Vex: Histoire d’amour et de tendresse (250593)

APIC – REPORTAGE

Des enfants à la rencontre des pensionnaires d’un home

La communion de la jeunesse et de la vieillesse

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Vex, 25mai(APIC) 26 enfants de Vex, en Valais, se rendent chaque semaine

au home de la commune, pour partager, animer et vivre l’espace d’un moments

les loisirs de quelque 50 pensionnaires. Gym le lundi, chants le jeudi, et

gâteaux confectionnés pour fêter mensuellement les anniversaires. L’action

dure maintenant depuis un an. L’idée a germé dans le prolongement de la catéchèse enseignée dans le cadre de l’école.

Histoire d’amour et de tendresse. Celle que partagent depuis un an les

enfants de la commune valaisanne de Vex et les pensionnaires du home Saint

Sylve du même village en est une. Simple comme toutes les histoires

d’amour, attachante parce que née d’une tendresse réciproque. Une histoire

faite de rencontres hebdomadaires, de dialogue et de partage. Entre ceux

qui ont le temps de la jeunesse et ceux qui vivent ce qui leur reste de

vieillesse.

Sur la route d’Evolène qui mène à Vex – commune de près de 1’000 habitants située à une dizaine de km de Sion -, le temps n’incite guère au travail en ce jeudi matin. D’autant moins que les élèves de 5e et 6e de l’école ont rendez-vous ce jour-là, à l’heure de la récré de 10 heures, avec

leurs amis du home. Pour fêter quatre anniversaires. Quelque 320 ans de vie

cumulée. 80 ans de souvenirs pour chacun des pensionnaires fêtés.

Dans la classe tenue par Edna Favre, l’institutrice des 6e, les odeurs

des quatre gâteaux confectionnés la veille par des élèves pour être offerts

tout à l’heure aux pensionnaires, se mêlent aux fragrances d’une salle de

classe, sans doute plus présentes par le souvenir de craie et d’encre enfoui quelque part que par ce qu’elles exhalent véritablement… «Cette tarte aux pommes? Je l’ai confectionnée hier soir avec l’aide de ma mère, entre deux devoirs d’école», explique fièrement Marie-Laure, sûre de la réussite de son oeuvre.

Les élèves de 5e et 6e sont maintenant réunis dans la même classe. 26

enfants en tout, qui s’en vont chaque jeudi depuis plus d’un an déjà pour

animer à l’intention des anciens une leçon de gymnastique adaptée, pour

égayer tous les jeudis par des chants et une présence dans le hall du home

et dans les chambres les loisirs de quelque 50 grands-mères et grands-pères. Les fêter aussi, une fois par mois, pour leur dire qu’ils existent et

que les rides ne sont rien d’autres qu’une marque de beauté de plus sur le

visage de la vieillesse. «Nous n’oublions aucun anniversaire», insiste fièrement Marie-Catherine, chargée de tenir à jour la liste des dates anniversaires de chaque pensionnaire, des entrées… mais aussi parfois des départs…

De la Colombie en Valais…

L’idée de cette action? «En février 92, époque de la confirmation chez

nous, nous voulions trouver une action motivante, qui concrétise en quelque

sorte la théorie abordée en catéchèse. Bouger un peu… faire et entreprendre… laisser les enfants décider, en les guidant bien entendu». L’abbé

Michel Massy, curé de Vex, était en possession d’une vidéo: l’histoire d’un

petit colombien… ou le témoignage poignant d’un gosse nommé Alvaro, que

la vie des aînés dans le besoin préoccupe. Et qui agit, dans son monde de

gosse avec son langage d’enfant que n’importe quelle grand-mère sait reconnaître. L’échange de la douceur et de la tendresse. La complicité d’un regard, d’un geste anodin mais rassurant, se souvient Edna Favre, qui depuis

lors gère cette idée avec ses élèves, qu’elle a su rendre responsables et

autonomes quant au choix des animations et des décisions.

Une quinzaine d’idées sont nées dans la foulée de la vidéo. «Nous en

avons retenu trois, réalisables dans la mesure où elles n’empiètent pas

(trop) sur les cours», poursuit l’institutrice. «Il était important de donner l’exemple aux autres classes et de favoriser l’échange entre les jeunes

et les personnes âgées. De réagir et de lutter face à l’idée de mouroir qui

entoure les homes. Une action de longue durée, régulière, qui demande un

investissement personnel pour chacun des enfants». Un continu, que les responsables d’aujourd’hui, les sixièmes, transmettront en fin d’année scolaire aux élèves de la classe inférieure, et ainsi de suite.

L’énergie communicative

Transmission de flambeau pour une initiative bien accueillie par Dominique Rudaz, directeur du home… «Nos pensionnaires se repliaient sur euxmêmes, ne voulaient participer à rien… ne s’intéressant que du bout des

yeux aux diverses activités proposées. Les enfants ne pouvaient que les motiver. Ce fut effectivment le cas. Nos pensionnaires se sont attachés aux

gosses. Y compris et surtout aux bruits et aux rires débordant de vigueur

et de joie de nos visiteurs qui envahissent le home. Ils sont ici chez eux,

dans les couloirs et dans les chambres de ceux et celles qui ne peuvent la

quitter. Pas d’interdit… ils connaissent les limites à ne pas franchir.

Une énergie communicative, un rayon de soleil attendus chaque semaine par

la plupart des anciens».

Par la plupart? Car il y a les grognons, les grincheux, ceux qui estiment que la vieillesse n’est rien d’autre qu’une étape «honteuse» de la

vie, une calamité à porter seul dans un ghetto. Le sentiment de l’inutilité

et l’attente. Avec le regard posé vers quel imaginaire souvenir, vers quelle secrète pensée, dans la direction de la pendule chère à Brel, «qui dit

oui qui dit non, qui dit je vous attends». Inutile et artificielle rencontre de générations que celle entre ces enfants et ces vieillards? Il faut

ne pas avoir vécu le rendez-vous de ce jeudi pour oser l’affirmer. N’en déplaise aux sceptiques de tous poils.

«On sera vieux nous aussi un jour, et peut-être que d’autres viendront

aussi rompre notre possible solitude»; «Les pensionnaires du home ont autant de plaisir que nous à ces échanges… Eux parlent de leur temps, racontent leurs souvenirs, expriment leur peines, leur joie… Nous les entretenons de l’école, de nos loisirs, de nos familles qu’ils connaissent

souvent. Nous sommes oreilles mais aussi confidents»; «Les vieux ont beaucoup à dire, sur ce qui n’existe plus et que j’apprends à découvrir». Ils

ont pour nom Liliane, Joëlle, Pierre, Paul ou Jacques… tous âgés entre 11

et 13 ans. Leur expérience est sans doute unique, en Suisse romande du

moins. «A ma connaissance en tout cas», relève Dominique Rudaz.

La gym comme un plaisir

10 heures. Dans le hall du home, que les gosses ont envahi au milieu

d’une quarantaine de pensionnaires, c’est le moment des retrouvailles.

D’une main donnée, d’un baiser échangé. D’un mot gentil et d’une affection

spontanée. D’une bouffée de tendresse. Chacun, vieux et moins vieux, handicapés ou non de l’oreille ou de la vue, d’une main un peu raide ou d’une

jambe trop lourde, s’applique au mieux pour suivre les quelques exercices

proposés par l’institutrice et trois ou quatre fillettes. Pas n’importe

quel exercice. «J’ai suivi des cours pour une gymnastique adaptée aux personnes âgées», murmure Edna Favre.

Les têtes se tournent de gauche à droite, du haut en bas, lentement,

sans précipitation. Un bras tendu vers le plafond, puis une jambe soulevée,

avec peine parfois, mais avec le sourire toujours. Mouvements des mains et

des doigts. Le plaisir d’entreprendre et de «faire» entraîne les moins téméraires, entre une plaisanterie qui fuse et qui détend. «Je fais de mon

mieux, j’aime bien ces exercices et surtout, j’éprouve tellement de joie au

contact de ces enfants», avoue Bernadette, 82 ans. «Il y a des jours ou cela va mieux que d’autres… ces visites sont une réelle distraction pour

moi, une évasion pour ne pas toujours ressasser les mêmes idées». Les 90

ans bien entamés, Berthe porte son regard vers un ensemble de tableaux qui

entourent ce hall baigné de lumière. «Ces gosses sont comme un rayon de soleil supplémentaire». Sa voisine opine de la tête… son mari s’en est allé

il y a peu… Quant à ses enfants… «Ceux-ci sont devenus un peu les

miens».

Dix minutes de gym, peut-être quinze. Un morceau de guitare puis d’accordéon ensuite. Une distraction dans la distraction. Les gosses par groupe

se dispersent pour une visite dans les chambres. Pour un bonjour à ceux que

ces rendez-vous communautaires n’intéressent pas ou moins. Pour un signe

d’amitié à ceux qui n’ont pu se lever. La différence d’âge n’est pas une

barrière. Tout au plus une époque qui se raconte différemment. Quant aux

gâteaux aux pommes, aux abricots et aux noisettes, ils porteront tantôt les

bougies. Tous s’y mettront pour les souffler. Pas une question de souffle.

Mais de solidarité.

Comme au premier jour….

L’action des enfants de Vex devrait en susciter d’autres ailleurs. «Je

regrette que tel ne soit pas le cas», déplore Jean-Pierre, un infirmier du

home en poste depuis deux ans. Un avis que partagent Clémentine et Hermann,

un couple que les circonstances de la vie ont amené d’Hérémence à Vex. Pour

continuer à partager une vie qui les a liés l’un à l’autre en 1936. Ils

s’étaient rencontrés un jour d’été lors d’un bal. Le temps d’une valse,

d’une polka. Et leurs regards s’étaient croisés. Le même qui aujourd’hui

les unis encore. La main de Clémentine cherche celle de son vieux compagnon. Ridée, menue, mais qui n’enlève rien à la douceur qu’elle laisse deviner. Tendresse d’un geste maintes fois répété.

«Je l’aime comme au premier jour. Et c’est avec lui que je recommencerais si tout était à refaire». Clémentine s’arrête de parler. Un éclair

furtif passe dans ses yeux. Le souvenir des «mayens», des moutons ou des

vaches gardés ensemble. «Des orages, nous en avons traversés comme tout le

monde». Clémentine déborde de gaieté. Elle se sent bien ici. «Il y en a qui

pensent qu’il faut se cacher quand on est vieux. Qu’on cesse de vivre».

Vivre? C’est ce qu’elle fait, Clémentine, au home Saint Sylve. En fredonnant avec les enfants une chanson, un refrain qui a l’âge de ses 20 ans, ou

un air de maintenant. «Le muscat du dimanche» la fait encore chanter, le

fendant plutôt, en valaisanne qu’elle est. (apic/pr)

ENCADRE

Briser les peurs

«Je trouve très important que l’école s’ouvre à toute les dimensions de

la vie», témoigne l’abbé Michel Massy, curé de Vex. «Les personnes âgées

ont beaucoup à nous apporter. Et dans le monde d’aujourd’hui, souvent, malheureusement, elles sont laissées de côté». L’expérience de Vex, l’abbé

Massy la voit comme une relation de réciprocité entre ce que les anciens

apportent et ce que les jeunes donnent. «Des enfants qui découvrent en même

temps la place que doit occuper une personne âgée».

Une manière aussi de remonter l’histoire, pour les élèves, au contact de

personnes peut habituées à la communication gratuite, aux loisirs et à

l’expression corporelle. «Certains me disent, confie l’abbé Massy, qu’ils

ont assez travaillé pour justifier leur non participation aux séances de

gym. Mais je vois là un peu de gêne. De la peur aussi, face à la découverte

d’une nouvelle communication, qui représente pour beaucoup un apprentissage».

Une communication que les enfants apprennent aussi à maîtriser, en s’engageant comme ils le font depuis un an maintenant. Les préjugés tombent. Et

avec eux certaines peurs. «Rompre le mépris pour l’apparente inefficacité

des personnes âgées… briser le mépris pour leurs maladresses… apprivoiser la vieillesse qui fait partie de la vie et redonner un sourire». L’abbé

Massy en est convaincu: «L’action des enfants de Vex est un cadeau pour

tout le monde». Une source d’énergie communicative, faite de tendresse et

de douceur. (apic/pr)

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