P. Thomas Mirkis, rédacteur en chef à Bagdad de La Pensée chrétienne
APIC Interview
Le peuple irakien espère encore un miracle de dernière minute
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Bagdad, 19 mars 2003 (Apic) A Bagdad, la communauté chrétienne (10% de la population) attend les premiers bombardements américains dans la peur et l’angoisse. Elle se réfugie dans la prière, dans l’attente d’un miracle. Ceux qui n’ont pas pris le chemin de l’exil ou trouvé refuge à Mossoul ou dans d’autres localités moins exposées, vaquent à leurs occupations comme si le pire n’était pas encore sûr. Vendredi, ceux qui le pourront se rassembleront à la cathédrale Saint-Joseph des Chaldéens à Bagdad et prieront pour la paix aux pieds de la «Vierge pèlerine» venue de France. Témoignage.
Situé dans le quartier populaire d’Al Wahda, à Karrada, près du centre de Bagdad, le couvent des dominicains sera aux premières loges lors des frappes qui détruiront les centres de communication et le système d’alimentation en électricité, plongeant la ville dans le chaos. La petite communauté de trois religieux (trois autres vivent à Mossoul) a décidé, comme le nonce apostolique et les évêques, de rester sur place et de ne pas abandonner la population, quoi qu’il arrive. L’exode des chrétiens vers l’étranger, à l’instar du reste de la population rendue exsangue par 12 ans d’embargo, est de toute façon devenu très difficile depuis quelques temps, les gens n’obtenant plus de visas de plusieurs pays occidentaux.
La population est terrorisée
A l’initiative de la Caritas irakienne, des puits ont été creusés dans la cour du couvent et des églises pour alimenter les gens en eau (non potable!) quand ce qui a été stocké aura été épuisé. Autour du couvent, chrétiens et musulmans mélangés, se montrent solidaires avec les plus faibles, témoigne dans un français parfait l’un des religieux qui désire garder l’anonymat. «Il n’y a pas de différences entre chrétiens et musulmans ici, nous sommes tous citoyens de l’Irak, la société est unie et solidaire, nous prions tous pour que Dieu nous accorde sa miséricorde.Nous pensons tous, comme le pape Jean Paul II, que cette agression, qui terrorise la population, est absolument injuste.»
Il est très difficile pour le journaliste, depuis la Suisse d’établir le contact et de suivre la conversation, car le téléphone est constamment coupé, les lignes étant surchargées. L’importante diaspora irakienne à l’étranger, qui sait que les Américains détruiront les centraux téléphoniques dès les premières minutes pour empêcher toute information à l’intérieur du pays, mais aussi vers l’extérieur, prend des nouvelles de leurs proches restés sur place. Sur place, on craint d’être coupés du monde, comme lors de la première guerre du Golfe, en 1991.
En 1991, avec leur guerre «clean», les médias ont trompé le monde
«J’ai vécu durant 40 jours les bombardements de Bagdad depuis le quartier de Karrada. C’était un déluge de feu, il y a eu beaucoup de morts. Les missiles de croisière devaient frapper dix fois pour toucher leur cible. Les neuf autres fois, ils détruisaient les maisons, les infrastructures, les stations de pompages, les usines de traitement des eaux usées… Le système médiatique, dont CNN est le plus bel exemple, ont parlé de guerre «clean»: ils ont absolument trompé le monde», déplore le Père Yousif Thomas Mirkis, rédacteur en chef à Bagdad de la revue «Al Fikr Al Masihi» (La Pensée chrétienne).
Le Père dominicain Mirkis estime que depuis plusieurs années – depuis que le président Bush junior a décidé de s’emparer de l’Irak et de ses ressources pétrolières – les médias occidentaux «diabolisent» son pays.
Un show médiatique
Ainsi, affirme-t-il, on ne présente pas la situation réelle, dans toute sa diversité: «On ne montre qu’une partie de la réalité, on peint la situation en noir et blanc. Les journalistes qui viennent sur le terrain changent rapidement d’opinion et deviennent plus nuancés. Plusieurs inspecteurs en désarmement de l’ONU aussi, voyant les faits, ont protesté contre leur départ forcé. Tout le monde ici sait que la décision de Bush, tirant profit de sa «croisade» anti-terroriste après le 11 septembre, avait été prise bien avant le retour des inspecteurs de l’ONU. La discussion menée au Conseil de sécurité n’était qu’une concession, accordée de façon condescendante aux opposants à la guerre, mais ce n’était qu’un show, car tout était déjà joué depuis longtemps..»
Le Père Yousif Thomas relève que la situation humanitaire risque de se dégrader fortement ces prochains jours: les gens sont affaiblis, paniqués. Il semble que la Syrie commence à refouler les gens qui cherchent à traverser la frontière. A Bagdad, où vivent près d’un demi million de chrétiens (70% de toute la communauté en Irak), la population se sent unie et solidaire «au-delà des clivages confessionnels», insiste le religieux dominicain, «espérons que cela dure.»
L’Irak, pour le moment, a un gouvernement laïc, et ce type de régime doit être encouragé par l’Occident, estime le rédacteur en chef de «La Pensée chrétienne», éditée par les dominicains de Bagdad. Tirant à 5’000 exemplaires, «Al Fikr Al Masihi» est l’unique revue chrétienne existant en Irak. Elle est distribuée également dans la diaspora, tout en étant également disponible sur internet (www.alfikr-almasihi.com).
«Si l’islamisme prime dans des pays comme les nôtres, c’est très dangereux»
«Si l’islamisme prime dans des pays comme les nôtres, c’est très dangereux, tant pour nos peuples que pour l’Occident. Imaginons qu’en mars 1991, l’insurrection chiite au sud du pays ait gagné Bagdad, nous aurions alors assisté probablement à l’instauration d’une République islamique en Irak. Le danger aurait été très grand pour le monde entier. Je crois profondément que l’Occident aurait plutôt intérêt à se réconcilier avec l’Irak, car les Irakiens sont non seulement des gens modérés, mais également cultivés et formés.»
N’oublions pas qu’ils avaient le plus haut taux d’alphabétisation dans toute la région, le plus grand nombre d’Universités, lance le Père Mirkis. Ils avaient atteint dans les années 1970 un niveau de développement qui n’avait jamais existé auparavant dans la région. «Je crois que vouloir frapper l’Irak, qui était presque sorti du sous-développement, c’est affaiblir un pays qui pouvait devenir un rival dangereux de l’Occident au niveau régional. Malheureusement, la guerre nous a fait retourner 100 ans en arrière, c’est un grand crime!»
Le Père Yousif Thomas met son espoir en Dieu, mais pas dans les hommes: «Ils sont trop durs les uns envers les autres, et quand leurs intérêts sont en jeu, ils sont sans pitié. Malheureusement, nous sommes assis sur la réserve de pétrole la plus importante du monde, c’est cela qui intéresse les Etats-Unis. Les hommes qui sont au-dessus peuvent périr.» JB
Encadré
Père Yousif Thomas Mirkis, un dominicain irakien
Le Père Yousif Thomas Mirkis, est né à Mossoul il y a 54 ans, dans une famille chrétienne. Sa mère était de confession nestorienne. C’est à l’âge de 24 ans, alors qu’il travaillait à Bagdad, qu’il est entré au couvent dominicain de la capitale irakienne, avant d’être ordonné prêtre à 31 ans. Le Père Yousif Thomas est responsable de la section de théologie dans la Faculté de théologie de Bagdad. Cette institution de l’Eglise accueille les séminaristes et les élèves de toutes les confessions chrétiennes d’Irak: chaldéens, syriens, nestoriens, arméniens orthodoxes. Après 7 ans d’études, les élèves reçoivent le diplôme de bachelier en théologie. JB
Encadré
L’Irak, terre sainte des trois religions monothéistes
L’Irak est une terre sainte, affirme le Père Yousif Thomas Mirkis: les deux tiers de l’Ancien Testament y ont été écrits, car la Bible a été constituée et pensée à l’époque de l’exil des juifs à Babylone. «Nous rencontrons chez nous au moins six grandes personnalités bibliques: d’abord Abraham, originaire d’Ur, en Chaldée, puis le prophète Ezéchiel, qui a décrit la ziggourat circulaire de Borsipa, près de Babylone, le prophète Daniel, Jonas à Ninive, près de Mossoul, Michée à Alquoch, Esdras, au sud de l’Irak. C’est dans cette région que nous assistons à la fondation du judaïsme moderne après l’exil à Babylone, en 538 avant J.-C. C’est l’exil qui a transformé l’hébraïté en judaïté, qui a permis le passage à une religion chargée d’une mission universelle».
Le pape Jean Paul II lui-même a mis l’accent sur Ur comme terre sainte. L’Irak est une terre sainte tant pour le judaïsme, que pour le christianisme et l’islam. Les plus importants lieux saints de l’islam chiite se trouvent à Nadjaf – où selon la tradition chiite est enterré Ali, gendre du prophète Mahomet -, Kerbala, Koufa, Kazimeyn et Samarra. «L’Irak est une terre sainte pour les 3 religions et nous aimerions que le monde entier l’apprécie et se rende compte de la fertilité religieuse, spirituelle, artistique et littéraire de cette terre». JB
Encadré
Emigration chrétienne massive
La communauté chrétienne d’Irak, qui ne compte plus qu’environ 600’000 âmes aujourd’hui, a fondu de plus de 20% depuis la Guerre du Golfe. «C’est la plus grosse vague d’émigration depuis la Première Guerre Mondiale…Heureusement que les nouvelles naissances comblent les vides. Il reste encore des chrétiens en Irak, et nous poursuivons notre travail avec eux», confirme le Père Yousif Thomas Mirkis. Les deux tiers des chrétiens irakiens se trouvent à Bagdad, où ils forment le 10% de la population. Dans la région de Mossoul, on compte 150’000 chrétiens, et 50’000 autres dans le Kurdistan, dans la région de Dohouk, Zakho et Erbil. Les chrétiens jouent un rôle très important dans la société civile irakienne, car ils sont souvent regardés comme des gens très fidèles à leur terre. Ils sont respectés, car si leur proportion est de 3% dans l’ensemble de la population (22 millions d’habitants), la part des médecins, des architectes et des ingénieurs chrétiens dépasse de beaucoup les 20%. (apic/be)
Mgr Mamie et le problème des vocations sacerdotales
APIC – Interview
Les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus doués pour les marathons spirituels
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 19novembre(APIC) Nous avons en face de nous une jeunesse pas
très douée pour l’effort prolongé, peu préparée pour les marathons spirituels et l’engagement irréversible, c’est un problème de civilisation. Mgr
Pierre Mamie, au retour de l’assemblée plénière de l’épiscopat français tenue début novembre à Lourdes, dresse le même constat que ses confrères
français, également préoccupés par le manque de vocations sacerdotales. Il
s’interroge encore sur les tensions qui surgissent çà et là entre les nouvelles communautés de type charismatique et les congrégations religieuses
traditionnelles.
A maintes reprises délégué par la Conférence des évêques suisses aux
traditionnelles assemblées plénières de l’épiscopat français à Lourdes,
l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a déjà participé à une bonne vingtaine de ces rencontres, qui révèlent notamment les défis communs que les
divers pays d’Europe occidentale doivent affronter. Pour son diocèse, Mgr
Pierre Mamie rencontre en outre régulièrement, en compagnie de ses vicaires
généraux et épiscopaux, les conseils épiscopaux des diocèses frontaliers
d’Annecy et de Belley-Ars. Là aussi, la raréfaction des vocations et par
conséquent la nécessité d’une pastorale de secteur sont à l’ordre du jour.
A Lourdes, les évêques français ont travaillé sur le ministère ordonné
dans la conjoncture présente, les jeunes et l’appel au sacerdoce. Ils ont
certes abordé la question de l’ordination d’hommes mariés, les «viri probati», des questions qui ont d’ailleurs été débattues en France dans la plupart des synodes diocésains. A ce propos, les avis sont partagés, et l’assemblée n’a pas pris de position à ce sujet, note Mgr Mamie. Mais la cible
des évêques réunis à Lourdes était plutôt de voir comment proposer à des
jeunes d’aujourd’hui un sacerdoce diocésain avec le célibat, de vivre une
vie qui les rende heureux, dans un monde en pleine mutation, où la paroisse
comme telle est en train de changer énormément.
APIC:Comment peut-on expliquer un tel manque de vocations sacerdotales
chez nous; la structure de l’Eglise en tant que telle n’apparaît-elle pas
rébarbative à la jeunesse actuelle ?
MgrMamie:A Lourdes, on a fait les mêmes analyses que chez nous. La première cause du manque de vocations est le petit nombre d’enfants par famille. Le divorce également, presque aussi répandu que chez nous, qui laisse
une jeunesse blessée. Il y a aussi les exigences morales que l’Eglise propose à la jeunesse d’aujourd’hui qui sont en contradiction avec les valeurs
qui dominent souvent dans la société actuelle.
On trouve certes aussi une part d’explication du côté du langage du magistère, qui n’apparaît peut-être pas assez moderne aux yeux des jeunes …
mais ce n’est pas la principale raison. Il ne faut pas oublier non plus,
pour une partie de notre diocèse et de la France, la solitude des prêtres.
Surchargés de travail, ils sont souvent assez âgés, parfois découragés ou
pas assez soutenus par les laïcs. Aussi ne sommes-nous pas assez attirants,
ne donnons-nous pas assez envie aux garçons et aux filles d’être prêtres ou
religieuses. Il y a cinquante ans, il en était tout autrement: beaucoup
d’entre nous ont trouvé leur motivation en voyant de jeunes prêtres heureux, que l’on voulait imiter.
Au contraire de ce que l’on rencontre dans certains pays du tiers-monde
– je pense ici en particulier à la situation africaine, où l’on a plutôt
des vocations en surabondance -, nous ne rencontrons pas chez nous des motivations basées sur la possibilité d’ascension sociale, et c’est heureux.
Autrefois, pour ne parler que de ma génération, être prêtre était une promotion sociale. Le curé, l’instituteur et le syndic étaient les personnages
du village. C’est une très bonne chose qu’on ne va plus demander au curé
comment il faut voter et qu’il ne suffit pas que le curé parle pour que
tout fonctionne. Il est probable qu’il y a des vocations qui sont passées
par ces chemins de promotion sociale et que le Seigneur s’en soit servi
pour faire de très bonnes vocations. Mais aujourd’hui, c’est totalement
différent.
APIC:On a parfois dans certains milieux quelques inquiétudes à propos des
jeunes prêtres, qui recherchent des certitudes, des structrures fortes…
MgrMamie:Ce besoin de certitudes explique d’ailleurs pourquoi des jeunes
vont dans les sectes et que d’autres se trouvent heureux dans les groupes
charismatiques. Parce que là, disent-ils, ils trouvent des réponses plus
claires que dans nos paroisses et nos mouvements.
Mais une autre raison, et on en a parlé à Lourdes, c’est que nous avons
en face de nous une jeunesse pas très douée pour l’effort prolongé et irréversible. On vit dans un monde où l’on change constamment de voiture, de
domicile, de métier, voire de copine, et comme la vie est longue… C’est
un problème de civilisation: on a des difficultés à prendre des engagements
irréversibles, que ce soit dans le mariage, le sacerdoce ou la vie religieuse. Le problème des vocations sera notamment l’un des thèmes du prochain synode des évêques à Rome sur la vie consacrée et sa vocation dans
l’Eglise et dans le monde. On a également échangé sur les rapports entre
les mouvements de tendance charismatique, les diocèses et les religieux.
APIC:Y aurait-il des contradictions entre la pastorale diocésaine par
exemple, et ces nouveaux mouvements qui foisonnent ?
MgrMamie:Des tensions plus que des contradictions. En simplifiant un peu,
ce que l’on appelle les ordres religieux anciens, en France comme chez
nous, ont moins ou pas de vocations du tout. Tandis que les congrégations
très nouvelles, et surtout les groupes charismatiques – en France le Chemin
Neuf, les Béatitudes, l’Emmanuel, etc. – ont beaucoup de membres qui s’engagent ensuite dans la vie religieuse ou dans le sacerdoce. Chez nous, il y
a aussi de jeunes congrégations comme par exemple le Verbe de Vie ou la
Communauté de St-Jean, qui sont pleines de promesses. Elles réussissent
bien auprès des jeunes.
Il y a incontestablement une certaine tension entre ces groupes – qui
ont une vie très visible, beaucoup de succès, rassemblant dans des engagements variés divers états de vie, des couples avec enfants, des gens consacrés, des jeunes – et les congrégations plus traditionnelles. Ces dernières
ont souvent de graves soucis de renouvellement et certaines se demandent
même si elles ne doivent pas accepter de mourir.
Les anciennes congrégations religieuses féminines, spécialement les actives et dans une moindre mesure les contemplatives, ressentent une sorte
d’indifférence à leur égard de la part d’une partie du clergé, des fidèles
et de la jeunesse. Par contre, de plus en plus de membres du clergé s’intéressent aux charismatiques et aux mouvements de ce genre, qui attirent
beaucoup de monde. On ressent effectivement quelque frustration face à cette situation, une certaine concurrence entre les nouveaux mouvements et les
anciennes sociétés religieuses. Certaines d’entre elles – qui ont joué un
tellement grand rôle chez nous, spécialement dans les écoles et dans l’éducation des jeunes filles – ont l’impression qu’on n’a plus besoin d’elles,
qu’on les oublie après s’en être bien servis.
APIC:Vous réfléchissez déjà à une future aumônerie des casques bleus…
MgrMamie:Avec Mgr Dubost, l’évêque français aux armées, nous avons eu une
discussion très intéressante sur son rôle et celui des aumôniers militaires, surtout à propos de l’accompagnement des milliers de casques bleus
français engagés dans le monde entier. Un tel ministère est à la fois très
enrichissant et très efficace et les évêques y tiennent beaucoup. Mais le
problème est de trouver dans les diocèses des prêtres disponibles pour passer six mois, un an, voire deux ans comme aumôniers des troupes à l’étranger.
En ce qui concerne notre pays, le peuple suisse pourrait prochainement
accepter en votation la constitution d’une troupe de casques bleus. Dans le
cadre de cette nouvelle manière de construire la paix dans le monde, nous
devrions nécessairement – catholiques et protestants – nous occuper de
l’accompagnement de ces troupes à l’étranger. La question d’un évêque aux
armées ne se pose pas en Suisse. Cependant, le petit nombre de prêtres à
disposition et intéressés à l’aumônerie militaire, un service très important, fait problème. (apic/be)




