Ukraine: le difficile apprentissage de la liberté (020693)

APIC – Reportage

Entre l’inflation, l’anarchie et la mafia

Maurice Page, agence APIC

Kiev, 2juin(APIC) Au marché couvert de Kiev, un kilo de banane coûte

5’000 «coupons», un kilo de viande de 7 à 10’000 «coupons», soit deux à

trois jours de travail pour un salarié moyen. Du temps de Brejnev on pouvait tout acheter aujourd’hui on ne peut plus rien obtenir, dit-on dans la

capitale de l’Ukraine, face à l’inflation galopante qui dépasse 50% par

mois.

Deux ans après son indépendance, plébiscité par plus de 90% de la population, l’Ukraine peine à trouver sa voie. Hommes politiques et gens de la

rue le constatent: le pays est encore englué dans les structures du système

communiste, mais c’est la mafia économique qui le dirige. L’effigie en marbre rose de Lénine est toujours là. «Du point de vue de l’histoire de l’art

elle n’est pas sans intérêt», commente Sonia, notre interprête.

Le bureau du RUKH à Kiev, mouvement d’opposition démocratique à l’origine de l’indépendance ukrainienne, est logé dans une modeste maison du Boulevard Schevchenko. La peinture bleu indigo de la cage d’escaliers ne permet pas de camoufler les lézardes et la décrépitude du bâtiment. Au premier

étage, le bureau d’Olexander Lavrynovych, président du mouvement, a un peu

meilleure allure. Au dessus de sa tête l’emblème national ukrainien. «Nous

avons l’indépendance, mais pas le reste» concède-t-il. Le pays n’est pas

encore totalement démocratique. Parlement et gouvernement sont encore totalement contrôlés par les anciens communistes. Le démantèlement de l’empire

soviétique a propulsé l’Ukraine – qui ne possède ni Constitution ni législation autonome qui en feraient un véritable Etat de droit – au rang de

troisième puissance nucléaire mondiale. Redoutable défi que de reconstruire

cet Etat aussi vaste et presque aussi peuplé que la France.

L’affirmation de la souveraineté de l’Etat est une des bases de la politique du RUKH, domaine dans lequel il apporte son plein soutien au gouvernement du président Leonid Kravtchouk selon un principe simple: «Ce qui se

trouve actuellement en Ukraine appartient à l’Ukraine». Sur la scène politique internationale, l’Ukraine, face à son puissant voisin russe, ne dispose que d’un seul argument, mais de poids: son arsenal nucléaire. «Le but

final de l’Ukraine est de renoncer à ces armes, affirme Olexander Lavrynovych. Mais pour cela il faut nous aider et non pas vouloir faire pression

sur nous. Il est beaucoup plus facile de maintenir ces armes que de les détruire.» «Pour le moment, les sommes proposées par les Américains suffiraient tout juste à détruire une seule de nos 176 fusées», déplore-t-il.

En Ukraine, la Russie continue à faire peur. Un sentiment qui s’explique

facilement par l’histoire de l’empire russe et de l’époque soviétique. La

Russie pourrait encore élever des prétentions contre l’Ukraine ou exercer

un chantage économique, estime-t-on souvent. Kiev était fortement russifiée

pour l’administration, les écoles, l’université etc. Mais depuis deux ans,

le rapport des langues s’est renversé et la majorité des gens parlent à

nouveau l’ukrainien devenu langue d’Etat.

Méfiance généralisée

La crise économique ne fait que renforcer le sentiment de méfiance généralisée pour la politique. Rien de vraiment étonnant quand on sait que le

parlement national actuel n’est rien d’autre que le soviet régional de

l’URSS qui n’a fait que changer de nom et que tous les ministères sont pratiquement aux mains des ex-communistes. Il faut changer la structure de

l’Etat et du pouvoir, réclame le RUKH. Il y a trop de pouvoirs parallèles

qui souvent se contredisent entre eux et ne respectent pas les lois édictées par le parlement. Mais la centaine de députés proches du mouvement ne

font pas le poids face aux 250 ex-communistes du parlement. Et les 22 partis enregistrés naviguent tous en ordre dispersé.

Pour le RUKH, responsabilité individuelle et propriété privée sont les

bases nécessaires à la reconstruction du pays. Mais le discours de l’initiative individuelle et de l’économie de marché ne parvient guère à entamer

l’inertie du système, ni à briser l’opposition latente ou affirmée des responsables économiques et industriels. La privatisation est presque totalement en panne. Seuls quelques commerces, restaurants et petites entreprises

ont été privatisés et sont passés directement sous l’emprise de la mafia.

«La privatisation aurait du commencer par la production, essentiellement la

production agricole. Acheter des produits dans les magasins et auprès des

entreprises d’Etat pour simplement les revendre n’est pas de la privatisation, souligne Roman Krypjakewytsch, ingénieur sur métaux à la retraite et

directeur du Centre scientifique austro-ukrainien de l’Académie des sciences d’Ukraine. A Lviv, capitale de l’Ukraine occidentale, la première privatisation d’une vingtaine d’entreprises en février 93 a été vivement critiquée par le soviet régional, commente M. Spitzer, le maire de la ville

qui souhaite privatiser au moins un tiers des entreprises.

L’inflation atteint des taux records: 50% par mois. Au moment de la séparation d’avec la Russie, la monnaie provisoire ou «coupon» était à parité

avec le rouble russe. Aujourd’hui, les «coupons» ukrainiens ne valent plus

que la moitié des roubles… A cause de l’inflation, la nouvelle monnaie

nationale «Gryvnia» qui devait être introduite en été 1992 n’a toujours pas

remplacé les «coupons». C’est dire la difficulté des échanges monétaires et

du commerce. Privatiser sans monnaie stable est presque impossible, explique M. Spitzer.

Hyperinflation, pénurie, marché noir, bureaucratie, ne facilitent pas la

vie quotidienne. Si la misère n’est guère apparente, si les clochards, les

mendiants sont rares, les privations sont bien visibles. Les étals des «Gastronom», magasins d’Etat, ne présentent que quelques conserves de légumes

et du saucisson. La population fait des prouesses pour s’approvisonner en

nourriture ou se vêtir. La débrouille, le vol, la combine, le troc assurent

en fait la subsitance. «Depuis trois mois, le gouverment a rationné l’essence et en a interdit la vente aux particuliers. Le volume de la circulation n’a pas diminué», assure notre guide. Les bidons passent subrepticement du coffre d’une «Moskovitch» à celui d’une «Lada». Si vous désirez

vous rendre en train dans une autre ville, inutile de vous rendre au

guichet de la gare, les billets ne se trouvent qu’au marché noir, au quintuple de leur valeur nominale. Seul le métro donne toujours l’illusion de

la réussite soviétique: ticket à cinq kopecks, stations ripolinées, propreté absolue, rames toutes les deux minutes…

La douceur du printemps et les arbres en fleurs – Kiev est une ville

extraordinairement verte – invitent à la flânerie. Mais vous ne trouverez

aucune terrasse de bistrot où boire un verre. Obtenir de la bière est souvent difficile.

Les seuls signes de luxe tangible sont les limousines allemandes. Elles

sont l’apanage de la mafia. «Le pouvoir appartient à la mafia économique et

pas aux autorités démocratiques», déplore Roman Krypjakewytsch. Mafia souvent liée aux anciens communistes. Mais son rôle économique est indéniable,

c’est elle essentiellement qui fournit le pays en devises et en marchandises d’importation. Le racket s’affiche au grand jour. Les encaisseurs, crânes rasés, blousons de cuir, et baskets font, en fin de soirée, la tournée

des rares restaurants privés. L’un d’entre eux s’éclipse dans l’arrièresalle avec la tenancière et ressort quelques minutes plus tard une liasse

de billets en mains…

Anarchie, inflation, dollarisation, et mafia caractérisent sévèrement

l’Ukraine d’aujourd’hui. On ne saurait cependant comparer la situation à

celle du tiers monde. Le potentiel humain, culturel, technique, agricole,

industriel existe, les infrastructures ne demandent qu’à être remises en

route. La renaissance est au bout du tunnel… Dans combien de temps?

(apic/mp)

Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’agence APIC

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