APIC Reportage
Brésil: Visite à la «réduction» de Sao Miguel das Missoes, une utopie jésuite
Les mânes du P. Anton Sepp et de l’Indien Sepé hantent les ruines
Jacques Berset, agence APIC
Sao Miguel das Missoes, Rio Grande do Sul, Brésil
Les derniers rayons du soleil caressent la tour de grès ocre de l’église de Saint Michel Archange. La façade baroque dessinée par le jésuite milanais Jean-Baptiste Primoli dans le style de l’église du Gesù à Rome, rougeoie et se détache de la vaste esplanade vert tendre sur laquelle s’ébat une ribambelle d’enfants insouciants. Des Indiens Guaranis aux yeux en amande et aux cheveux de jais. Le visiteur est d’emblée saisi par la vision de cette cathédrale surgie de la pampa.
Nous nous trouvons à Sao Miguel das Missoes, sur la rive gauche du Rio Uruguay, à l’extrême sud-ouest du Brésil. Perdue aux confins de l’immense territoire brésilien, la modeste localité de 7’700 habitants est située à 460 km au nord-ouest de Porto Alegre, en direction de la frontière argentine. Elle abrite pourtant un joyau, les ruines de la «réduction» jésuite de Sao Miguel, inscrites depuis 1983 au Patrimoine culturel mondial de l’UNESCO.
La région appartenait jadis à ce qui s’appelait alors la province jésuite du Paraguay, où l’ordre fondé par saint Ignace de Loyola tentait dans ses missions de conquérir les indigènes non par l’épée, comme les conquistadores, mais par la parole. De les «réduire» par la persuasion à la foi chrétienne et à la civilisation. De façon plus paternaliste que brutale. Malgré tout, cette «conquête spirituelle» reste l’une des réalisations jésuites les plus intéressantes dans le Nouveau Monde.
C’est en ces lieux chargés d’histoire que la Couronne espagnole, pour une fois d’accord avec sa rivale portugaise, détruisit par le fer et le feu plusieurs missions catholiques qui avaient rassemblé, il y a trois siècles, des dizaines de milliers d’Indiens Guaranis dans des véritables petites villes communautaires sous l’égide spirituelle et temporelle de prêtres jésuites. Les puissances coloniales ne pouvaient supporter ce modèle alternatif de société d’où l’argent et l’esclavage avaient été bannis. La convoitise n’était pas absente: on parlait avec envie du «trésor des jésuites», qui aurait pu renflouer les caisses de la Couronne.
Le galop des chevaux de l’envahisseur
Maintenant, le ciel se remplit d’étoiles et le spectacle commence. Les ruines envahies par la végétation luxuriante s’illuminent tour à tour, la façade vire du jaune au rouge, en fonction de l’intensité dramatique. Le son et lumière de 45 minutes, créé en 1978 par le gouvernement de l’Etat du Rio Grande do Sul, nous prend immédiatement à la gorge. Serrés sur des gradins, nous nous laissons envoûter par le langage poétique et fort de la narration.
Les voix pathétiques venues des buissons, accompagnées par le roulement des tambours, le cliquetis des rapières et le galop des chevaux et la fureur des canons espagnols et portugais, content la destruction sauvage d’une utopie. Celle d’une expérience unique en son genre dans l’histoire des hommes: l’aventure des «réductions» jésuites, née un siècle après la publication de l’Utopie de Thomas More. Dès le début du XVIIème siècle, pendant près de 160 ans, des missionnaires venus de divers pays d’Europe vont rassembler dans un système de type coopératif d’importantes communautés d’Indiens Guaranis.
La «République chrétienne des Guaranis»
Dans ces villages collectifs préservés des razzias des «bandeirantes», aventuriers chercheurs d’or et chasseurs d’esclaves venus de Sao Paulo, les Amérindiens catéchisés et baptisés échappaient au système colonial espagnol de l’encomienda, cette servitude qui a décimé tant de peuples natifs. Une trentaine de villages regroupant les Indiens Guaranis (»réductions») furent ainsi créés sur un vaste territoire aujourd’hui partagé entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay.
Ces communautés égalitaires et théocratiques, où l’argent n’avait pas cours et où tout était mis en commun, regroupèrent jusqu’à 160’000 âmes. Elles furent comparées par Montesquieu à la République de Platon. Voltaire, qui n’aimait pourtant pas les jésuites – c’est un euphémisme! – , y a vu un «triomphe de l’humanité». Cette «République chrétienne des Guaranis», décrite de façon bien idéale par Roland Joffé dans son film «Mission», Palme d’or au Festival de Cannes 1986, avait tout autant séduit Hegel que Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx. L’idéal communiste s’y réalisait.
La Terre dialogue avec les Ruines
Mais revenons au spectacle: la Terre dialogue avec les Ruines, témoins des douloureux massacres de ces pacifiques Guaranis qui dérangeaient tant le Trône d’Espagne que la Couronne portugaise. Le malheur commença en 1750, avec le Traité de Madrid. Le roi Ferdinand VI d’Espagne céda au Portugal, en échange de la colonie uruguayenne de Sacramento, sur le Rio de la Plata, les sept réductions jésuites situées sur la rive gauche du Rio Uruguay, aujourd’hui au Brésil. C’est en 1754 que commencèrent les premières campagnes militaires conjointes des Portugais et des Espagnols pour déloger de force les réductions des «Sete Povos das Missoes» et les chasser en terres espagnoles. Les Indiens, aidés par les jésuites, repoussèrent un temps l’attaque.
Massacre des Indiens à Caiboaté
Deux ans plus tard, l’agression culmina avec le massacre de 1’500 Indiens à Caiboaté et la mort au combat du héros indien Sepé Tiaraju, considéré comme un saint par les Guaranis aujourd’hui encore. L’année suivante, Charles III signait l’expulsion des jésuites des terres espagnoles, qui allaient devoir également quitter les sept réductions bientôt incorporées au territoire du Brésil.
Dans le grondement lointain de la bataille, le récit continue sur l’esplanade de la cathédrale Saint Michel Archange. Les Ruines disent qu’en ce temps là, les hommes sont frères et qu’ils s’unissent pour récolter le blé et le moudre, dans les communautés de Sao Nicolau, Sao Borja, Sao Lourenço, Sao Joao Batista, Sao Luiz Gonzaga, Santo Angelo Custodio et Sao Miguel Arcanjo, la capitale des Sete Povos.
La voix évoque les sculptures du Père Giuseppe Brasanelli, le travail de l’architecte Primoli, les ateliers d’artisanat où les Guaranis fabriquent à la perfection divers instruments de musique, même des orgues, et sculptent des figures d’anges et de saints dans un style baroque importé d’Europe mais qu’ils traduisent avec leur génie propre.
On imagine alors, dans l’alignement des murs en ruines éclairées par intermittence, les écoles où les Indiens sont alphabétisés, les aulas où les Pères leur enseignent la musique – on les dit très doués – , la danse, le théâtre, le dessin et la peinture. Parmi eux se détache la belle figure d’Anton Sepp, venu de son lointain Tyrol du Sud, pour enseigner la cithare, l’orgue, la flûte, la trompette, la guitare et la harpe à de jeunes indigènes vifs mais pourtant disciplinés. Plus loin, les fonderies et les forges où naissent de leurs mains habiles cloches d’église et canons, les maisons de pierre où ils sont logés, le cotiguaçu, foyer pour les veuves et les orphelins, les champs collectifs, les troupeaux. Sur la place, en face de l’église, le Cabildo où se réunissent les caciques indigènes qui dirigent la communauté, selon la coutume ancienne.
La déportation ou la mort
Voici que sonne le glas. Arrive Valdelirios, venu ordonner à Sao Miguel le transfert des communautés guaranies sur la rive occidentale du Rio Uruguay. Le ton du marquis ne laisse pas la place au doute. Il méprise l’oeuvre civilisatrice des jésuites: «Les jésuites confondent les bruits et les cris des Indiens avec de la musique et de la poésie!» Que peut bien compter le sort de quelques milliers d’Indiens et d’une poignée de jésuites illuminés et rebelles contre les intérêts de la Couronne espagnole ?
Les Guaranis n’acceptent pas la déportation et les armées alliées commencent la destruction de la nation Guaranie. Le spectacle son et lumière s’achève et la nuit s’empare des ruines de Sao Miguel, ombres fantasmagoriques. Retour à la réalité d’aujourd’hui: un peu à l’écart, sous l’auvent du Musée de la Mission, des femmes guaranies, les enfants endormis sur les bras, attendent le touriste pour tenter de lui vendre des animaux de la forêt sculptés dans un bois blanc très léger. Parmi les souvenirs, une croix missionnaire à deux branches pattées, la même qui flanque le Musée et qui sert d’emblème à la petite bourgade de Sao Miguel das Missoes et à sa région.
Héritiers des principaux protagonistes de cette saga missionnaire aux côtés d’une poignée de jésuites venus de divers pays européens, les Guaranis qui hantent aujourd’hui les ruines de Sao Miguel sont venus il y a quelques années d’Argentine poussés par la misère. Leurs ancêtres furent les principales victimes de la guerre menée par les colonisateurs espagnols et portugais. Survivant dans les anciens territoires des réductions, ils sont à nouveau aujourd’hui les laissés-pour-compte du développement au sein du Mercosur, le marché commun regroupant justement le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. (JB)
Encadré
Récupération de la mémoire historique: les missions jésuites renaissent grâce à l’ordinateur
Dans le but de récupérer la mémoire historique et l’héritage socioculturel inestimable laissé par les missions jésuites, l’Université jésuite de Vale do Rio dos Sinos (UNISINOS), à Sao Leopoldo, près de Porto Alegre, fait revivre les «réductions» grâce à l’ordinateur. L’équipe de chercheurs d’UNISINOS, en collaboration avec la section locale de l’Institut du Patrimoine Historique et Artistique National (IPHAN/RS) a procédé à la reconstruction digitale en 3 dimensions de l’oeuvre réalisée à Sao Miguel par l’architecte jésuite italien Jean-Baptiste Primoli. Outre la réalisation de ce CD-ROM – à partir de l’iconographie existante, de plans et de relevés de la «réduction» – UNISONOS a publié un important ouvrage en portugais et en anglais sur les missions jésuites chez les Guaranis: «Missoes Jesuitico-Guaranis».
L’un des six auteurs du livre, le Père Ignacio Schmitz, professeur d’anthropologie, de préhistoire et d’archéologie à UNISINOS, nous confie que les méthodes de conversion des jésuites d’alors devraient aujourd’hui être changées à la lumière de la Déclaration des droits de l’homme. Mais ces jésuites venus d’Europe étaient des intellectuels formés à la Sorbonne; nombre d’entre eux étaient frères ou parents de conquistadores et c’est pourquoi ils voulaient participer à l’expansion européenne. «Mais les jésuites se différenciaient des conquérants dans la manière d’agir, car au lieu de faire usage de l’épée, ils utilisaient la parole, et c’est en ce sens qu’ils furent un exemple pour leur époque», relève le Père Schmitz. Aujourd’hui, l’influence des jésuites se fait encore sentir dans cette région de culture «gaucha» caractérisée par l’élevage du bétail, la consommation traditionnelle de l’herbe maté, les fameuses grillades à l’occasion d’un churrasco, la production de vin, introduite par les religieux européens, sans oublier l’artisanat tel que la coutellerie.
Photos disponibles: APIC, tél. 026 426 48 01, fax 026 426 48 00, e-mail: apic@dm.krinfo.ch (apic/be)
Vex: Histoire d’amour et de tendresse (250593)
APIC – REPORTAGE
Des enfants à la rencontre des pensionnaires d’un home
La communion de la jeunesse et de la vieillesse
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Vex, 25mai(APIC) 26 enfants de Vex, en Valais, se rendent chaque semaine
au home de la commune, pour partager, animer et vivre l’espace d’un moments
les loisirs de quelque 50 pensionnaires. Gym le lundi, chants le jeudi, et
gâteaux confectionnés pour fêter mensuellement les anniversaires. L’action
dure maintenant depuis un an. L’idée a germé dans le prolongement de la catéchèse enseignée dans le cadre de l’école.
Histoire d’amour et de tendresse. Celle que partagent depuis un an les
enfants de la commune valaisanne de Vex et les pensionnaires du home Saint
Sylve du même village en est une. Simple comme toutes les histoires
d’amour, attachante parce que née d’une tendresse réciproque. Une histoire
faite de rencontres hebdomadaires, de dialogue et de partage. Entre ceux
qui ont le temps de la jeunesse et ceux qui vivent ce qui leur reste de
vieillesse.
Sur la route d’Evolène qui mène à Vex – commune de près de 1’000 habitants située à une dizaine de km de Sion -, le temps n’incite guère au travail en ce jeudi matin. D’autant moins que les élèves de 5e et 6e de l’école ont rendez-vous ce jour-là, à l’heure de la récré de 10 heures, avec
leurs amis du home. Pour fêter quatre anniversaires. Quelque 320 ans de vie
cumulée. 80 ans de souvenirs pour chacun des pensionnaires fêtés.
Dans la classe tenue par Edna Favre, l’institutrice des 6e, les odeurs
des quatre gâteaux confectionnés la veille par des élèves pour être offerts
tout à l’heure aux pensionnaires, se mêlent aux fragrances d’une salle de
classe, sans doute plus présentes par le souvenir de craie et d’encre enfoui quelque part que par ce qu’elles exhalent véritablement… «Cette tarte aux pommes? Je l’ai confectionnée hier soir avec l’aide de ma mère, entre deux devoirs d’école», explique fièrement Marie-Laure, sûre de la réussite de son oeuvre.
Les élèves de 5e et 6e sont maintenant réunis dans la même classe. 26
enfants en tout, qui s’en vont chaque jeudi depuis plus d’un an déjà pour
animer à l’intention des anciens une leçon de gymnastique adaptée, pour
égayer tous les jeudis par des chants et une présence dans le hall du home
et dans les chambres les loisirs de quelque 50 grands-mères et grands-pères. Les fêter aussi, une fois par mois, pour leur dire qu’ils existent et
que les rides ne sont rien d’autres qu’une marque de beauté de plus sur le
visage de la vieillesse. «Nous n’oublions aucun anniversaire», insiste fièrement Marie-Catherine, chargée de tenir à jour la liste des dates anniversaires de chaque pensionnaire, des entrées… mais aussi parfois des départs…
De la Colombie en Valais…
L’idée de cette action? «En février 92, époque de la confirmation chez
nous, nous voulions trouver une action motivante, qui concrétise en quelque
sorte la théorie abordée en catéchèse. Bouger un peu… faire et entreprendre… laisser les enfants décider, en les guidant bien entendu». L’abbé
Michel Massy, curé de Vex, était en possession d’une vidéo: l’histoire d’un
petit colombien… ou le témoignage poignant d’un gosse nommé Alvaro, que
la vie des aînés dans le besoin préoccupe. Et qui agit, dans son monde de
gosse avec son langage d’enfant que n’importe quelle grand-mère sait reconnaître. L’échange de la douceur et de la tendresse. La complicité d’un regard, d’un geste anodin mais rassurant, se souvient Edna Favre, qui depuis
lors gère cette idée avec ses élèves, qu’elle a su rendre responsables et
autonomes quant au choix des animations et des décisions.
Une quinzaine d’idées sont nées dans la foulée de la vidéo. «Nous en
avons retenu trois, réalisables dans la mesure où elles n’empiètent pas
(trop) sur les cours», poursuit l’institutrice. «Il était important de donner l’exemple aux autres classes et de favoriser l’échange entre les jeunes
et les personnes âgées. De réagir et de lutter face à l’idée de mouroir qui
entoure les homes. Une action de longue durée, régulière, qui demande un
investissement personnel pour chacun des enfants». Un continu, que les responsables d’aujourd’hui, les sixièmes, transmettront en fin d’année scolaire aux élèves de la classe inférieure, et ainsi de suite.
L’énergie communicative
Transmission de flambeau pour une initiative bien accueillie par Dominique Rudaz, directeur du home… «Nos pensionnaires se repliaient sur euxmêmes, ne voulaient participer à rien… ne s’intéressant que du bout des
yeux aux diverses activités proposées. Les enfants ne pouvaient que les motiver. Ce fut effectivment le cas. Nos pensionnaires se sont attachés aux
gosses. Y compris et surtout aux bruits et aux rires débordant de vigueur
et de joie de nos visiteurs qui envahissent le home. Ils sont ici chez eux,
dans les couloirs et dans les chambres de ceux et celles qui ne peuvent la
quitter. Pas d’interdit… ils connaissent les limites à ne pas franchir.
Une énergie communicative, un rayon de soleil attendus chaque semaine par
la plupart des anciens».
Par la plupart? Car il y a les grognons, les grincheux, ceux qui estiment que la vieillesse n’est rien d’autre qu’une étape «honteuse» de la
vie, une calamité à porter seul dans un ghetto. Le sentiment de l’inutilité
et l’attente. Avec le regard posé vers quel imaginaire souvenir, vers quelle secrète pensée, dans la direction de la pendule chère à Brel, «qui dit
oui qui dit non, qui dit je vous attends». Inutile et artificielle rencontre de générations que celle entre ces enfants et ces vieillards? Il faut
ne pas avoir vécu le rendez-vous de ce jeudi pour oser l’affirmer. N’en déplaise aux sceptiques de tous poils.
«On sera vieux nous aussi un jour, et peut-être que d’autres viendront
aussi rompre notre possible solitude»; «Les pensionnaires du home ont autant de plaisir que nous à ces échanges… Eux parlent de leur temps, racontent leurs souvenirs, expriment leur peines, leur joie… Nous les entretenons de l’école, de nos loisirs, de nos familles qu’ils connaissent
souvent. Nous sommes oreilles mais aussi confidents»; «Les vieux ont beaucoup à dire, sur ce qui n’existe plus et que j’apprends à découvrir». Ils
ont pour nom Liliane, Joëlle, Pierre, Paul ou Jacques… tous âgés entre 11
et 13 ans. Leur expérience est sans doute unique, en Suisse romande du
moins. «A ma connaissance en tout cas», relève Dominique Rudaz.
La gym comme un plaisir
10 heures. Dans le hall du home, que les gosses ont envahi au milieu
d’une quarantaine de pensionnaires, c’est le moment des retrouvailles.
D’une main donnée, d’un baiser échangé. D’un mot gentil et d’une affection
spontanée. D’une bouffée de tendresse. Chacun, vieux et moins vieux, handicapés ou non de l’oreille ou de la vue, d’une main un peu raide ou d’une
jambe trop lourde, s’applique au mieux pour suivre les quelques exercices
proposés par l’institutrice et trois ou quatre fillettes. Pas n’importe
quel exercice. «J’ai suivi des cours pour une gymnastique adaptée aux personnes âgées», murmure Edna Favre.
Les têtes se tournent de gauche à droite, du haut en bas, lentement,
sans précipitation. Un bras tendu vers le plafond, puis une jambe soulevée,
avec peine parfois, mais avec le sourire toujours. Mouvements des mains et
des doigts. Le plaisir d’entreprendre et de «faire» entraîne les moins téméraires, entre une plaisanterie qui fuse et qui détend. «Je fais de mon
mieux, j’aime bien ces exercices et surtout, j’éprouve tellement de joie au
contact de ces enfants», avoue Bernadette, 82 ans. «Il y a des jours ou cela va mieux que d’autres… ces visites sont une réelle distraction pour
moi, une évasion pour ne pas toujours ressasser les mêmes idées». Les 90
ans bien entamés, Berthe porte son regard vers un ensemble de tableaux qui
entourent ce hall baigné de lumière. «Ces gosses sont comme un rayon de soleil supplémentaire». Sa voisine opine de la tête… son mari s’en est allé
il y a peu… Quant à ses enfants… «Ceux-ci sont devenus un peu les
miens».
Dix minutes de gym, peut-être quinze. Un morceau de guitare puis d’accordéon ensuite. Une distraction dans la distraction. Les gosses par groupe
se dispersent pour une visite dans les chambres. Pour un bonjour à ceux que
ces rendez-vous communautaires n’intéressent pas ou moins. Pour un signe
d’amitié à ceux qui n’ont pu se lever. La différence d’âge n’est pas une
barrière. Tout au plus une époque qui se raconte différemment. Quant aux
gâteaux aux pommes, aux abricots et aux noisettes, ils porteront tantôt les
bougies. Tous s’y mettront pour les souffler. Pas une question de souffle.
Mais de solidarité.
Comme au premier jour….
L’action des enfants de Vex devrait en susciter d’autres ailleurs. «Je
regrette que tel ne soit pas le cas», déplore Jean-Pierre, un infirmier du
home en poste depuis deux ans. Un avis que partagent Clémentine et Hermann,
un couple que les circonstances de la vie ont amené d’Hérémence à Vex. Pour
continuer à partager une vie qui les a liés l’un à l’autre en 1936. Ils
s’étaient rencontrés un jour d’été lors d’un bal. Le temps d’une valse,
d’une polka. Et leurs regards s’étaient croisés. Le même qui aujourd’hui
les unis encore. La main de Clémentine cherche celle de son vieux compagnon. Ridée, menue, mais qui n’enlève rien à la douceur qu’elle laisse deviner. Tendresse d’un geste maintes fois répété.
«Je l’aime comme au premier jour. Et c’est avec lui que je recommencerais si tout était à refaire». Clémentine s’arrête de parler. Un éclair
furtif passe dans ses yeux. Le souvenir des «mayens», des moutons ou des
vaches gardés ensemble. «Des orages, nous en avons traversés comme tout le
monde». Clémentine déborde de gaieté. Elle se sent bien ici. «Il y en a qui
pensent qu’il faut se cacher quand on est vieux. Qu’on cesse de vivre».
Vivre? C’est ce qu’elle fait, Clémentine, au home Saint Sylve. En fredonnant avec les enfants une chanson, un refrain qui a l’âge de ses 20 ans, ou
un air de maintenant. «Le muscat du dimanche» la fait encore chanter, le
fendant plutôt, en valaisanne qu’elle est. (apic/pr)
ENCADRE
Briser les peurs
«Je trouve très important que l’école s’ouvre à toute les dimensions de
la vie», témoigne l’abbé Michel Massy, curé de Vex. «Les personnes âgées
ont beaucoup à nous apporter. Et dans le monde d’aujourd’hui, souvent, malheureusement, elles sont laissées de côté». L’expérience de Vex, l’abbé
Massy la voit comme une relation de réciprocité entre ce que les anciens
apportent et ce que les jeunes donnent. «Des enfants qui découvrent en même
temps la place que doit occuper une personne âgée».
Une manière aussi de remonter l’histoire, pour les élèves, au contact de
personnes peut habituées à la communication gratuite, aux loisirs et à
l’expression corporelle. «Certains me disent, confie l’abbé Massy, qu’ils
ont assez travaillé pour justifier leur non participation aux séances de
gym. Mais je vois là un peu de gêne. De la peur aussi, face à la découverte
d’une nouvelle communication, qui représente pour beaucoup un apprentissage».
Une communication que les enfants apprennent aussi à maîtriser, en s’engageant comme ils le font depuis un an maintenant. Les préjugés tombent. Et
avec eux certaines peurs. «Rompre le mépris pour l’apparente inefficacité
des personnes âgées… briser le mépris pour leurs maladresses… apprivoiser la vieillesse qui fait partie de la vie et redonner un sourire». L’abbé
Massy en est convaincu: «L’action des enfants de Vex est un cadeau pour
tout le monde». Une source d’énergie communicative, faite de tendresse et
de douceur. (apic/pr)



