APIC – Reportage
Les forces montantes de l’Eglise grecque-catholique
Maurice Page, Agence APIC
Krechiw/Ukraine, 21mai(APIC) Pour atteindre Krechiw, un petit village à
une vingtaine de kilomètres de Lviv, capitale de la Galicie, notre chauffeur doit demander plusieurs fois son chemin. La signalisation est sommaire
et la cirulation est rare sur les routes défoncées d’Ukraine occidentale. A
partir du village, c’est une route de terre poussiéreuse qui nous conduit
au monastère St-Nicolas, le but de notre visite.
Quelques vaches paissent librement dans les champs, gardées tantôt par
des enfants, tantôt par un vieillard. Des promeneurs assez nombreux profitent du soleil de ce dimanche après-midi. A gauche sur une pente, le cimetière du village aligne ses croix de pierre ou de bois peintes en bleu.
Au bout d’une longue allée se dessine bientôt le portail du monastère
flanqué d’échafaudages qui indiquent, comme partout en Ukraine, que l’on
s’affaire à la reconstruction. Tapi au fonds d’un vallon boisé, le monastère semble hors du temps, hors du monde. Rien de prime abord ne laisse deviner que ces murs abritent une communauté de quelque 80 jeunes religieux basiliens âgés de 17 à 25 ans. Comme ailleurs l’église a été le premier bâtiment restauré. Ses coupoles argentées brillent à nouveau au soleil de printemps. Sur un banc au pied d’une statue de la Vierge, deux femmes et un
jeune homme discutent.
Depuis sa restitution, le monastère est devenu le noviciat des basiliens, une des principales congrégation masculine de l’Eglise grecque-catholique. Les jeunes accomplissent ici deux ans de formation. Après un an
de postulat – au terme duquel ils prennent leur nom et leur habit religieux
– puis un an de noviciat, ils rejoignent la maison mère à Lviv pour se consacrer à l’apostolat notamment dans la presse et les médias, explique le
Père Josaphat Vorotniak, un des responsables de la maison. Ukrainien de
Serbie, né en Voïvodine, la cinquantaine épanouïe, le Père Josaphat nous
fait visiter le monastère. Il parle avec précision et nuance de la situation des Eglises du pays.
La renaissance d’un couvent séculaire
Si la restauration extérieure est terminée, l’intérieur de l’église est
encore en chantier. Les échafaudages cachent à nos yeux les précieuses
fresques du XVIIIe siècle de ce bel édifice surmonté d’une coupole. Les
murs sont couverts de nombreux graffitis. « L’oeuvre d’enfants handicapés
logés dans ces bâtiments après l’expulsion des religieux en 1948, deux ans
après la suppression de l’Eglise grecque-catholique par Staline en 1946″,
commente notre guide. Les travaux de restauration sont financés par le diocèse allemand de Mayence. Au moyen de tentures et de quelques bouts de tapis le lieu est aménagé pour y célébrer la messe, les Grecs-catholiques de
certains villages avoisinants qui n’ont pas récupéré leur église y viennent
le dimanche. Pour les offices de semaine les religieux ont une autre chapelle où sont conservées deux icônes miraculeuses vers lesquelles on venait
autrefois en pèlerinage.
Avant l’établissement du monastère au XVIIe siècle, des ermites vivaient
déjà dans les grottes des collines environnantes. C’est en 1700, un siècle
après le traité de Brest-Litovsk qui donna naissance à l’Eglise uniate que
le monastère de Krechiw rejoint l’Eglise grecque-catholique unie à Rome
dont il devint rapidement l’un des centres spirituels et culturels. Les bâtiments actuels datent du XVIIIe et du XIXe siècle.
En 1991, le gouvernement ukrainien les a restitués aux Basiliens, mais
n’a pas rendu par contre les autres propriétés et les terres du monastère.
« Nous sommes obligés de racheter des biens qui nous appartenaient autrefois », constate le Père Josaphat. « Nous avons des ateliers qui s’occupent
des rénovations, mais pas d’exploitation agricole en dehors du jardin et du
verger ». Les trois tracteurs presque neufs et les machines parqués dans la
cour n’appartiennent pas aux religieux. Ils sont là uniquement pour les
protéger du vol. Evocation discrète d’une des plaies du pays où seule
l’économie parallèle basée le plus souvent sur le détournement des biens
d’Etat permet de subsister.
Un verger, un terrain de football et un jardin
En passant un portail on pénètre dans le verger en fleurs entièrement
clos par un haut mur en piteux état. « Les gens sont venus se servir des
pierres pour construire leur maison », commente notre interlocuteur. Au fond
on a aménagé un modeste terrain de football pour la détente des novices
dont un petit groupe assis sur les bancs du jardin nous fait un discret salut de la main sans interrompre ses conversations. Un carré de terrain labouré est apprêté pour recevoir les concombres et les tomates, légumes que
l’on retrouve pratiquement à tous les repas en Ukraine. Eléments importants
de la cuisine locale, qui suppléent largement aux pénuries d’autres aliments.
Dans la forêt de l’autre côté du mur, les religieux ont érigé un chemin
de croix qui monte jusqu’au sommet de la colline. « Nous aimerions bien le
sonoriser pour les pèlerinages, notamment la fête de St-Nicolas, patron du
monastère, qui attire des milliers de fidèles ». Pour cette année, le Père
Josaphat annonce avec fierté la présence du Nonce apostolique. Il attend au
moins 5’000 personnes, bien conscient de lancer un sérieux appel du pied
aux éventuels donateurs occidentaux.
L’horizon du Père Josaphat et des basiliens est loin de se limiter aux
murs du couvent ou aux collines alentour. La Congrégation des basiliens
forme l’aile « romaine » de l’Eglise grecque-catholique d’Ukraine. Elle cultive de nombreux contacts avec les catholiques romains d’Europe occidentale
notamment par l’édition à Lviv d’un bulletin d’information bimestriel en
allemand. Les basiliens, également établis dans plusieurs autres pays d’Europe de l’est, ont déjà largement intégré la pensée et l’enseignement du
Concile Vatican II. Le Père Josaphat sourit: « Et dire que ma soutane m’a
fait parfois passer pour un intégriste dans certains séminaires allemands… » « Une tendance plus orthodoxe et parfois anti-conciliaire existe
aussi dans l’Eglise grecque-catholique, » explique-t-il.
Le curé orthodoxe interdit l’entrée de l’église aux grecs-catholiques
Face au défi de la reconstruction, à l’opposition de l’Etat et de certains orthodoxes, les tensions internes passent au second plan. Comme partout en Ukraine, la question de la restitution des églises reste au premier
plan. « Avant 1946, l’Ukraine occidentale était presque exclusivement grecque-catholique, aujourd’hui les autorités, formées d’ex-communistes le plus
souvent athées, ont attribué quelques églises aux orthodoxes de Mgr Vladimir (rattachés au patriarcat de Moscou, ndlr) et aux autocéphales. Ceci
pour éviter de donner trop de pouvoir aux grecs-catholiques », remarque le
Basilien. Nous venions effectivement de croiser en venant au monastère un
groupe célébrant la liturgie en plein-air devant une église. « Le curé orthodoxe interdit l’entrée de l’Eglise aux grecs-catholiques ».
Pourtant, doctrinalement et liturgiquement, grecs-catholiques et orthodoxes sont très proches. « Nous avons quelques différences dans la pratique
des sacrements en particulier de la réconciliation et de l’Eucharistie. »
Le Père Vorotniak s’éclipse quelques instants. Il revient les bras
chargés du dernier numéro de Forum, la revue des basiliens qu’il distribue
généreusement. La première phrase de l’éditorial dit: « Forum doit servir à
la recherche de la vérité à une meilleure compréhension de la problématique
oecuménique et doit aider nos lecteurs à se faire une image plus précise de
la situation de l’Eglise en Ukraine, en Biélorussie et en Russie. » Mission
accomplie en ce qui nous concerne. (apic/mp)
Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’agence APIC
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