Rencontre avec Mgr Miloslav Vlk, archevêque de Prague (180693)

APIC – Interview

« La liberté, c’est mieux que le communisme, mais c’est plus difficile! »

Bruxelles, 18juin(APIC) « La liberté, c’est mieux que le communisme, mais

c’est plus difficile! » Mgr Miloslav Vlk, archevêque de Prague depuis deux

ans et nouveau président du Conseil des Conférences épiscopales européennes

(CCEE), a le sens de la formule. Dans une interview accordée à l’agence

catholique CIP à Bruxelles, le successeur du cardinal Tomasek fait le point

sur l’intégration de l’Eglise des catacombes dans l’Eglise officielle en

Tchéquie et parle du recentrage du CCEE voulu par le pape Jean Paul II.

« Rome n’a jamais reconnu les prêtres et les évêques ordonnés clandestinement dans l’ex-Tchécoslovaquie. Pour autant qu’il s’agisse d’évêques, ils

ont d’ailleurs été ordonnés sans l’approbation de Rome et sans passer par

les procédures restées en vigueur, même dans les circonstances exceptionnelles », souligne l’archevêque de Prague. Il n’est ainsi guère possible de

régulariser leur situation.

Quant aux prêtres mariés, « il est clair pour nous, depuis le début,

qu’ils appartiennent à l’Eglise catholique de rite byzantin. C’est pour eux

que nous avons érigé récemment à Prague un vicariat, afin qu’ils puissent

poursuivre leur ministère comme prêtres mariés. Mais des évêques mariés, il

n’y en a pas dans l’Eglise catholique de rite byzantin, pas plus que des

femmes prêtres. C’est tout à fait exclu. »

« Nous étions tous des clandestins »

« Il ne faut pas majorer l’importance du problème des prêtres ordonnés

clandestinement dans l’ex-Tchécoslovaquie, dit Mgr Vlk. Durant 40 ans, nous

avons tous appartenu à l’Eglise de la clandestinité: toute activité ecclésiale était interdite ». L’Eglise elle-même faisait partie de la société

clandestine, tout comme la Charte 77 et les activités politiques, culturelles ou intellectuelles qui subissaient l’oppression du régime communiste.

Les restrictions étaient très étendues: les ordres religieux et les congrégations avaient été supprimés; le prêtre devait limiter son ministère à sa

paroisse, voire à la sacristie; les séminaristes étaient sous contrôle et

il ne restait plus que le Séminaire d’Etat de Litomerice.

Les débuts de l’Eglise des catacombes

C’est dans un contexte général de persécution et de suspicion que les

premiers prêtres clandestins ont été ordonnés. La plupart étaient des séminaristes qui avaient été refusés, Dieu sait pourquoi, au séminaire officiel. Des évêques aussi ont été ordonnés là où les sièges étaient vacants.

Au début, on s’en est tenu aux principes romains des années 50: en période

de persécution, un évêque menacé de mort ou d’emprisonnement, pouvait ordonner un successeur dans le secret, moyennant l’accord de Rome dans la mesure du possible. « Pour ordonner des prêtres clandestinement dans mon pays,

il fallait avant tout obtenir l’accord des supérieurs provinciaux des Jésuites, qui étaient garants de la formation des prêtres dans les séminaires », révèle Mgr Vlk.

Premiers dérapages

« Pendant les premières années, ces principes ont bien fonctionné… jusqu’à ce qu’un évêque jésuite, Mgr Peter Dubovsky, qui n’était pas menacé et

n’avait pas l’autorisation de Rome, ordonne un autre évêque, Jan Blaha ».

Celui-ci, à son tour, ordonne clandestinement l’année suivante un scientifique du nom de Felix Davidek. Devenu évêque « clandestin » de Brno, en Moravie, ce dernier est décède en 1988. « Et c’est alors que les choses ont mal

tourné! », déplore Mgr Vlk.

En 1968 et en 1969, donc au lendemain de la répression du Printemps de

Prague par les troupes du Pacte de Varsovie, Davidek, « qui se voyait déjà

évêque de tout l’Orient, a été tellement envahi par la peur du communisme

qu’il s’est mis à ordonner des prêtres en grand nombre (300, dit-on) ». Pour

mieux « camoufler » la chose aux communistes, il a ordonné prêtres des hommes

mariés et même des femmes. Il est allé jusqu’à ordonner des évêques.

Mgr Davidek a toujours prétendu qu’en ces années-là, aucun contact

n’était possible avec Rome. « Or, affirme Mgr Vlk, on pouvait fort bien contacter Rome en passant par Berlin-Est », . D’autre part, il y avait un accord verbal des autorités de l’Eglise catholique de rite byzantin pour ordonner dans leur Eglise des hommes mariés: un moyen détourné pour proposer

une « réserve de prêtres » à l’Eglise catholique. « A vrai dire, cela s’est

fait sans souci des structures et, dans le cas de Davidek, par peur d’une

déportation massive des prêtres en Sibérie. »

Rome a toujours désapprouvé les initiatives de « l’évêque » Davidek

Mgr Vlk rappelle que son prédécesseur à Prague, le cardinal Tomasek, a

toujours désapprouvé, tout comme Rome, l’initiative de Davidek. « C’est

pourquoi on lui a signifié par écrit en 1971 qu’il ne pouvait plus ordonner

des prêtres ou des évêques dans la clandestinité. Et en ce qui concerne les

prêtres mariés ou les femmes prêtres, Rome a toujours été très ferme. »

Reste que le problème a pris de l’ampleur au fil des années, du fait même de la grave équivoque. « Personne ne savait au juste, pas même Rome, combien il y avait de prêtres et d’évêques clandestins. Les services secrets

ont infiltré les rangs des prêtres et évêques clandestins en vue de miner

l’Eglise. Certains prêtres et évêques clandestins ne savent même pas qui

les a ordonnés. »

Aujourd’hui, près de 300 prêtres clandestins ont accepté les « solutions »

préconisées par le Vatican. Parmi eux, trois prêtres mariés et deux évêques

appartiennent au diocèse de Prague. Bien entendu, précise Mgr Vlk, « ils

font partie de l’Eglise catholique de rite byzantin ». Mgr Zahradnik – durant la période communiste évêque clandestin à Rychnov nad Kneznou, dans le

diocèse bohémien de Hradec Kralové – représente quant à lui le « noyau dur ».

Marié et père de trois enfants, cet évêque a jusqu’ici refusé toute solution qui n’allait pas dans le sens de ses exigences personnelles, regrette

Mgr Vlk.

Le CCEE, un outil pour l’Europe

Le 15 avril dernier, Mgr Vlk a été élu à la présidence du Conseil des

Conférences Episcopales Européennes (CCEE), où il succède au cardinal Carlo

Maria Martini, archevêque de Milan. Le statut de cet organisme a été renforcé au printemps dernier par Jean Paul II pour en faire un « instrument

efficace pour une nouvelle évangélisation ». Désormais, les présidents des

33 Conférences épiscopales ou regroupements assimiliés concernés sont membres d’office du Conseil, ce qui lui confère d’autant plus de poids.

« Le seul objectif de Rome, en modifiant les statuts du CCEE, a été de le

renforcer, commente son nouveau président. Le CCEE était trop faible pour

jouer un rôle réel dans l’avenir de l’Europe, avait fait valoir le cardinal

Martini lui-même. La présence désormais des présidents des Conférences

épiscopales permettra de prendre des décisions et de les exécuter. »

La peur des Eglises occidentales

Pour Mgr Vlk, le renforcement du CCEE n’équivaut pas à une plus grande

« centralisation ». « Les Occidentaux ont peur qu’on leur dérobe leur liberté

et de leur autonomie, remarque-t-il. C’est comme les enfants peureux, qui

voient des voleurs derrière chaque arbre de la forêt. Or, poursuit-il, le

pape sait mieux que quiconque que le centralisme n’est pas un remède miracle. En revanche, si le pape ne présidait pas à la communion, elle deviendrait impossible ». Il est vrai, reconnaît-il, que les gens des pays excommunistes ont une autre expérience de l’Eglise qu’à l’Ouest. « Privés

d’évêques pendant 40 ans, les Tchèques et les Slovaques ont appris à voir

dans le pape le meilleur garant de leur liberté. » La plupart des évêques

d’Europe de l’Est sont seulement en train de découvrir le CCEE, qui leur

apparaissait jusqu’ici comme un organisme fort occidental.

Vers un nouveau rassemblement des Eglises d’Europe comme celui de Bâle

Comment le Conseil va-t-il travailler désormais? « Comme avant, mais avec

une base renforcée », précise Mgr Vlk. Et de se référer à la rencontre de

mai dernier à Limassol (Chypre) entre les évêques catholiques d’Europe et

les responsables protestants et orthodoxes de la Conférence des Eglises Européennes (KEK). « Les deux parties, raconte Mgr Vlk, ont réaffirmé leur volonté de marcher de l’avant dans l’oecuménisme en Europe, et notamment de

convoquer, avant la fin de la décennie, une nouvelle assemblée des Eglises

européennes sur la justice et la paix, dans le sillage de l’assemblée de

Bâle en 1989.

L’accent portera cette fois sur la réconciliation dans un continent qui

a radicalement changé ces dernières années, et qui est aussi profondément

divisé et désorienté par des oppositions et des conflits nouveaux. Par ailleurs, on doit s’attendre, selon Mgr Vlk, à des accents nouveaux au sein du

CCEE du fait que les Eglises d’Europe de l’Est feront davantage entendre

leur voix, et se référeront à une expérience historique différente.

« Nous sommes peut-être plus traditionalistes, avoue l’archevêque de

Prague, mais nous sommes aussi porteurs d’une foi profonde qui a survécu au

communisme. Dieu est pour nous quelqu’un de si proche. Nous sommes peutêtre plus sensibles aux nombreux aspects de la liberté, et plus attachés à

la communion, donc à une certaine hiérarchie, qu’à la spécificité de chacun. Nous avons une longue expérience de la vie ecclésiale à travers des

petites communautés, et cela dans des conditions très difficiles. Et, paradoxalement peut-être, le fait d’avoir traversé tant de menaces nous a rendus moins peureux et moins inquiets devant ce qui se passe dans l’Eglise… »

Et l’archevêque de Prague de conclure: « Vivre dans la liberté, c’est

plus difficile que sous le communisme. C’est évidemment mieux, et plus captivant. Mais c’est plus difficile, parce qu’il nous faut tous penser par

nous-mêmes. Le communisme avait l’avantage de la clarté. Nous savions exacstement ce qui était permis et interdit. A présent, tout bouge. Il nous

faut chercher un chemin de liberté et de responsabilité. C’est passionnant.

Après tout, c’est pour cela que nous avons lutté ». (apic/cip/be/cb)

Encadré

Biographie

Mgr Miloslav Vlk est né le 17 mai 1932 dans le village de Lisnice-Sepekov,

dans le diocèse de Ceské Budejovice, en Bohème du Sud. Elevé dans une famille modeste, enfant, il gardait les vaches. Lorsqu’il découvre sa vocation de prêtre, il n’ose d’abord pas en parler à son entourage : « Imaginez,

un garçon qui garde les troupeaux, penser si haut! » Lors du coup d’Etat

communiste de 1948, le jeune Miloslav, agé de 16 ans, est devenu étudiant

au petit séminaire. Après sa maturité, il voulait entrer au grand séminaire

de Ceské Budejovice pour étudier la théologie, mais en 1950 tous les séminaires sont fermés par l’Etat, sauf un à Litomerice, créé par les autorités.

Parce qu’il n’est pas membre des jeunesses communistes, ses notes finales ne correspondent pas à ses excellentes moyennes, et il ne peut poursuivre des études supérieures. N’oublions pas que dans les années 50, on

était en plein combat idéologique et les chrétiens pratiquants étaient des

citoyens de seconde zone en Tchécoslovaquie. Les séminaires clandestins

n’étaient pas encore organisés à cette époque et les évêques, alors en prison, interdisaient aux candidats prêtres d’entrer dans l’unique séminaire

ouvert, contrôlé par l’Etat. Il doit par conséquent travailler dans une

usine de machines, avant de pouvoir enfin étudier à l’Université Charles à

Prague. « Toujours sous la menace d’exclusion à cause de ma foi! ».

Il peut finalement entrer au grand séminaire en 1964, un séminaire où la

méfiance est entretenue par les infiltrations constantes et les manipulations de la police secrète du STB : « Qui parmi nous était un mouchard ? Même le recteur était soupçonné de collaborer avec le STB : la devise du pouvoir était d’atomiser, d’isoler, d’empêcher la ’communio’ ». Ordonné prêtre

en 1968 durant le Printemps de Prague – la libéralisation de Dubcek – il

perd en 1978 l’autorisation de l’Etat d’exercer le sacerdoce – une obligation absolue – et doit durant dix ans gagner sa vie comme nettoyeur de vitrines de magasins pragois : il avait, selon les autorités communistes,

violé la « Loi sur la surveillance de l’Eglise par l’Etat ». C’est seulement

en janvier 1989 – on sent déjà alors les prémisses de la « Révolution de velours » de Vaclav Havel – que Miloslav Vlk peut reprendre officiellement ses

activités sacerdotales. Il deviendra évêque de Ceské Budejovice, puis

archevêque de Prague. (apic/be)

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