APIC – ENTRETIEN
« Les acquis foutent le camp… la faute au néo-libéralisme »
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Fribourg, 10novembre(APIC) Les acquis de la « révolution nicaraguayenne
foutent le camp ». Hormis ceux de la réforme agraire. Hormis aussi l’esprit
inspiré du sandinisme. La faute au régime néo-libéral mis en place sitôt la
défaite du Front aux élections. Fernando Cardenal, jésuite expulsé de son
ordre en 1984 pour avoir accepté de devenir ministre de l’Education sous
Ortega, n’y va pas avec le dos de la cuillère pour dénoncer la situation de
misère dans laquelle se trouve son pays. L’Agence APIC l’a rencontre lors
de son récent passage en Suisse. Il évoque sans complaisance aucune les
réalités qu’il commente d’emblée sous forme de chiffres.
Plus de 25% des enfants entre 0 et 5 ans souffrent aujourd’hui de malnutrition; le taux de mortalité infantile est désormais supérieur à 72 pour
mille naissances, contre 60 auparavant… 6% des personnes malades ne reçoivent aucune attention médicale. Les efforts réalisés en près de 10 ans
de « révolution » dans le domaine de la santé sont peu ou prou réduits à néant. Sort identique pour l’éducation: entre 25 et 30% d’analphabètes actuellement contre moins de 12% avant; 860’000 gosses ne recoivent aucune éducation primaire… sur une population globale estimée à 4,5 millions d’habitants…
« L’éducation est totalement abandonnée dans les campagnes », constate dépité l’ancien ministre. « Le pays n’a pas fini de payer un lourd tribut aux
options néo-libérales du régime en place ». Plus de 25% des enfants entre 7
et 12 ans ont d’ores et déjà délaissé les salles de classe. Pour 100 jeunes
nicaraguayens qui entrent à l’école, seuls 30 la terminent. Fernando Cardenal dresse un bilan peu complaisant de la situation à laquelle est aujourd’hui confrontée son pays. Un bilan qui pourrait passer pour de la propagande si les chiffres avancés n’émanaient pas de l’UNICEF.
Réalités des chiffres encore: selon l’UNICEF, que cite l’ex-ministre, le
Nicaragua compte aujourd’hui 60% de sans-emploi. Avec son lot de drames sociaux et de misère… Dans la capitale Managua, 10% des délits commis le
sont par des enfants. Les jeunes tombent dans la délinquance au fur et à
mesure que s’aggrave la frustration née de l’assiette vide: 3’000 gosses en
sont réduits au vol pour survivre. Et pour 8% encore, la mendicité demeure
l’unique moyen de faire quelque argent. Inconnue auparavant, la prostitution d’enfants à désormais fait son apparition: 350 cas de gamines s’y
adonnant ont ainsi été recensés par l’UNICEF. Et les chiffres sont sans
doute loin d’être exhaustifs. « Quel gâchis », constate Fernando Cardenal,
encore et toujours animé de la même volonté de se battre en faveur des plus
démunis, pour la justice sociale qui n’a jamais cessé de nourrir sa foi et
la vision qu’il a du chrétien.
De Medellin à Managua
Jésuite expulsé de l’Ordre en 1984, Fernando Cardenal fêtera son 60e anniveraire en janvier prochain. Expulsé? Il n’en continue pas moins d’être
accueilli comme tel partout où il va, y compris par les communautés jésuites. En Amérique latine comme en Europe, où il se trouve aujourd’hui dans
le but de trouver les fonds pour financer les projets de l’Institut nicaraguayen de recherche et d’éducation populaire (UNIEP) qu’il anime depuis
1990. Date à laquelle, changement de gouvernement oblige, il avait remis
son mandat de ministre de l’Education.
Son engagement actif en faveur des plus pauvres, ce fils de la bonne
bourgeoisie nicaraguayenne le concrétisera peu après ses études théologiques à Managua. « C’était à Medellin, en Colombie, se souvient-il, dans le
cadre de l’approfondissement spirituel que chaque jésuite doit accomplir.
Une année passée à vivre dans un quartier miséreux… J’avais jusque là une
approche intellectuelle de l’injustice. Cette expérience humaine, doublée
d’une autre, spirituelle, a marqué ma vie: le Dieu de la Bible est un Dieu
qui est en faveur de ces pauvres, de leur lutte. On ne peut être chrétien
sans participer au combat des démunis. De cette époque est né mon engagement de lier l’humain au religieux. Mon engagement aussi de libérer les
pauvres de leur situation, partout où je serais appelé à vivre ».
De retour à Managua, le Père Cardenal enseigne à l’Université CentroAméricaine (UCA) de Managua, tenue par les jésuites. Quatre mois plus tard,
en réponse aux injustices contre lesquelles il entend se battre, il participe à la prise de la cathédrale et de l’Université par les étudiants.
L’acte ne passe pas inaperçu. Le recteur de l’UCA, qui n’est autre que le
cousin germain du dictateur Somoza, le Père Léon Pallais, lui signifie son
expulsion. Une expulsion unilatéralement décidée, « sans le consentement du
provincial d’alors ».
Motivation intacte
Le diktat du recteur ne tempère aucunement son enthousiasme. Sa motivation est intacte voire accrue. En 1973, le professeur à l’Université nationale qu’il est devenu depuis son expulsion de l’UCA, fonde le groupe dit
« Des douze », le Mouvement chrétien révolutionnaire des étudiants qui allait
par la suite jouer un rôle décisif dans la lutte populaire au Nicaragua. De
nombreux dirigeants sandinistes y feront « leur école ». Tout comme plusieurs
futurs cadres de l’armée et de la police sandinistes.
Après avoir travaillé quatre ans durant à la campagne d’alphabétisation
avec la jeunesse, le Père Cardenal, toujours membre de la Compagnie de Jésus, est invité en 1984 à entrer au gouvernement sandiniste en qualité de
ministre de l’Education, rejoignant son frère Ernesto, ministre de la Culture. Et religieux également. Son siège ministériel, il l’occupera jusqu’en
1990, défaite électorale du régime révolutionnaire oblige. Violeta Chamorro
succédant à la présidence du pays à Daniel Ortega. Son engagement politique
au sein d’un gouvernement, révolutionnaire qui plus est, n’a pas l’heur de
plaire à ses supérieurs… qui l’excluent de la Compagnie de Jésus peu de
temps après son entrée au gouvernement.
Fernando Cardenal n’en porte nullement ombrage. Jésuite il était, jésuite il se sent et reste, en dépit de l’exclusion formelle. Ses confrères religieux, en grande partie du moins, le considèrent des leurs. Sa foi chrétienne a toujours guidé son action et sa vie spirituelle. Elle le guide aujourd’hui toujours, inébranlablement. Mieux, puisqu’elle l’aide à réaliser
et à soutenir son action politico-humaniste. A peine conserve-t-il une certaine incompréhension de son exclusion: « En 1981 et après, avec les évêques
et la Compagnie, nous étions parvenus à un accord afin de nous permettre de
poursuivre nos activités. Un communiqué avait du reste été publié, dans lequel était stipulé qu’une exception avait été consentie pour mon frère et
moi. Pour éviter une confusion, nous nous engagions a toujours être bien
clair sur la distinction nécessaire entre nos tâches sacerdotales et politiques ».
Son incompréhension devient en revanche franchement réelle à l’évocation
des motifs: « l’argument autorisant mon frère et moi à assumer des fonctions
gouvernementales était l’urgence dans laquelle se trouvait le pays au moment de l’accord. Une urgence pourtant bien moindre que celle qui prévalait
en raison de la guerre au moment de mon exclusion ». « Pressions il y a eu.
Mais pressions il y avait aussi eu pour qu’un accord soit trouvé. A mon
frère Ernesto qui manifestait la possibilité de quitter son poste de ministre, le cardinal Agostino Casaroli avait notamment répondu: ’Ne laissez
pas votre charge. C’est bien que vous soyiez au ministère de la culture’ ».
Et Fernando Cardenal de se souvenir: « Je me suis opposé à mes supérieurs
religieux qui exigeaient de moi que j’abandonne la révolution, en évoquant
une objection de conscience ».
L’avenir ne s’arrête pas aux élections
Pour Fernando Cardenal, l’avenir ne s’arrête pas aux élections de novembre 1996. Co-responsable de l’Institut nicaraguayen de recherche et d’éducation populaire (UNIEP) et membre du Conseil de l’Education pour l’Amérique latine (CEAL), il dirige depuis Managua un centre chargé d’élaborer des
projets de coopératives rurales et de former des respnsables syndicaux et
communautaires. « Les acquis de la ’révolution’ demeurent bien réels. Mais
les fonds manquent. D’où mon voyage en Europe, en Allemagne, Autriche,
Suisse – auprès de l’Action de Carême, notamment -, Hollande, Angleterre et
dans les pays scandinaves pour obtenir une aide matérielle tant pour le CEAL que pour l’UNIEP ».
L’avenir? « Ce que nous avons mis en place se décompose chaque jour un
peu plus par la faute d’une conception néo-libérale de l’économie. La UNO
(l’Union nationale d’opposition) mène une politique d’extrême-droite, à laquelle s’oppose le Front sandiniste ». C’est vrai, reconnaît l’ancien ministre, certaines manoeuvres de la droite obligent parfois le Front sandiniste à touver une alliance avec le gouvernement de Violeta Chamorro.
Mais cela « ne nous empêche nullement de combattre fermement les mesures
et les options économiques. Ces alliances nous permettent au moins de défendre ne serait-ce le budget de l’armée, en mains des sandinistes, que la
UNO voudrait voir réduite pour mieux la démanteler ». Si le Nicaragua ne vit
pas à l’heure des escadrons de la mort, c’est bien parce qu’une armée demeure fidèle à l’idéal révolutionnaire, empêchant ainsi tout acte de répression contre le peuple ».
Fernando Cardenal se refuse à parler d’échec à propos de la politique
menée par le Front Sandiniste. « Il y a eu des erreurs, c’est vrai. Mais il
faut savoir que le peuple, lors des dernières élections, s’est vu confronter au dramatique choix imposé par les Etats-Unis: la guerre ou la paix, la
mort ou la paix ». En présentant Violeta Chamorro « comme sa candidate à la
Maison Blanche », George Bush ne promettait-il pas la fin du blocus, la
prospérité, l’aide et le développement?
« Rien de tout cela n’est vrai aujourd’hui, lance-t-il. L’échec, c’est
celui de la politique néo-libérale. Les chiffres parlent d’eux-mêmes… et
pas seulement pour le Nicaragua ». Et Fernando Cardenal de conclure en citant l’UNICEF: en 20 ans, 72 millions d’êtres humains en Amérique latine
ont rejoint le lot de ceux qui ont faim; les sans-emploi ont augmenté de 40
millions… et les analphabètes de 30 millions. « Le produit du néo-liéralisme. Et rien n’indique que la décennie à venir n’améliorera les choses.
Au contraire ». (apic/pr)
ENCADRE
Interventions américaines et de Mgr Obando
L’affrontement entre l’armée nicaraguayenne et un groupe de « réarmados »
(réarmés) qui avait fait en juillet 50 morts et quelque 100 blessés dans la
localité d’Esteli, n’est pas demeuré sans lendemain. A la demande du sénateur américain Jesse Helme, le sénat des Etats-Unis votait le 28 juillet le
gel de 95 millions de dollars d’aide économique au Nicaragua. Une véritable
fortune pour ce pays en l’état actuel de la situation. Une catastrophe aussi pour le gouvernement qui se voit reprocher par les Etats-Unis de ne pas
être en mesure de certifier qu’il ne soutient pas le terrorisme international.
Parallèlement, le cardinal Miguel Obando, archevêque de Managua, qui
passe volontiers dans des « sondages » pour « le troisième ou quatrième homme
politique du Nicaragua », ainsi que trois évêques, demandaient à la même
époque l’intervention des « casques bleus » de l’ONU sous prétexte que l’armée n’était « pas fiable ». Une position qui tranche avec les déclarations de
Fernando Cardenal selon qui « l’armée est la seule garante du respect des
droits des citoyens à s’exprimer sans que, comme dans certains pays d’Amérique latine (Guatémala, San Salvador, Colombie, Pérou et Brésil, notamment), des escadrons de la mort se chargent de les faire taire ». Garante
aussi qu’une répression sanglante ne s’abatte sur lui, comme ailleurs trop
souvent ».
De l’avis des observateurs, les Etats-Unis ainsi que les Nicaraguyens
qui ont ouvertement soutenu la candiate Violeta Chamorro, reprochent à cette dernière d’avoir été élue à droite et d’avoir par la suite mené une politique centriste, avec parfois le soutien des sandinistes. (apic/pr)
Des photographies de Fernando Cardenal peuvent être obtenues auprès de
l’Agence APIC, 42, Boulevard de Pérolles, Fribourg, tél: 037/86 48 11.
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