglicane d’Angleterre ne sont pas nouvelles dans le

dialogue oecuménique. Toutes les Eglises qui jusqu’à présent ont pris cette

décisions se trouvées confrontées à des tensions. Dans aucune Eglise cette

décision n’a été prise facilement. La communauté oecuménique dans laquelle

les Eglises se trouvvent aujourd’hui ensemble exige que les Eglises respectent les décsions prises sérieusement et après un examen approfondi sur les

conséquences théologiques, pastorales et oecuméniques. Le même respect vaut

aussi pour les Eglises qui refusent l’ordination des femmes parce que contraire à leur tradition et contraire à leur interprétation du Nouveau Testament. Je viens moi-même d’une Eglise qui depuis 20 ans ordonne des femmes à la prétrise et je peux témoigner que cette voie a enrichi la vie et

le témoignage de notre Eglise. J’espère que les Eglises qui refusent l’ordination des femmes puissent trouver des voies pour exprimer de façon plus

forte le témoignage des femmes dans la vie de l’Eglise. Le COE veut s’efforcer de transformer ces tensions en une chance pour l’enseignement oecuménique.

APIC: Ces dernières années, le COE a été critiqué pour ses déclarations politiques que certains estiment unilatérales. Je pense en particulier à la

politique en Europe de l’Est. Comment voyez-vous les futurs engagements du

COE?

K.Raiser: La prise au sérieux d’une responsabilité politique commune dans

le cadre de la justice et de la paix est depuis le début un des engagement

centraux du mouvement oecuménique. Il a ses racines dans les déclarations

de la première conférence mondiale des Eglises en 1925 à Stockholm qui

disait que l’Evangile touche tous les domaines de la vie humaine, personnel

et public, spitituel et politique. Le COE s’est dès le début efforcé d’exprimer la tâche globale des Eglises dans le monde et de lui correspondre.

Il faut remarquer que dans les Eglises membres, il existe de traditions diverses à propos de la responsabilité politique. De même on observe qu’il

existe des formes différentes d’engagement du COE dans les problèmes politiques. Il est question ici de l’appréciation des situations politiques

dans lesquelles des jugements et des décisions sont nécéssaires, sous des

conditions qui ne sont pas partagées par toutes les Eglises membres. Le COE

s’efforce de faire des consultations et des accords mutuels, mais à l’avenir si l’on veut rester fidèle à sa tâche, il faut aussi prendre le risque

d’inititatives et de prises de positions qui suscitent la critique. Il faut

également rappeller que le COE dans ses déclarations publiques, et également pour les questions politiques, n’a pas d’autre autorité que la force

de témoignage de ses propres déclarations.

APIC: Vous êtes aujourd’hui depuis 100 jours secrétaire général du COE.

Quelles expériences vous ont-elles particulièrement marqué?

K. Raiser: J’ai été frappé à travers un nombre incalculable de messages, de

lettres, de dialogues de constater combien la vision oecuménique est vivante dans le coeur de beaucoup d’hommes. Il est encourageant de voir combien

on est prêt de tous les côtés à soutenir le travail du COE. L’expérience

unique de la tâche de secrétaire général ne peut être placée qu’avec la

conscience de ce réseau d’intercession et de solidarité quotidienne. Je

suis également impressionné par la richesse des expériences et des compétences des collaborateurs que j’ai trouvé au sein du COE. Je peux seulement

espérer que les Eglises membres renforceront le COE qui est un instrument

précieux pour la vie et le témoignage des Eglises dans le monde actuel et

l’utiliseront pour leur propre vie.

Encadré

Konrad Raiser qui a été nommé en août 1992 secrétaire général du Conseil

oecuménique des Eglises (COE)à Genève, est né en 1938 en Allemgane. Il est

marié et père de quatre fils. En tant que pasteur de l’Eglise évangélique

luthérienne d’Allemagne, Konrad Raiser a étudié la théologie à Tübingen,

Béthel, Heidelberg et Zurich, ainsi que la sociologie et la psychologie à

l’Université d’Harvard. En 1970 il a été promu docteur en théologie à

l’Université de Tübingen. De 1963 à 1965, il fut vicaire de l’Eglise évangélique du Wurtemberg et travailla comme aumônier d’industrie à Berlin et à

Stuttgart. Il a poursuivi ensuite ses études au Etats Unis. Entre 1967 et

69, il fut assistant à l’université de Tübingen. Il fut ensuite appelé à

Genève pour être pendant quatre ans secrétaire de la Commission Foi et Constitution du COE. Il accomplit ensuite d’autres tâches au sein du COE. En

1983, il devient directeur de l’Institut oecuménique de la Faculté de théologie de l’Université de Bochum. Konrad Raiser est l’auteur de nombreuses

publications dont « Identität und sozialität » (1970) et « Ökumene im Übergang » (1989). Il a pris sa tâche de secrétaire général en janvier de cette

année. (apic/com/eg/mp)

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