Mgr Mamie et le problème des vocations sacerdotales

APIC – Interview

Les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus doués pour les marathons spirituels

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 19novembre(APIC) Nous avons en face de nous une jeunesse pas

très douée pour l’effort prolongé, peu préparée pour les marathons spirituels et l’engagement irréversible, c’est un problème de civilisation. Mgr

Pierre Mamie, au retour de l’assemblée plénière de l’épiscopat français tenue début novembre à Lourdes, dresse le même constat que ses confrères

français, également préoccupés par le manque de vocations sacerdotales. Il

s’interroge encore sur les tensions qui surgissent çà et là entre les nouvelles communautés de type charismatique et les congrégations religieuses

traditionnelles.

A maintes reprises délégué par la Conférence des évêques suisses aux

traditionnelles assemblées plénières de l’épiscopat français à Lourdes,

l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a déjà participé à une bonne vingtaine de ces rencontres, qui révèlent notamment les défis communs que les

divers pays d’Europe occidentale doivent affronter. Pour son diocèse, Mgr

Pierre Mamie rencontre en outre régulièrement, en compagnie de ses vicaires

généraux et épiscopaux, les conseils épiscopaux des diocèses frontaliers

d’Annecy et de Belley-Ars. Là aussi, la raréfaction des vocations et par

conséquent la nécessité d’une pastorale de secteur sont à l’ordre du jour.

A Lourdes, les évêques français ont travaillé sur le ministère ordonné

dans la conjoncture présente, les jeunes et l’appel au sacerdoce. Ils ont

certes abordé la question de l’ordination d’hommes mariés, les «viri probati», des questions qui ont d’ailleurs été débattues en France dans la plupart des synodes diocésains. A ce propos, les avis sont partagés, et l’assemblée n’a pas pris de position à ce sujet, note Mgr Mamie. Mais la cible

des évêques réunis à Lourdes était plutôt de voir comment proposer à des

jeunes d’aujourd’hui un sacerdoce diocésain avec le célibat, de vivre une

vie qui les rende heureux, dans un monde en pleine mutation, où la paroisse

comme telle est en train de changer énormément.

APIC:Comment peut-on expliquer un tel manque de vocations sacerdotales

chez nous; la structure de l’Eglise en tant que telle n’apparaît-elle pas

rébarbative à la jeunesse actuelle ?

MgrMamie:A Lourdes, on a fait les mêmes analyses que chez nous. La première cause du manque de vocations est le petit nombre d’enfants par famille. Le divorce également, presque aussi répandu que chez nous, qui laisse

une jeunesse blessée. Il y a aussi les exigences morales que l’Eglise propose à la jeunesse d’aujourd’hui qui sont en contradiction avec les valeurs

qui dominent souvent dans la société actuelle.

On trouve certes aussi une part d’explication du côté du langage du magistère, qui n’apparaît peut-être pas assez moderne aux yeux des jeunes …

mais ce n’est pas la principale raison. Il ne faut pas oublier non plus,

pour une partie de notre diocèse et de la France, la solitude des prêtres.

Surchargés de travail, ils sont souvent assez âgés, parfois découragés ou

pas assez soutenus par les laïcs. Aussi ne sommes-nous pas assez attirants,

ne donnons-nous pas assez envie aux garçons et aux filles d’être prêtres ou

religieuses. Il y a cinquante ans, il en était tout autrement: beaucoup

d’entre nous ont trouvé leur motivation en voyant de jeunes prêtres heureux, que l’on voulait imiter.

Au contraire de ce que l’on rencontre dans certains pays du tiers-monde

– je pense ici en particulier à la situation africaine, où l’on a plutôt

des vocations en surabondance -, nous ne rencontrons pas chez nous des motivations basées sur la possibilité d’ascension sociale, et c’est heureux.

Autrefois, pour ne parler que de ma génération, être prêtre était une promotion sociale. Le curé, l’instituteur et le syndic étaient les personnages

du village. C’est une très bonne chose qu’on ne va plus demander au curé

comment il faut voter et qu’il ne suffit pas que le curé parle pour que

tout fonctionne. Il est probable qu’il y a des vocations qui sont passées

par ces chemins de promotion sociale et que le Seigneur s’en soit servi

pour faire de très bonnes vocations. Mais aujourd’hui, c’est totalement

différent.

APIC:On a parfois dans certains milieux quelques inquiétudes à propos des

jeunes prêtres, qui recherchent des certitudes, des structrures fortes…

MgrMamie:Ce besoin de certitudes explique d’ailleurs pourquoi des jeunes

vont dans les sectes et que d’autres se trouvent heureux dans les groupes

charismatiques. Parce que là, disent-ils, ils trouvent des réponses plus

claires que dans nos paroisses et nos mouvements.

Mais une autre raison, et on en a parlé à Lourdes, c’est que nous avons

en face de nous une jeunesse pas très douée pour l’effort prolongé et irréversible. On vit dans un monde où l’on change constamment de voiture, de

domicile, de métier, voire de copine, et comme la vie est longue… C’est

un problème de civilisation: on a des difficultés à prendre des engagements

irréversibles, que ce soit dans le mariage, le sacerdoce ou la vie religieuse. Le problème des vocations sera notamment l’un des thèmes du prochain synode des évêques à Rome sur la vie consacrée et sa vocation dans

l’Eglise et dans le monde. On a également échangé sur les rapports entre

les mouvements de tendance charismatique, les diocèses et les religieux.

APIC:Y aurait-il des contradictions entre la pastorale diocésaine par

exemple, et ces nouveaux mouvements qui foisonnent ?

MgrMamie:Des tensions plus que des contradictions. En simplifiant un peu,

ce que l’on appelle les ordres religieux anciens, en France comme chez

nous, ont moins ou pas de vocations du tout. Tandis que les congrégations

très nouvelles, et surtout les groupes charismatiques – en France le Chemin

Neuf, les Béatitudes, l’Emmanuel, etc. – ont beaucoup de membres qui s’engagent ensuite dans la vie religieuse ou dans le sacerdoce. Chez nous, il y

a aussi de jeunes congrégations comme par exemple le Verbe de Vie ou la

Communauté de St-Jean, qui sont pleines de promesses. Elles réussissent

bien auprès des jeunes.

Il y a incontestablement une certaine tension entre ces groupes – qui

ont une vie très visible, beaucoup de succès, rassemblant dans des engagements variés divers états de vie, des couples avec enfants, des gens consacrés, des jeunes – et les congrégations plus traditionnelles. Ces dernières

ont souvent de graves soucis de renouvellement et certaines se demandent

même si elles ne doivent pas accepter de mourir.

Les anciennes congrégations religieuses féminines, spécialement les actives et dans une moindre mesure les contemplatives, ressentent une sorte

d’indifférence à leur égard de la part d’une partie du clergé, des fidèles

et de la jeunesse. Par contre, de plus en plus de membres du clergé s’intéressent aux charismatiques et aux mouvements de ce genre, qui attirent

beaucoup de monde. On ressent effectivement quelque frustration face à cette situation, une certaine concurrence entre les nouveaux mouvements et les

anciennes sociétés religieuses. Certaines d’entre elles – qui ont joué un

tellement grand rôle chez nous, spécialement dans les écoles et dans l’éducation des jeunes filles – ont l’impression qu’on n’a plus besoin d’elles,

qu’on les oublie après s’en être bien servis.

APIC:Vous réfléchissez déjà à une future aumônerie des casques bleus…

MgrMamie:Avec Mgr Dubost, l’évêque français aux armées, nous avons eu une

discussion très intéressante sur son rôle et celui des aumôniers militaires, surtout à propos de l’accompagnement des milliers de casques bleus

français engagés dans le monde entier. Un tel ministère est à la fois très

enrichissant et très efficace et les évêques y tiennent beaucoup. Mais le

problème est de trouver dans les diocèses des prêtres disponibles pour passer six mois, un an, voire deux ans comme aumôniers des troupes à l’étranger.

En ce qui concerne notre pays, le peuple suisse pourrait prochainement

accepter en votation la constitution d’une troupe de casques bleus. Dans le

cadre de cette nouvelle manière de construire la paix dans le monde, nous

devrions nécessairement – catholiques et protestants – nous occuper de

l’accompagnement de ces troupes à l’étranger. La question d’un évêque aux

armées ne se pose pas en Suisse. Cependant, le petit nombre de prêtres à

disposition et intéressés à l’aumônerie militaire, un service très important, fait problème. (apic/be)

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