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en mission d’enquete dans les zones de guerre
Colombo, 20 aout (APIC) Dans un document en anglais rédigé il y a quelques
semaines, alors que les combats faisaient toujours rage au Sri Lanka et que
la population de Jaffna vivait dans l’angoisse d’une troisième offensive
appelée «Opération Libération III» pour la fin juillet, des Supérieures
provinciales au Sri Lanka se sont rendues en mission d’enquete dans les zones de guerre. Si la situation n’est plus tout à fait la meme depuis l’entrée en vigueur ces derniers jours de l’accord signé entre le président indien Rajiv Gandhi et son homologue sri lankais Junius Jayewardene, les
destructions et les traumatismes subis par la population civile seront – si
la paix se maintient – très longs à disparaitre. Car cette guerre, qui dure
depuis maintenant quatre ans, a été très cruelle, comme en témoigne ce document des Supérieures Majeures au Sri Lanka qui vient seulement de nous
parvenir.
A la fin de deux jours de réflexion, des Supérieures provinciales ont
décidé d’aller elles-memes se rendre compte de la situation dans laquelle
se trouvent les religieuses, les religieux et la population de Jaffna,
Trincomalee, Batticaloa et Mannar. «Nous avons été poussées par un sentiment d’urgence et de responsabilité envers notre pays à ce moment de notre
histoire, écrivent-elles; nous nous sentons conduites par l’appel du Christ
pour nous reconnaitre chacun comme frères et soeurs».
«Directement depuis le commencement, nous avons expérimenté ce à travers
quoi passe un voyageur normal : l’humiliation, l’ennui causé par le controle des bagages et les longues queues, l’étalage des affaires, spécialement
pour les femmes. Ce procédé est répété au moins six fois durant le voyage à
Jaffna, quelques fois à de très courts intervalles. A chaque controle, nous
descendons du bus pour former une queue, à l’exception des malades, des
personnes agées et des mamans avec enfants.»
«A l’arrivée, nous ne perdons pas de temps, regardant les quartiers
résidentiels bombardés, tout près du couvent de Jaffna. (…) Bombardements
et tirs sont devenus à l’ordre du jour, et durant la nuit, on est éveillé
aux alentours de minuit par le bruit des bombes comme le tonnerre.
Bombardement signifie ici, pour ceux qui ne sont pas habitués aux termes de
guerre, etre dangereusement près d’un gros objet de métal en forme de cone,
pesant jusqu’à 40 kilos, qui, lorsqu’il s’enflamme éclate dans l’air en en
envoyant des pièces de métal déchiquetées et des gaz nocifs. Ces pièces de
métal peuvent couper et bruler. Par exemple, un poteau télégraphique a été
coupé en deux, un cocotier tailladé de part en part. Quand nous avons vu
l’horreur de ces armes sophistiquées, nous nous sommes demandées pourquoi
l’homme est devenu à tel point cruel jusqu’à écraser en pièces son frère.
35% de notre budget national est dépensé en armement. Sommes nous enragés
ou endurcis? Ainsi, dans notre pays, nous avons mines, des obus, des bombes
pour tuer….»
Visite à Gurunagar, Atchuvely et Valvettiturai
«Notre première visite fut à Gurunagar, le village ou il y a un an trente pecheurs furent massacrés à la hache jusqu’à la mort. Les photos macabres de ces pecheurs sont laissées à notre disposition pour les voir. Les
corps de grands hommes forts massacrés avec des couteaux. Il nous a été affirmé qu’aucun de ceux-ci n’appartenait à un mouvement : c’était d’innocents pecheurs. Le village qui jadis était prospère est maintenant abandonné et tout en pagaille. Maintenant, il n’y a là aucun moyen de survivre.
’Ceynor’, la fabrique de filets de peche, a aussi reçu sa part de bombes.
Nous avons aussi visité l’école de garçons de St James, ou on nous a montré
un trou ouvert dans un mur ou 8 enfants avec leur mère ont tous péri alors
qu’ils couraient vers un abri. Les bombardements ont continué durant notre
visite le matin. Quelques jeunes adolecents étaient là agissant comme sentinelles pour les militants.
Valvettiturai, ville fantome
«Valvettiturai est maintenant une ville fantome. Un grand silence imprègne le lieu. Seulement des chiens et une ou deux chèvres sont encore là.
Deux femmes sont venu prendre de l’eau au puits. L’église n’a pas été
épargnée par les bombes. Nous avons rencontré un vieux couple sanglotant et
disant : «ou allons-nous aller?» Sur toutes les portes des maisons, il y a
le symbole de la reddition et de la paix, un drapeau blanc. Ici, la bombe
au napalm a fait son compte de victimes : peau pelée de la tete aux pieds
pour les survivants. On estime le nombre des morts à 600-700, avec environ
2’000 estropiés ou blessés. On a demandé aux gens d’aller à Kovils et dans
les abris pour écoles. Quelquefois, ces abris ont été bombardés; des jeunes
ont été amenés au camp de Boosa. Quelques uns de ces jeunes ont été relachés après avoir été maltraités; nous avons entendu dire qu’ils avaient
été à nouveau arretés par un autre groupe de soldats et renvoyés à nouveau
au camp.»
Atchuvely : des religieuses dans la tourmente
«Atchuvely ne montrait pas de grands signes de destruction, bien que les
maisons fussent vides. Ici, nous avons visité les soeurs Rosarian. Elles
nous ont décrit comment l’armée était venue un jour pour faire de gros
trous dans le mur, et de cette manière utiliser le couvent comme un lieu à
partir duquel ils pourraient mener leurs opérations. Des jeunes garçons
sont arrivés dès que l’armée fut partie, celle-ci leur demandant de s’emparer de tout ce qui était à l’intérieur. Jusqu’à trois heures du matin, ils
prirent tout ce qu’ils pouvaient, puis les jeunes mirent le feu au couvent
avec tout ce qui restait là. Les soeurs allèrent dans le couvent d’Atchuvely ou il y avait à peine assez de place pour elles. En quelques heures, elles avaient perdu tout ce qui avait été construit pendant des années.»
«La situation des soeurs est très triste. Comme il s’agit d’un ordre
contemplatif, elles n’ont aucun moyen de subsistance, car les machines
qu’elles utilisaient pour travailler à la maison ont été brulées par ces
jeunes. Il n’y a pas non plus pour elles la possibilité de cultiver des
légumes… et vu le nombre qu’elles sont! Dans un autre couvent, toujours à
Atchuvely, ce sont 2’000 soldats qui sont entrés fusils pointés sur la Soeur qui leur ouvrait la porte. Ils ont fait un sort rapide aux poulets du
couvent, mais ils n’ont pas molesté les religieuses. Ils ont quitté les
lieux aussi soudainement qu’ils étaient venus, quatre jours plus tard.»
«Les gens de Jaffna ont un problème sérieux pour obtenir de la nourriture, car il n’y a pas de monnaie qui circule. La nourriture ne peut etre obtenue qu’avec des chèques. Un salarié peut obtenir un chèque, mais une personne qui vit au jour le jour n’a aucun argent en main. Les fermiers, les
charpentiers n’ont aucun moyen de gagner leur vie. Il y a quelque chose
comme 2’000 veuves. La plupart des jeunes de 15 à 35 ans ont quitté le
pays, s’ils n’ont pas été internés au camp de Boosa.»
Une marche pour la paix diversement appréciée
«Nous avons aussi parlé aux soldats sur notre chemin et leur visage se
détendait quand nous parlions en cinghalais. Un soldat n’osait pas lever la
tete en nous regardant, car il disait : «Soeur, je suis catholique». Nous
étions frappées par leur jeunesse et troublées par le fait que nous mettions sur leurs épaules un fardeau moral qui les accompagnera toute leur
vie. Le patriotisme, c’est beau, oui, l’auto-défense impérative, mais une
destruction de la vie civile, les bombardements irrationnels, c’est un
poids sur la conscience d’un homme si toutefois il peut survivre à cela.
Est-ce que nous aimons assez lorsque nous les encourageons à combattre en
notre nom. Nous nous sommes demandé quelle sorte de discipline et d’entrainement moral ils avaient reçus. Est-ce qu’un fusil est mis entre leurs
mains et qu’ils doivent se débrouiller tout seuls? Le pillage, une fois que
les civils terrifiés ont quitté leurs maisons, est quelque chose de
fréquent.»
«Pendant notre voyage, nous avons été questionnées par des chrétiens et
des non-chrétiens, jeunes et vieux, au sujet de notre réaction à la Marche
de la Paix du 11 juin dernier. D’après ce qu’ils ont partagé, il semble que
ce qui paraissait comme ingérence (de la part du voisin Indien) pour nous
dans le Sud, n’était considéré comme rien moins d’autre que de la «préservation» dans le Nord. Le ravitaillement en nourriture arrivait vers eux,
mais ce qui était le plus important, c’était l’accalmie des hostilités. Ce
fut un coup pour ceux du Nord, car l’Eglise du Sud n’était de loin pas toute pour eux. Etre chrétien nous demande de comprendre qu’il peut y avoir
beaucoup de manières de regarder une meme situation.»
Les gens de Jaffna ouvrent de grands yeux devant deux aspects de la réalité :
«Si nous sommes bombardés par les forces du gouvernement, alors il est
clair que nous n’appartenons pas à ce pays»;
«C’est devenu une communauté de réfugiés, la plus grande majorité quittant
leurs maisons le soir.»
«Vous devez vous demander pourquoi nous vous écrivons cela, à vous. Comme nous l’avons dit plus haut, c’est l’amour du Christ qui nous pousse.
Nous déplorons les explosions de bombes de Air Lanka de Pettah, le massacre
des moines (par les militants tamouls), mais nous déplorons aussi le mal
fait aux civils innocents dans le Nord. Nous devons aussi nous libérer de
certains mythes qui ont été créés dans nos esprits par les médias, sans
scrupules dans leurs rapports. Par dessus tout, nous devons demander à nouveau ce que l’Evangile demande de vous et de moi : en premier lieu chercher
la vérité et ensuite se tenir debout pour la vie de ceux qui sont innocents. Avoir dans nos coeurs la compassion de Jésus-Christ devant nos
frères, qu’ils soient cinghalais ou tamouls.» Craignant une nouvelle offensive gouvernementale sur Jaffna (c’était avant l’accord Rajiv Gandhi-Junius
Jayewardene) et ayant vu la ville complètement minée par les militants tamouls en cas de chute de leur bastion, les religieuses concluent par un appel à la réconciliation pour éviter «un autre holocauste de vies innocentes». (apic/be)
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