Espagne et Pays basque: même le Bon Dieu a deux nationalités

Apic Reportage

70% du clergé d’Euskal Herria pour le droit à l’autodétermination

Pierre Rottet, de l’Agence Apic

San Sebastian, 7 juillet 2003 (Apic) A l’image de la réalité politique, l’Eglise catholique espagnole et l’Eglise basque ne vivent pas une histoire d’amour. La volonté de se distinguer l’une de l’autre est du reste telle que même le Bon Dieu semble avoir deux nationalités. La première a mal à son passé. La seconde, par son clergé en particulier, se charge de le lui rappeler. D’autant plus qu’elle a pris fait et cause depuis longtemps sinon pour les nationalistes, du moins en faveur du droit à l’autodétermination. Mais contre la violence de l’ETA. Reportage.

Les trois régions autonomes du Pays basque se sont données rendez-vous ce dimanche soir. L’événement est de taille: la Real Sociedad, l’équipe de football de San Sebastian, pourrait bien envoyer les milliardaires du Real de Madrid en enfer. Et leur ravir le titre de champion d’Espagne. La connotation politique n’est pas absente de cette «fiesta» en bleu et blanc, aux couleurs locales. Dans la vieille ville, les drapeaux ont été sortis, au même titre que les calicots porteurs de revendications, dont les plus «modestes» réclament de Madrid un statut pour les prisonniers politiques d’Euskal Herria, la Terre basque. Les rues s’enflamment, avec pour chef d’orchestre une jeunesse en liesse. Pour faire mentir les clichés d’une terre hostile. Violente. L’équipe locale sera finalement seconde. Qu’importe, «on a fait la nique à toutes les autres équipes d’Espagne», clame une jeune fille, entre deux accents d’une chanson en langue basque, parlée par l’immense majorité de ce pays.

Evêques en ligne de mire du PP

«La hiérarchie catholique espagnole, à l’instar du gouvernement de Madrid, a toujours tenté d’abuser l’opinion en associant nationalisme et terrorisme de l’ETA», s’insurge d’emblée le Père Felix Bergara Zurutuza, curé de la paroisse d’Eibar, près de San Sebastian. Il montre la couleur: «Nous voulons la création d’une province ecclésiastique basque et le droit à l’autodétermination, et que soit reconnue ici une Eglise enracinée dans son peuple, avec son identité, sa langue et sa culture. Le prix de la paix passe par cette exigence». Le Père Zurutuza est l’un des responsables du collectif «Herria 2000 Eliza», une association de prêtres et de religieux basques nationalistes déclarés, forte de plusieurs centaines de membres. Un groupe important au Pays basque. «En particulier du côté du diocèse de San Sebastian, reconnaît, dépité, Leopoldo Barreda de Los Rios, parlementaire basque et président du PP (Parti populaire du président Aznar) de la région de Biscaye, rencontré à Bilbao.

Pas simple d’arriver jusqu’à lui, dans cet immeuble qui borde l’une des plus grandes avenues de la ville. Tout ici respire l’argent et la méfiance pour quiconque ne montre pas patte blanche. Plusieurs systèmes de sécurité plus tard, une porte se referme sur l’extérieur, avant que ne s’ouvre une autre, à l’abri des balles sans doute, donnant accès au saint des saints.

L’homme en face de nous ne sort jamais sans plusieurs escortes. A trois reprises, il a été la cible d’attentats manqués. Les accusations qu’il lance contre l’Eglise basque reflètent à elles seules les animosités: «Depuis longtemps cette Eglise s’est identifiée aux nationalistes». Pour lui, «prêtres, jésuites et franciscains fonctionnent comme une formation de cadre du Parti nationaliste basque (PNV)». Ce Parti de tendance démocrate chrétienne est la première force politique de la région autonome depuis les premières élections en 1976, un an après la mort du dictateur Franco. Même les évêques basques ne trouvent pas grâce aux yeux du représentant du PP: «Ils se sont mis en terrain politique, en marge de la morale».

Hostilité gouvernementale

Ces propos illustrent les tensions entre la hiérarchie catholique d’Espagne et la population des trois provinces autonomes du Pays basque, où plus de 70% du clergé emboîtent le pas aux nationalistes pour réclamer un vote d’autodétermination, à en croire Xabier Lekuona, journaliste et vice- directeur du quotidien «Egunkaria Aurrera». Son journal est édité en langue basque uniquement. Au 1er étage d’un bâtiment sis à Andoain, à une quinzaine de km à l’est de San Sebastian, une centaine de collaborateurs, journalistes pour la plupart, se concentrent dans une immense salle. Tous préparent la sortie du troisième numéro de cette nouvelle parution, appelée à faire renaître de ses cendres celle que la justice espagnole a bouclée en février dernier.

Les scellés sont du reste encore et toujours posés sur la porte de l’ancienne rédaction. Au fronton de laquelle six portraits apparaissent. Six journalistes emprisonnés, dont trois le sont encore. «Le président Aznar pratique la politique de la terre brûlée et en veut au clergé basque. Il y a quelques mois, assure le journaliste, une opération dirigée par Madrid contre le monastère d’Aranzazu, à Oñate, proche de San Sebastian, a été stoppée de justesse sur l’intervention de membres de l’Eglise. But de l’opération, selon lui: s’emparer des archives, de notre mémoire en quelque sorte».

«Exact», lance Gorka Agirre Arizmendi, parlementaire du PNV, qui nous reçoit dans l’édifice qu’occupe son Parti, à une encablure de la vieille ville de Bilbao. Là aussi le visiteur est amené à se montrer coopératif avec la sécurité. «C’est vrai que l’Eglise d’Espagne a mal à son passé. Et qu’elle n’a pas encore été capable de dénoncer la dictature franquiste, avec laquelle elle a fait croisade durant la guerre civile. Aujourd’hui seulement, en Pays basque, on ouvre des fosses communes pour tenter de donner des noms aux corps qui y reposent. Si l’exhumation des cadavres se déroulait en Irak, la presse se presserait tout autour. Ici, rien. Pire. 16 prêtres – 18 selon d’autres sources – ont été fusillés pour les idées nationalistes. Aujourd’hui encore, on leur nie une sépulture chrétienne». Ce que confirme le curé de la paroisse San Juan, le Père José Luis Aperribal. Qui déplore à propos des prélats espagnols: «Il y a un nationalisme espagnol, au même titre qu’il existe un nationalisme basque, gallego ou catalan. Le problème est le poids, au sein des structures de la Conférence épiscopale, d’évêques qui respirent le nationalisme espagnol».

La manif des feux de la Saint-Jean

Sur la principale place de la vieille ville de San Sebastian, là où naguère le public assistait à la mise à mort des taureaux, les feux du football de la veille ne se sont pas éteints. Pas étonnant, en ce lundi, jour de la Saint-Jean. Les traditions ne sont pas oubliées. Ni les prisonniers politiques, dont seuls 6%, sur quelque 800, accomplissent leur peine dans des prisons relativement proches du Pays basque. «Les autres sont enfermés à plus de 1’000 km d’ici et plus», déplore le Père Mikel Goenaga, l’un des deux aumôniers de prison, avec José Gogorza, curé de Mendelu, à côté d’Irun, dernière ville avant le Pays basque français.

L’un et l’autre font part des entraves dans les pénitenciers pour exercer leur ministère. «Madrid ne reconnaît pas le statut de prisonnier politique. Mais à l’heure de la vérité, la justice pratique une politique complètement différente à leur égard: restrictions dans les visites, présence continuelle d’un gardien pendant notre travail, entrave tous azimuts.», constate le curé de Mendelu. «Ils vivent dans des conditions d’isolement terrible, et ne passent guère plus de 3 heures par jour en patio. La plupart ont été condamnés à la peine maximale que prévoit la loi pour actes ou association d’actes terroristes: 40 ans», commente Mikel Goenaga. «Souvent, conviennent les deux aumôniers, nous devons nous contenter d’apporter un soutien aux familles».

Les familles? Une dizaine d’entre elles manifestent précisément en bout de place en cette soirée, portant haut des pancartes aux effigies de leur père, de leurs frères ou de leurs fils. Aux balcons des appartements entourant l’ex-plaza de toros», des dizaines de petites banderoles apparaissent. Les gens, habitués à ces revendications, ne lèvent pas les yeux. «Hormis le clergé basque, il ne se trouve personne au sein de l’Eglise espagnole pour revendiquer un meilleur traitement pour les prisonniers, et ainsi faciliter nos visites», confie l’un des manifestants.

Interrogé sur ce point, Mgr Fernando Sebastian Aguilar, évêque de Pampelune, chef lieu de la Navarre revendiquée pour des raisons historiques par les nationalistes, confirme le clivage dans l’Eglise, y compris sur cette question. Son langage ne diffère pas de celui tenu par les représentants du PSOE et du PP: «Il n’y a pas de prisonniers politiques en Espagne. Personne dans ce pays n’est prisonnier pour ses idées». Tout aussi péremptoire que l’argument développé par Carlos Garcia Andoain, représentant du PSOE pour les questions religieuses en Espagne. «Il n’y a pas de problème basque». L’affirmation fait sourire Joseba Alvarez, parlement de Batasuna. «Il n’y aura plus de problème basque le jour où, à l’image de ce qui s’est passé au Québec, un vote d’autodétermination sera organisé. Positif ou négatif, il mettra fin à la violence. L’ETA s’y est engagée».

Entre le marteau et l’enclume

Entre le marteau et l’enclume, les évêques basques, prudents, préfèrent garder le silence pour ne pas ajouter sur le terrain une mine supplémentaire. «Nous nous sommes exprimés en mai 2002 dans notre message pastoral «Préparer la paix», signé par les trois évêques des diocèses de Bilbao, San Sebastian et Vitoria», se contentera de déclarer Mgr Miguel José Asurmendi Aramendia, interrogé à l’évêché de Vitoria. Un document à travers lequel ils condamnaient une fois de plus la violence et l’ETA, tout en critiquant de manière péremptoire les politiciens espagnols coupables à leurs yeux de faire l’amalgame entre terroristes et nationalistes. A ce titre, ils faisaient part de leur désaccord avec la «Loi des Partis», et l’illégalité qui sera prononcée plus tard par la justice espagnole contre Batasuna, troisième formation politique du Pays basque.

Un prêtre accuse

«Ridicule!» martèle le Père José Jamon Treviño, prêtre dans une paroisse de San Sebastian, aujourd’hui responsable de la Caritas locale, condamné en 1992 à six ans de prison par la justice espagnole. Son crime? Avoir accueilli dans son église deux membres présumés de l’ETA. «On ne demande pas sa carte d’identité à un homme pour ouvrir les portes de son église», commente-t-il aujourd’hui.

Le prêtre dénonce: «Oui, j’ai subi des actes de torture, commis en toute impunité durant les cinq premiers jours de ma détention, au secret. Je pèse mes mots en disant que j’ai vécu un véritable enfer». Condamné dans un premier temps à trois ans de réclusion, il a vu sa peine doubler lors d’une seconde audience, à la demande du procureur de l’Etat. «Il fallait faire un exemple». L’ecclésiastique, étonné du silence des prélats espagnols, mais soutenu par Mgr José Maria Setién, évêque émérite de San Sebastian, et par l’ensemble de ses fidèles, n’en purgera finalement «que» deux, en vertu d’une loi pour qui accomplit un travail en prison. Mgr Setién vient d’ailleurs de sortir un nouveau livre, très critique à l’égard des évêques d’Espagne et de leur «Instruction pastorale» publiée en novembre 2002. Il s’insurge contre leur affirmation visant à accréditer l’idée qu’il existe deux types de nationalisme, «un ’bon’, démocratique, et un ’mauvais’, qualifié de radical». Autrement dit, confie-t-il, pour être démocratique, le nationalisme basque doit cesser d’être radical». C’est pousser un peu loin le bouchon, compte tenu, dit-il, qu’il est le reflet de ce que pense 60% au moins des citoyens basques. Malaise, lorsque ce chiffre est cité à l’un des évêques de la Conférence épiscopale, Mgr Juan Homella, évêque de Huesca, invité à se prononcer: «Je ne partage pas leurs idées, mais je les comprends. On n’en saura pas davantage. PR

Encadré

Trois hommes encagoulés et en armes se tiennent non loin de l’entrée principale du Parlement basque à Vitoria. Les 75 députés des trois provinces – 25 pour chacune – représentent les quelques 2,2 millions d’âmes qui peuple le Pays basque. En ce mardi, ils tiennent session. N’entre pas qui veut ici. Et surtout pas sans avoir été fouillé au préalable, passé au peigne fin, et sorti avec succès de l’examen de l’ordinateur chargé du fichier. Rafael Larreina Valderrama, représentant de EA, Eusko Alkartasuna, branche dissidente nationaliste du PNV, est l’un des 43 députés nationalistes – 33 issus de la coalition nationaliste-démocrate, 7 de Batasuna, et 3 de la gauche unie basque – contre les 32 à l’opposition: 18 sièges pour le PP et 14 au PSOE. Lui aussi appelle de ses voeux la création d’une province ecclésiastique basque. «La décision est bloquée au Vatican. Je déplore qu’il s’agisse là d’un acte politique visant à ne pas déplaire au gouvernement de Madrid».

Des photos de ce reportage peuvent être commandées à l’Apic, tél: 026/426 48 11 (apic/pr)

9 juillet 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Ukraine: le difficile apprentissage de la liberté (020693)

APIC – Reportage

Entre l’inflation, l’anarchie et la mafia

Maurice Page, agence APIC

Kiev, 2juin(APIC) Au marché couvert de Kiev, un kilo de banane coûte

5’000 «coupons», un kilo de viande de 7 à 10’000 «coupons», soit deux à

trois jours de travail pour un salarié moyen. Du temps de Brejnev on pouvait tout acheter aujourd’hui on ne peut plus rien obtenir, dit-on dans la

capitale de l’Ukraine, face à l’inflation galopante qui dépasse 50% par

mois.

Deux ans après son indépendance, plébiscité par plus de 90% de la population, l’Ukraine peine à trouver sa voie. Hommes politiques et gens de la

rue le constatent: le pays est encore englué dans les structures du système

communiste, mais c’est la mafia économique qui le dirige. L’effigie en marbre rose de Lénine est toujours là. «Du point de vue de l’histoire de l’art

elle n’est pas sans intérêt», commente Sonia, notre interprête.

Le bureau du RUKH à Kiev, mouvement d’opposition démocratique à l’origine de l’indépendance ukrainienne, est logé dans une modeste maison du Boulevard Schevchenko. La peinture bleu indigo de la cage d’escaliers ne permet pas de camoufler les lézardes et la décrépitude du bâtiment. Au premier

étage, le bureau d’Olexander Lavrynovych, président du mouvement, a un peu

meilleure allure. Au dessus de sa tête l’emblème national ukrainien. «Nous

avons l’indépendance, mais pas le reste» concède-t-il. Le pays n’est pas

encore totalement démocratique. Parlement et gouvernement sont encore totalement contrôlés par les anciens communistes. Le démantèlement de l’empire

soviétique a propulsé l’Ukraine – qui ne possède ni Constitution ni législation autonome qui en feraient un véritable Etat de droit – au rang de

troisième puissance nucléaire mondiale. Redoutable défi que de reconstruire

cet Etat aussi vaste et presque aussi peuplé que la France.

L’affirmation de la souveraineté de l’Etat est une des bases de la politique du RUKH, domaine dans lequel il apporte son plein soutien au gouvernement du président Leonid Kravtchouk selon un principe simple: «Ce qui se

trouve actuellement en Ukraine appartient à l’Ukraine». Sur la scène politique internationale, l’Ukraine, face à son puissant voisin russe, ne dispose que d’un seul argument, mais de poids: son arsenal nucléaire. «Le but

final de l’Ukraine est de renoncer à ces armes, affirme Olexander Lavrynovych. Mais pour cela il faut nous aider et non pas vouloir faire pression

sur nous. Il est beaucoup plus facile de maintenir ces armes que de les détruire.» «Pour le moment, les sommes proposées par les Américains suffiraient tout juste à détruire une seule de nos 176 fusées», déplore-t-il.

En Ukraine, la Russie continue à faire peur. Un sentiment qui s’explique

facilement par l’histoire de l’empire russe et de l’époque soviétique. La

Russie pourrait encore élever des prétentions contre l’Ukraine ou exercer

un chantage économique, estime-t-on souvent. Kiev était fortement russifiée

pour l’administration, les écoles, l’université etc. Mais depuis deux ans,

le rapport des langues s’est renversé et la majorité des gens parlent à

nouveau l’ukrainien devenu langue d’Etat.

Méfiance généralisée

La crise économique ne fait que renforcer le sentiment de méfiance généralisée pour la politique. Rien de vraiment étonnant quand on sait que le

parlement national actuel n’est rien d’autre que le soviet régional de

l’URSS qui n’a fait que changer de nom et que tous les ministères sont pratiquement aux mains des ex-communistes. Il faut changer la structure de

l’Etat et du pouvoir, réclame le RUKH. Il y a trop de pouvoirs parallèles

qui souvent se contredisent entre eux et ne respectent pas les lois édictées par le parlement. Mais la centaine de députés proches du mouvement ne

font pas le poids face aux 250 ex-communistes du parlement. Et les 22 partis enregistrés naviguent tous en ordre dispersé.

Pour le RUKH, responsabilité individuelle et propriété privée sont les

bases nécessaires à la reconstruction du pays. Mais le discours de l’initiative individuelle et de l’économie de marché ne parvient guère à entamer

l’inertie du système, ni à briser l’opposition latente ou affirmée des responsables économiques et industriels. La privatisation est presque totalement en panne. Seuls quelques commerces, restaurants et petites entreprises

ont été privatisés et sont passés directement sous l’emprise de la mafia.

«La privatisation aurait du commencer par la production, essentiellement la

production agricole. Acheter des produits dans les magasins et auprès des

entreprises d’Etat pour simplement les revendre n’est pas de la privatisation, souligne Roman Krypjakewytsch, ingénieur sur métaux à la retraite et

directeur du Centre scientifique austro-ukrainien de l’Académie des sciences d’Ukraine. A Lviv, capitale de l’Ukraine occidentale, la première privatisation d’une vingtaine d’entreprises en février 93 a été vivement critiquée par le soviet régional, commente M. Spitzer, le maire de la ville

qui souhaite privatiser au moins un tiers des entreprises.

L’inflation atteint des taux records: 50% par mois. Au moment de la séparation d’avec la Russie, la monnaie provisoire ou «coupon» était à parité

avec le rouble russe. Aujourd’hui, les «coupons» ukrainiens ne valent plus

que la moitié des roubles… A cause de l’inflation, la nouvelle monnaie

nationale «Gryvnia» qui devait être introduite en été 1992 n’a toujours pas

remplacé les «coupons». C’est dire la difficulté des échanges monétaires et

du commerce. Privatiser sans monnaie stable est presque impossible, explique M. Spitzer.

Hyperinflation, pénurie, marché noir, bureaucratie, ne facilitent pas la

vie quotidienne. Si la misère n’est guère apparente, si les clochards, les

mendiants sont rares, les privations sont bien visibles. Les étals des «Gastronom», magasins d’Etat, ne présentent que quelques conserves de légumes

et du saucisson. La population fait des prouesses pour s’approvisonner en

nourriture ou se vêtir. La débrouille, le vol, la combine, le troc assurent

en fait la subsitance. «Depuis trois mois, le gouverment a rationné l’essence et en a interdit la vente aux particuliers. Le volume de la circulation n’a pas diminué», assure notre guide. Les bidons passent subrepticement du coffre d’une «Moskovitch» à celui d’une «Lada». Si vous désirez

vous rendre en train dans une autre ville, inutile de vous rendre au

guichet de la gare, les billets ne se trouvent qu’au marché noir, au quintuple de leur valeur nominale. Seul le métro donne toujours l’illusion de

la réussite soviétique: ticket à cinq kopecks, stations ripolinées, propreté absolue, rames toutes les deux minutes…

La douceur du printemps et les arbres en fleurs – Kiev est une ville

extraordinairement verte – invitent à la flânerie. Mais vous ne trouverez

aucune terrasse de bistrot où boire un verre. Obtenir de la bière est souvent difficile.

Les seuls signes de luxe tangible sont les limousines allemandes. Elles

sont l’apanage de la mafia. «Le pouvoir appartient à la mafia économique et

pas aux autorités démocratiques», déplore Roman Krypjakewytsch. Mafia souvent liée aux anciens communistes. Mais son rôle économique est indéniable,

c’est elle essentiellement qui fournit le pays en devises et en marchandises d’importation. Le racket s’affiche au grand jour. Les encaisseurs, crânes rasés, blousons de cuir, et baskets font, en fin de soirée, la tournée

des rares restaurants privés. L’un d’entre eux s’éclipse dans l’arrièresalle avec la tenancière et ressort quelques minutes plus tard une liasse

de billets en mains…

Anarchie, inflation, dollarisation, et mafia caractérisent sévèrement

l’Ukraine d’aujourd’hui. On ne saurait cependant comparer la situation à

celle du tiers monde. Le potentiel humain, culturel, technique, agricole,

industriel existe, les infrastructures ne demandent qu’à être remises en

route. La renaissance est au bout du tunnel… Dans combien de temps?

(apic/mp)

Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’agence APIC

2 juin 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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