Brésil: Rencontre avec le Père Inacio Neutzling, coordinateur de l’Institut Humanitas Unisinos
APIC Interview
Face à la crise du modèle néolibéral au Brésil, les jésuites
proposent des alternatives inspirées de l’humanisme chrétien
Jacques Berset, APIC
Sao Leopoldo/Fribourg, 28 juin 2002 (APIC) Face à la profonde crise du modèle socio-économique qui leur a été imposé, les Brésiliens sont totalement désenchantés. «Ils se sentent floués par le mythe néolibéral vanté dans les années 90 par le président Fernando Henrique Cardoso», constate Inacio Neutzling, coordinateur de l’Institut Humanitas, à l’Université jésuite Unisinos, à Sao Leopoldo.
L’illusion néolibérale s’est effondrée avec pertes et fracas. Fernando Henrique Cardoso, FHC dans le langage courant, auréolé de sa réputation d’intellectuel de gauche durant les années de la dictature militaire, avait promis monts et merveilles. Grâce aux privatisations, à la dérégulation des lois du travail, à la flexibilisation de la main d’oeuvre, au retrait de l’Etat de l’économie et à son insertion dans l’économie mondialisée, les Brésiliens allaient tous devenir riches dans un pays développé qui jouerait dans la cour des 8 ou 9 plus grandes puissances.
«Le marchand d’illusions a échoué»
«Le marchand d’illusions a échoué et nous essayons de proposer des alternatives inspirées de l’humanisme social chrétien dans une société marquée par l’augmentation du chômage, le démantèlement des droits sociaux, la concentration de la richesse, la désalarisation des travailleurs qui n’ont plus d’autre choix que de rejoindre l’économie informelle», lance le bouillant jésuite.
Conseiller de la pastorale sociale de la Conférence des évêques du Brésil (CNBB) durant 8 ans, le Père Neutzling a une formation en théologie morale. Professeur de sciences sociales, il a travaillé dans la pastorale ouvrière et avec les gens sans terre. Son rêve n’était pas de travailler au niveau académique. Il a simplement répondu à sa vocation jésuite en acceptant de prendre la tête de l’Institut Humanitas. L’Institut a été créé l’an dernier au sein de l’Université UNISINOS, l’Universidade do Vale do Rio dos Sinos, fondée il y a 33 ans par les jésuites dans l’Etat de Rio Grande do Sul, à l’extrême sud du Brésil.
APIC: Au vu de la situation sociale brésilienne qui se dégrade, le constat est sévère.
Père Neutzling: Depuis les années 90 au Brésil, le système de protection des travailleurs est soumis à un démantèlement systématique. Le travail a subi un changement radical ces dernières décennies. Il faut penser des alternatives quand la société – qui dit haut et fort qu’il faut avoir un travail et consommer – n’offre plus d’emplois et pousse les travailleurs précarisés dans le secteur du travail informel ou au chômage.
Même si les statistiques ne sont pas toujours fiables, le chômage est officiellement de 7,9%. Nous n’atteignons pas les taux argentins, qui dépassent les 20%. Mais on ne saisit pas dans ces statistiques toute la question du travail informel, qui concerne la majorité des travailleurs. Ceux qui ont un emploi sont de moins en moins nombreux. On appelle ce phénomène la «brasilianisation» du monde du travail, selon l’expression du sociologue allemand Ulrich Beck.
APIC: La société brésilienne devient plus brutale.
Père Neutzling: Le changement est fondamental, car les pauvres, avec la révolution néolibérale, ont perdu l’espoir d’avoir un emploi, de se payer un jour une maison. Les gens modestes ont dû oublier leurs rêves de classes moyennes. Avec le modèle actuel, les nouveaux pauvres n’ont plus la perspective de sortir de leur situation. L’ascension sociale est devenue pour eux une illusion, toutes les voies sont bouchées. Nous le voyons même au niveau de l’Eglise: les pauvres, eux qui étaient les plus ouverts, les plus hospitaliers, n’ont plus d’espérance de libération.
Ils sont devenus des pauvres violents, farouches, sans avenir. Quand des prêtres ou des religieuses travaillaient dans une favela, dans les année 70 ou 80, ils étaient aimés, respectés, protégés. Les jeunes d’aujourd’hui dans les bidonvilles vivent en bandes, ils ne respectent plus rien ni personne. Cette pauvreté est aussi une destruction culturelle radicale.
Ces gens n’ont plus aucune chance de devenir des employés, d’avoir un job qui leur permette d’acquérir des biens, de nourrir leur famille, de payer des études à leurs enfants. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune garantie d’emploi. La législation sur le travail est toujours plus flexible, et la situation des travailleurs toujours plus précaire. Cela est présenté par FHC comme un progrès: le monde a changé, lance-t-il, avant de fustiger le «conservatisme» des syndicats.
APIC: FHC ne trouve pas grâce à vos yeux.
Père Neutzling: Depuis l’arrivée au pouvoir de FHC en 1994, on assiste à un changement radical de la législation sociale du Brésil, spécialement de la législation du travail. FHC a adopté un programme totalement néolibéral. Le Brésil a déjà connu un programme néolibéral en 1989, sous le gouvernement libéral-conservateur Fernando Collor de Mello.
La privatisation a d’abord touché les entreprises publiques des secteurs de la sidérurgie et de la pétrochimie. FHC a repris le programme de Collor avec une force nouvelle. Connu dans le passé comme un homme progressiste, qui prêchait la théorie de la «dépendance» des pays du Sud, FHC a été utilisé comme instrument pour poursuivre cette politique.
APIC: Quel impact social ont eu les privatisations ?
Père Neutzling: Un impact immense! Ces 8 dernières années, on a assisté à une véritable révolution: plus ou moins 90 milliards de dollars sont passés de l’Etat aux privés, c’est-à-dire quasiment 1/6 du PIB actuel du Brésil. Une nouvelle bourgeoisie en a profité. La polarisation sociale est devenue aiguë et le fossé entre riches et pauvres s’est encore agrandi.
A la différence de l’Argentine, jusqu’à récemment «l’élève modèle» du Fonds Monétaire international, le Brésil a résisté à la privatisation de l’entreprise pétrolière appartenant à l’Etat, Petrobras. FHC, quand il a pris sa charge en janvier 1995, a déclaré vouloir ouvrir une ère nouvelle au Brésil. D’emblée il a déclaré que l’ère de Vargas (1930-1945) – l’homme de la révolution industrielle et de la législation sur le travail au Brésil, le salaire minimum, les droits syndicaux. – était définitivement terminée. Il a tenu promesse, et les conséquences sociales sont désastreuses.
APIC: Les privatisations ont-elles amélioré les prestations de service ?
Père Neutzling: On a assisté à la privatisation du téléphone et de l’énergie électrique. L’Etat, au Brésil, depuis les années 30, est intervenu massivement dans les investissements: construction des usines hydroélectriques et de toute l’infrastructure. Tout a été transféré aux compagnies privées étrangères, même une partie au fameux géant de l’électricité américain Enron qui vient de faire une retentissante faillite. La conséquence de cette politique a été le fameux «apagao», la coupure générale d’électricité qui a affecté le Brésil l’année dernière. La 8e ou 9e puissance économique mondiale sans électricité, c’était absolument inimaginable! Les effets sur la production, les emplois et les investissements étrangers ont été catastrophiques, sans parler des inconvénients pour la population.
APIC: Vous dénoncez la privatisation des profits et la socialisation des pertes.
Père Neutzling: Les compagnies privatisées ayant hérité d’Eletrobras et de ses filiales en réalité n’ont fait aucun investissement, spéculant sur les immenses réserves hydrauliques. Les concessionnaires qui ont acheté les compagnies publiques osent même exiger, en vertu de dispositions dans les contrats qu’ils ont signés avec le gouvernement, que l’Etat les dédommages pour le manque à gagner des pannes de courant. Ainsi, la population, qui a «économisé» cette énergie non distribuée, doit payer un impôt pour que l’Etat brésilien – la Banque nationale de développement économique et social – dédommage ce que les compagnies privées n’ont pas pu encaisser.
Dans la logique mondialiste de FHC et du «Programme National de Désétatisation», privatiser, c’est moderniser l’économie en réduisant la présence «indue» du gouvernement fédéral dans le processus productif du pays et en transférant au secteur privé la responsabilité des investissements nécessaires à son expansion. Dans le cas de l’électricité, on voit bien qu’il ne s’agit que d’un discours idéologique.
APIC: Le Brésil n’est pas seul pour décider de son projet économique.
Père Neutzling: C’est un fait: les Etats-Unis essayent d’imposer une politique néolibérale à toute l’Amérique latine en étendant à tout le continent le modèle de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique. L’ALENA, entré en vigueur en janvier 1994, forme la plus vaste zone de libre-échange du monde.
Les Etats-Unis veulent insérer dans l’accord établissant la zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) le chapitre 11 de l’ALENA. De larges portions de ce chapitre sont inspirées de l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), négocié de manière presque secrète au sein de l’OCDE depuis 1995. Un tel accord a suscité une vive levée de boucliers. Il aurait permis que les droits de quelques entrepreneurs/investisseurs valent davantage que les droits des peuples et des Etats, limitant dramatiquement leurs prérogatives nationales.
APIC: Il semble que le Brésil commence à se rendre compte où mène cette politique.
Père Neutzling: En raison de la crise énergétique qui a traumatisé le pays, le gouvernement a suspendu la privatisation de l’entreprise pétrolière Petrobras. Après l’élection de G. W. Bush, Brasilia a pris une position plus équidistante. De fait, le gouvernement est actuellement divisé. Autour du président FHC et du ministre des finances Pedro Malan, on trouve les partisans d’une politique plus monétariste, plus néolibérale. L’économiste Pedro Malan, un ancien intellectuel de gauche sous la dictature militaire, a travaillé aux Etats-Unis dans les organes financiers internationaux. Après un passage comme président de la Banque centrale, il est depuis 8 ans ministre des finances. L’actuel président de la Banque centrale est Arminio Fraga, l’une des stars de la finances qui travaillait auparavant à New York pour l’un des fonds du spéculateur Georges Soros, «Quantum Fund».
Face à eux, on trouve le groupe dissident autour de l’ancien ministre de la Santé José Serra, le dauphin de FHC pour les élections présidentielles d’octobre prochain, et les frères Mendoza de Barros, qui furent aussi ministres de FHC. Ce groupe est partisan d’une plus grande intervention de l’Etat. Au Ministère de la santé, José Serra a eu le courage de faire face aux multinationales pharmaceutiques et de remettre en question les brevets des médicaments pour lutter contre le sida.
APIC: Quel est l’effet de l’effondrement économique du voisin argentin ?
Père Neutzling: L’effondrement économique de l’Argentine a provoqué un changement de perception de la part du gouvernement brésilien. Ce dernier s’est rendu compte que le gouvernement argentin a été totalement laissé à la dérive par les organismes monétaires internationaux et par les Etats- Unis. Dans les années 90, la grande tentation du Brésil était de suivre l’exemple de ce que faisait le président Carlos Menem. Des économistes brésiliens de haut vol voulaient imposer ce modèle au pays, une politique néolibérale alignée sur les dogmes du «consensus de Washington» (1). Mais le modèle a fait faillite. Le programme de Serra est moins servile face aux intérêts étrangers et prend un peu ses distances de la politique suivie par FHC. Ses alliances aussi sont différentes, non plus avec le Parti du front libéral (PFL), mais plutôt avec le Parti du Mouvement Démocratique Brésilien (PMDB).
APIC: Le Parti des Travailleurs (PT) représente-t-il une alternative ?
Père Neutzling: Face à la droite, la figure historique du Parti des travailleurs (PT), Inacio Lula da Silva, est en tête des sondages avec plus de 40% des intentions de vote. Les économistes du PT, à mon goût, sont très conservateurs. Les communautés ecclésiales de base ou les mouvements populaires, très actifs, comme le Mouvement des sans terre (MST), ont perçu le changement. Ils commencent à prendre leurs distances parce que le parti n’arrive plus à répondre aux besoins des plus pauvres. Ils ont pourtant été à l’origine de la construction du PT.
Le groupe entourant José Dirceu, député fédéral et président national du PT, font l’analyse suivante: il est nécessaire d’arriver au pouvoir pour réaliser des réformes, et pour gagner, il faut faire des alliances, car ni la gauche ni la droite ne peuvent gagner seuls. Ainsi, ils disent ne pas pouvoir radicaliser le discours au plan économique, pour ne pas effrayer l’électorat.
APIC: Est-ce seulement une tactique, ou un changement plus profond ?
Père Neutzling: C’est davantage un changement de fond, plus idéologique. Le néolibéralisme a dans une certaine mesure contaminé le programme du PT. Des analyses d’autres économistes à l’extérieur du PT sont plus incisives au plan social et proposent une redéfinition du rôle de l’Etat et une politique extérieure plus indépendante
C’est dommage que pour les présidentielles, Lula soit sur le chemin. A mon avis, Lula n’a pas vu qu’il était temps de se retirer. Si le PT avait eu le courage de proposer un autre candidat, comme le sénateur Eduardo Suplicy, il aurait eu plus de chance. Mais le parti a pris un virage social- démocrate et a joué au plan international la «carte Jospin», pas celle des verts ou d’autres partis plus proches des mouvements. Avec le résultat que l’on sait. JB
Encadré
L’Eglise catholique s’est beaucoup retirée du champ social
L’Eglise, selon Inacio Neutzling, s’est beaucoup retirée des luttes populaires depuis la fin des années 80. Elle a joué un rôle important au moment de la dictature militaire, parce qu’il n’y avait plus d’autres espaces de liberté. L’Eglise catholique disposait d’évêques très profilés: Paulo Evaristo Arns, Helder Camara, Ivo José Lorscheiter, Aloisio Lorscheider, Luciano Pedro Mendes de Almeida, toutes de grandes personnalités de la CNBB. Avec la fin de la dictature militaire et la démocratisation, les mouvements populaires se sont autonomisés, les militants sont allés dans les partis, les syndicats, etc.
«Il faut également noter les conséquences de l’intervention massive du Vatican, avec la nomination des évêques plus conservateurs, les attaques contre la théologie de la libération, la censure. L’effervescence de la théologie de l’époque a disparu. Il n’y a plus tellement de discussion, les gens ont peur!», analyse le professeur jésuite. «Aujourd’hui, qui parle encore des frères Boff, du Péruvien Gustavo Gutierrez, de l’Uruguayen José Luis Segundo, le Salvadorien Jon Sobrino? Ce mouvement a été suffoqué. L’intervention du Vatican dans toute l’Amérique latine a eu des effets très démobilisateurs.»
Le Père Neutzling estime que les catholiques sont beaucoup moins engagés dans le changement social. Il relève toutefois la forte présence des chrétiens dans le deuxième Forum social mondial de Porto Alegre. L’engagement social reste important au niveau de la pastorale sociale, de la Campagne de Fraternité, de la Semaine sociale. Les chrétiens sont présents dans le plébiscite sur la dette extérieure, où la CNBB a collaboré avec de nombreuses ONG, dont «Jubileo Sur». Ils préparent pour septembre le plébiscite sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). JB
Encadré
L’Institut Humanitas Unisinos
Aux yeux du Père Neutzling, la doctrine sociale traditionnelle de l’Eglise n’est pas toujours très pertinente quand il s’agit de penser la globalisation et d’inspirer les mouvements sociaux. L’Institut Humanitas Unisinos veut proposer des alternatives à l’économie néolibérale, purement monétariste, et s’opposer au «consensus de Washington» (1). Elle cherche les moyens de redonner une place à l’éthique dans l’économie, de penser une économie à dimension sociale et humaniste. «C’est dans ce sens que nous développons l’enseignement social chrétien, qui n’est pas seulement académique, mais s’insère dans la réalité sociale. Nous accompagnons les mouvements populaires, les paysans sans terre, par des conseils et une formation, notamment dans le domaine des coopératives et de la pastorale ouvrière».
L’UNISINOS a fondé l’Intitut Humanitas suite à une invitation du général de la Compagnie de Jésus. Le Père Peter-Hans Kolvenbach a demandé que les Universités en Amérique latine ne soient plus seulement des institutions académiques, mais qu’elles soient capables d’agir et de contribuer à la transformation de la société pour plus de justice. Le général des jésuites cite très souvent en exemple le Père Ignacio Ellacuria, le recteur de l’UCA, l’Université jésuite de San Salvador. Il fut assassiné en novembre 1989 avec 5 religieux jésuites, leur cuisinière et sa fille, par des éléments du bataillon d’élite Atlacatl, une unité de l’armée salvadorienne entraînée par les conseillers militaires américains. La mort des jésuites salvadoriens se situe dans la ligne de l’engagement jésuite en Amérique latine: l’Université ne doit pas seulement briller par l’excellence académique, mais doit être engagée dans la transformation sociale. JB.
(1) Concept de libéralisation économique – privatisation des entreprises publiques, dérégulation, discipline fiscale, libéralisation financière et commerciale, garantie de la propriété, etc. – utilisé en 1989, lors de l’effondrement du communisme, par John Williamson. L’économiste américain émet dix recommandations à l’usage des Etats désireux de réformer leurs économies. (apic/be)
Rencontre avec Mgr Miloslav Vlk, archevêque de Prague (180693)
APIC – Interview
«La liberté, c’est mieux que le communisme, mais c’est plus difficile!»
Bruxelles, 18juin(APIC) «La liberté, c’est mieux que le communisme, mais
c’est plus difficile!» Mgr Miloslav Vlk, archevêque de Prague depuis deux
ans et nouveau président du Conseil des Conférences épiscopales européennes
(CCEE), a le sens de la formule. Dans une interview accordée à l’agence
catholique CIP à Bruxelles, le successeur du cardinal Tomasek fait le point
sur l’intégration de l’Eglise des catacombes dans l’Eglise officielle en
Tchéquie et parle du recentrage du CCEE voulu par le pape Jean Paul II.
«Rome n’a jamais reconnu les prêtres et les évêques ordonnés clandestinement dans l’ex-Tchécoslovaquie. Pour autant qu’il s’agisse d’évêques, ils
ont d’ailleurs été ordonnés sans l’approbation de Rome et sans passer par
les procédures restées en vigueur, même dans les circonstances exceptionnelles», souligne l’archevêque de Prague. Il n’est ainsi guère possible de
régulariser leur situation.
Quant aux prêtres mariés, «il est clair pour nous, depuis le début,
qu’ils appartiennent à l’Eglise catholique de rite byzantin. C’est pour eux
que nous avons érigé récemment à Prague un vicariat, afin qu’ils puissent
poursuivre leur ministère comme prêtres mariés. Mais des évêques mariés, il
n’y en a pas dans l’Eglise catholique de rite byzantin, pas plus que des
femmes prêtres. C’est tout à fait exclu.»
«Nous étions tous des clandestins»
«Il ne faut pas majorer l’importance du problème des prêtres ordonnés
clandestinement dans l’ex-Tchécoslovaquie, dit Mgr Vlk. Durant 40 ans, nous
avons tous appartenu à l’Eglise de la clandestinité: toute activité ecclésiale était interdite». L’Eglise elle-même faisait partie de la société
clandestine, tout comme la Charte 77 et les activités politiques, culturelles ou intellectuelles qui subissaient l’oppression du régime communiste.
Les restrictions étaient très étendues: les ordres religieux et les congrégations avaient été supprimés; le prêtre devait limiter son ministère à sa
paroisse, voire à la sacristie; les séminaristes étaient sous contrôle et
il ne restait plus que le Séminaire d’Etat de Litomerice.
Les débuts de l’Eglise des catacombes
C’est dans un contexte général de persécution et de suspicion que les
premiers prêtres clandestins ont été ordonnés. La plupart étaient des séminaristes qui avaient été refusés, Dieu sait pourquoi, au séminaire officiel. Des évêques aussi ont été ordonnés là où les sièges étaient vacants.
Au début, on s’en est tenu aux principes romains des années 50: en période
de persécution, un évêque menacé de mort ou d’emprisonnement, pouvait ordonner un successeur dans le secret, moyennant l’accord de Rome dans la mesure du possible. «Pour ordonner des prêtres clandestinement dans mon pays,
il fallait avant tout obtenir l’accord des supérieurs provinciaux des Jésuites, qui étaient garants de la formation des prêtres dans les séminaires», révèle Mgr Vlk.
Premiers dérapages
«Pendant les premières années, ces principes ont bien fonctionné… jusqu’à ce qu’un évêque jésuite, Mgr Peter Dubovsky, qui n’était pas menacé et
n’avait pas l’autorisation de Rome, ordonne un autre évêque, Jan Blaha».
Celui-ci, à son tour, ordonne clandestinement l’année suivante un scientifique du nom de Felix Davidek. Devenu évêque «clandestin» de Brno, en Moravie, ce dernier est décède en 1988. «Et c’est alors que les choses ont mal
tourné!», déplore Mgr Vlk.
En 1968 et en 1969, donc au lendemain de la répression du Printemps de
Prague par les troupes du Pacte de Varsovie, Davidek, «qui se voyait déjà
évêque de tout l’Orient, a été tellement envahi par la peur du communisme
qu’il s’est mis à ordonner des prêtres en grand nombre (300, dit-on)». Pour
mieux «camoufler» la chose aux communistes, il a ordonné prêtres des hommes
mariés et même des femmes. Il est allé jusqu’à ordonner des évêques.
Mgr Davidek a toujours prétendu qu’en ces années-là, aucun contact
n’était possible avec Rome. «Or, affirme Mgr Vlk, on pouvait fort bien contacter Rome en passant par Berlin-Est», . D’autre part, il y avait un accord verbal des autorités de l’Eglise catholique de rite byzantin pour ordonner dans leur Eglise des hommes mariés: un moyen détourné pour proposer
une «réserve de prêtres» à l’Eglise catholique. «A vrai dire, cela s’est
fait sans souci des structures et, dans le cas de Davidek, par peur d’une
déportation massive des prêtres en Sibérie.»
Rome a toujours désapprouvé les initiatives de «l’évêque» Davidek
Mgr Vlk rappelle que son prédécesseur à Prague, le cardinal Tomasek, a
toujours désapprouvé, tout comme Rome, l’initiative de Davidek. «C’est
pourquoi on lui a signifié par écrit en 1971 qu’il ne pouvait plus ordonner
des prêtres ou des évêques dans la clandestinité. Et en ce qui concerne les
prêtres mariés ou les femmes prêtres, Rome a toujours été très ferme.»
Reste que le problème a pris de l’ampleur au fil des années, du fait même de la grave équivoque. «Personne ne savait au juste, pas même Rome, combien il y avait de prêtres et d’évêques clandestins. Les services secrets
ont infiltré les rangs des prêtres et évêques clandestins en vue de miner
l’Eglise. Certains prêtres et évêques clandestins ne savent même pas qui
les a ordonnés.»
Aujourd’hui, près de 300 prêtres clandestins ont accepté les «solutions»
préconisées par le Vatican. Parmi eux, trois prêtres mariés et deux évêques
appartiennent au diocèse de Prague. Bien entendu, précise Mgr Vlk, «ils
font partie de l’Eglise catholique de rite byzantin». Mgr Zahradnik – durant la période communiste évêque clandestin à Rychnov nad Kneznou, dans le
diocèse bohémien de Hradec Kralové – représente quant à lui le «noyau dur».
Marié et père de trois enfants, cet évêque a jusqu’ici refusé toute solution qui n’allait pas dans le sens de ses exigences personnelles, regrette
Mgr Vlk.
Le CCEE, un outil pour l’Europe
Le 15 avril dernier, Mgr Vlk a été élu à la présidence du Conseil des
Conférences Episcopales Européennes (CCEE), où il succède au cardinal Carlo
Maria Martini, archevêque de Milan. Le statut de cet organisme a été renforcé au printemps dernier par Jean Paul II pour en faire un «instrument
efficace pour une nouvelle évangélisation». Désormais, les présidents des
33 Conférences épiscopales ou regroupements assimiliés concernés sont membres d’office du Conseil, ce qui lui confère d’autant plus de poids.
«Le seul objectif de Rome, en modifiant les statuts du CCEE, a été de le
renforcer, commente son nouveau président. Le CCEE était trop faible pour
jouer un rôle réel dans l’avenir de l’Europe, avait fait valoir le cardinal
Martini lui-même. La présence désormais des présidents des Conférences
épiscopales permettra de prendre des décisions et de les exécuter.»
La peur des Eglises occidentales
Pour Mgr Vlk, le renforcement du CCEE n’équivaut pas à une plus grande
«centralisation». «Les Occidentaux ont peur qu’on leur dérobe leur liberté
et de leur autonomie, remarque-t-il. C’est comme les enfants peureux, qui
voient des voleurs derrière chaque arbre de la forêt. Or, poursuit-il, le
pape sait mieux que quiconque que le centralisme n’est pas un remède miracle. En revanche, si le pape ne présidait pas à la communion, elle deviendrait impossible». Il est vrai, reconnaît-il, que les gens des pays excommunistes ont une autre expérience de l’Eglise qu’à l’Ouest. «Privés
d’évêques pendant 40 ans, les Tchèques et les Slovaques ont appris à voir
dans le pape le meilleur garant de leur liberté.» La plupart des évêques
d’Europe de l’Est sont seulement en train de découvrir le CCEE, qui leur
apparaissait jusqu’ici comme un organisme fort occidental.
Vers un nouveau rassemblement des Eglises d’Europe comme celui de Bâle
Comment le Conseil va-t-il travailler désormais? «Comme avant, mais avec
une base renforcée», précise Mgr Vlk. Et de se référer à la rencontre de
mai dernier à Limassol (Chypre) entre les évêques catholiques d’Europe et
les responsables protestants et orthodoxes de la Conférence des Eglises Européennes (KEK). «Les deux parties, raconte Mgr Vlk, ont réaffirmé leur volonté de marcher de l’avant dans l’oecuménisme en Europe, et notamment de
convoquer, avant la fin de la décennie, une nouvelle assemblée des Eglises
européennes sur la justice et la paix, dans le sillage de l’assemblée de
Bâle en 1989.
L’accent portera cette fois sur la réconciliation dans un continent qui
a radicalement changé ces dernières années, et qui est aussi profondément
divisé et désorienté par des oppositions et des conflits nouveaux. Par ailleurs, on doit s’attendre, selon Mgr Vlk, à des accents nouveaux au sein du
CCEE du fait que les Eglises d’Europe de l’Est feront davantage entendre
leur voix, et se référeront à une expérience historique différente.
«Nous sommes peut-être plus traditionalistes, avoue l’archevêque de
Prague, mais nous sommes aussi porteurs d’une foi profonde qui a survécu au
communisme. Dieu est pour nous quelqu’un de si proche. Nous sommes peutêtre plus sensibles aux nombreux aspects de la liberté, et plus attachés à
la communion, donc à une certaine hiérarchie, qu’à la spécificité de chacun. Nous avons une longue expérience de la vie ecclésiale à travers des
petites communautés, et cela dans des conditions très difficiles. Et, paradoxalement peut-être, le fait d’avoir traversé tant de menaces nous a rendus moins peureux et moins inquiets devant ce qui se passe dans l’Eglise…»
Et l’archevêque de Prague de conclure: «Vivre dans la liberté, c’est
plus difficile que sous le communisme. C’est évidemment mieux, et plus captivant. Mais c’est plus difficile, parce qu’il nous faut tous penser par
nous-mêmes. Le communisme avait l’avantage de la clarté. Nous savions exacstement ce qui était permis et interdit. A présent, tout bouge. Il nous
faut chercher un chemin de liberté et de responsabilité. C’est passionnant.
Après tout, c’est pour cela que nous avons lutté». (apic/cip/be/cb)
Encadré
Biographie
Mgr Miloslav Vlk est né le 17 mai 1932 dans le village de Lisnice-Sepekov,
dans le diocèse de Ceské Budejovice, en Bohème du Sud. Elevé dans une famille modeste, enfant, il gardait les vaches. Lorsqu’il découvre sa vocation de prêtre, il n’ose d’abord pas en parler à son entourage : «Imaginez,
un garçon qui garde les troupeaux, penser si haut!» Lors du coup d’Etat
communiste de 1948, le jeune Miloslav, agé de 16 ans, est devenu étudiant
au petit séminaire. Après sa maturité, il voulait entrer au grand séminaire
de Ceské Budejovice pour étudier la théologie, mais en 1950 tous les séminaires sont fermés par l’Etat, sauf un à Litomerice, créé par les autorités.
Parce qu’il n’est pas membre des jeunesses communistes, ses notes finales ne correspondent pas à ses excellentes moyennes, et il ne peut poursuivre des études supérieures. N’oublions pas que dans les années 50, on
était en plein combat idéologique et les chrétiens pratiquants étaient des
citoyens de seconde zone en Tchécoslovaquie. Les séminaires clandestins
n’étaient pas encore organisés à cette époque et les évêques, alors en prison, interdisaient aux candidats prêtres d’entrer dans l’unique séminaire
ouvert, contrôlé par l’Etat. Il doit par conséquent travailler dans une
usine de machines, avant de pouvoir enfin étudier à l’Université Charles à
Prague. «Toujours sous la menace d’exclusion à cause de ma foi!».
Il peut finalement entrer au grand séminaire en 1964, un séminaire où la
méfiance est entretenue par les infiltrations constantes et les manipulations de la police secrète du STB : «Qui parmi nous était un mouchard ? Même le recteur était soupçonné de collaborer avec le STB : la devise du pouvoir était d’atomiser, d’isoler, d’empêcher la ’communio’». Ordonné prêtre
en 1968 durant le Printemps de Prague – la libéralisation de Dubcek – il
perd en 1978 l’autorisation de l’Etat d’exercer le sacerdoce – une obligation absolue – et doit durant dix ans gagner sa vie comme nettoyeur de vitrines de magasins pragois : il avait, selon les autorités communistes,
violé la «Loi sur la surveillance de l’Eglise par l’Etat». C’est seulement
en janvier 1989 – on sent déjà alors les prémisses de la «Révolution de velours» de Vaclav Havel – que Miloslav Vlk peut reprendre officiellement ses
activités sacerdotales. Il deviendra évêque de Ceské Budejovice, puis
archevêque de Prague. (apic/be)



